Dans un livre au titre provocateur (TB : publié pour la première fois en novembre 1999) , Bernard Wicht, membre du Service historique de l’armée suisse, nous explique comment : en élargissant le cadre de ses missions. Il ne s’agit plus de « défendre des territoires nationaux » face à une « menace d’attaque massive » mais d’assurer « la stabilité et la sécurité » de ses Etats membres en y incluant « les problèmes économiques, sociaux, politiques ainsi que les rivalités ethniques et les litiges territoriaux. » Cette redéfinition de l’OTAN qui n’est pas sans effet sur l’Europe, permet de mieux comprendre la politique américaine au Moyen Orient en ce début du 21ème siècle.

L'Otan attaqueLe Kosovo fut « l’aubaine » qui permit à l’US Air Force (USAF) de « démontrer qu’elle est capable de résoudre tous les types de conflit de l’après-guerre froide au moyen d’appareils très sophistiqués », et partant à l’OTAN de se redéfinir. Cette redéfinition précède sa réorganisation formelle adoptée le 25 avril 1999, « un mois après le début des frappes ». On assiste donc, observe l’auteur, a une « inversion du paradigme » : « ce n’est pas l’outil militaire qui suit la volonté politique » mais le militaire qui impose sa « philosophie » au politique. Cette inversion permet aux Etats-Unis de demeurer une puissance européenne. Mais les choses ne s’arrêtent pas là. « … les frappes sont une pure démonstration de puissance et de force qui… reposent sur une véritable vision géopolitique de la place et du rôle des Etats-Unis dans le monde. » L’USAF confère ainsi aux Etats-Unis une dimension « aérospatiale » à l’image de sa dimension « maritime », prônée par Alfred Mahan au 19ème siècle.

« Pour comprendre pleinement… cette ambition, précise l’auteur, il faut d’abord savoir que, paradoxalement, [l’USAF] pense lutter pour sa survie, craignant en effet que la fin de la Guerre froide… ne la confine… à des rôles secondaires… d’où le souci permanent de l’USAF de prouver sa capacité à résoudre tous les types de conflits avec des appareils et des armes de très haute technologie. » Derrière l’USAF, se cachent des intérêts industriels, économiques et financiers, à savoir le complexe militaro-industriel (CMI). L’USAF apparaît alors comme un « levier de domination à l’échelle planétaire », et « l’industrie aéronautique américaine doit être soutenue par tous les moyens ». Le CMI doit donc en permanence se trouver de nouvelles raisons d’être ; « autrement dit, de nouvelles guerres… »

Dans cette redéfinition de l’OTAN, l’Union européenne qui, après l’effondrement de l’Union soviétique apparaissait « comme un véritable pôle de stabilité et de sécurité » est laminée. En effet, « … ce n’est pas l’Union européenne mais l’OTAN qui donne au conglomérat d’Etats européens sa dimension militaire supranationale… L’U.E., l’OSCE et l’UEO (qui a disparu entre temps)… se sont parfaitement alignées sur l’OTAN et sur la politique définie par Washington… Les dissensions entre les atlantistes et… les ‘gaullistes’ ont ainsi disparu. »*  Dans cette nouvelle configuration, « un lien privilégié… s’est tissé, depuis 1989, entre les Etats-Unis et l’Allemagne réunifiée… au détriment du Royaume-Uni et de la France. »

On l’aura compris à la lecture des lignes qui précèdent, « … ce n’est pas un souci de paix [ou le respect des droits de l’homme, comme le titrait Le Monde le 12 mai 1999]… qui anime l’OTAN dans ses opérations contre la République fédérale de l’ex-Yougoslavie… » L’amiral Antoine Sanguinetti note « que les opérations aériennes n’avaient pas pour objectif de venir en aide au Kosovo mais de ‘démontrer à la face du monde le châtiment qui est réservé aux petits pays qui ne veulent pas se plier au nouvel ordre mondial’ », en s’appuyant sur la puissance et l’efficacité de l’USAF, comme noté plus haut.

Cette nouvelle « ’philosophie’ de la puissance aérienne et de la vision du monde qui en découle » menace la démocratie. « Ce nouvel art de la guerre témoigne d’une vision oligarchique de l’outil militaire et, partant, de la société… Le pouvoir politique, économique et scientifique se concentre dans les mains de quelques initiés, hauts fonctionnaires et grands patrons. » Cette nature du pouvoir politique est évidente aujourd’hui aux Etats-Unis.

Cette analyse prend une autre dimension quand Bernard Wicht lui confère une « perspective générale » en y introduisant la notion de guerre supra- et intra-étatique. La guerre supra-étatique est celle qui pourrait opposer, dans une configuration huntingtonnienne, les Occidentaux aux Slaves orthodoxes. La guerre intra-étatique est celle « qui se déroule à l’intérieur des Etats et indépendamment de toute considération des frontières nationales… c’est la guerre ‘sans front’… qui menace l’existence et la survie de l’Etat moderne… la disparition des frontières entraînant celle des Etats. » « … les guerres du Liban (1975-1990)… représentent l’archétype de ce genre de conflit : d’où l’expression ‘libanisation’. Se pose alors la question de l’interaction entre guerre supra-étatique et guerre infra-étatique.

Pour y répondre, Bernard Wicht s’appuie sur la théorie de Marc Zarrouati qui « se fonde sur le concept de ‘civilisation’ et en déduit des frontières fluctuantes et à plusieurs niveaux (communauté, peuple, Etat) et le fait que la cohésion sociale n’est plus déterminée par le territoire mais par la culture… Avec ce système de répartition huntingtonnien entre ‘relations internationales’ au niveau des Etats et ‘guerre’ au niveau des groupes d’influence, on obtient une grille de raisonnement relativement cohérente… les relations internationales sont du ressort des Etats, la guerre infra-étatique du ressort des communautés. »

Dans ce contexte, il est possible pour les grandes puissances d’instrumentaliser la guerre infra-étatique. C’est la thèse d’Alain Joxe, nous dit l’auteur. « … le Liban, la Palestine, la Bosnie, le Kosovo et les Balkans… représentent la nouvelle forme… de la stratégie de domination que les Etats-Unis cherchent à mettre en œuvre… cette stratégie vise à déstructurer les Etats en ‘espaces balkanisés-libanisables’ pour les restructurer et les reconfigurer à travers le marché. » « C’est la traduction… de la doctrine clintonniene d’enlargement, concept qui remplace celui de containment de la guerre froide et qui vise à l’extension et la consolidation de la ‘communauté libre des démocraties à économies de marché.’ »

Ecrit en 1999, ce livre prémonitoire fournit une grille de lecture à qui veut comprendre les évènements au Moyen Orient. En lisant cette analyse, comment ne pas penser à l’Irak, à la Libye et à la Syrie aujourd’hui ? Autant de conflits qui dépassent l’entendement pour qui n’est pas au fait de cette vision du monde, vision imposée par l’appareil militaire, vision qui n’est pas récente, nous rappelle l’auteur, puisqu’elle explique aussi l’expansion de l’Occident de 1500 à 1945.

Cette vision n’en demeure pas moins anti-démocratique (quand les Européens ont-ils été consultés sur cette transformation de l’OTAN ?), instable par la prolifération des armes de destruction massive qu’elle implique dans les petits Etats, seule façon pour eux de se protéger de l’ingérence des grandes puissances, mortifère aussi en raison de son mode évolutif pour se protéger de nouveaux ‘risques de sécurité’, réels ou non. Devant cette transformation, les observateurs étrangers ne sont pas dupes : « l’hebdomadaire officiel chinois Liawang déclarant : ‘La prochaine étape de son avancée [l’OTAN] concernera sans doute le Maghreb, le Moyen Orient ou l’Asie centrale’… », lignes écrites, faut-il le préciser, à la fin du siècle dernier !

Face à cette débauche de puissance et d’ambition, l’homme ordinaire a peu de chose à lui opposer. Il ne lui reste qu’à espérer que la raison prévaudra, à la façon d’Albert Camus qui imaginait Sisyphe heureux.

Jean-Luc BASLÉ

Source du texte : LE CERCLE – LES ECHOS

* Organisation for Security and Cooperation in Europe (OSCE), Union de l’Europe Occidentale (UEO), dissoute en juin 2011.