Dans la vallée de Sekigahara, Tokugawa Ieyasu remporte le 21 octobre 1600 une victoire décisive sur ceux, nombreux, qui entendaient lui barrer le chemin vers le pouvoir suprême. Trois ans plus tard, il reçoit des mains de l’empereur le titre tant convoité de shôgun. Mais il faudra aux Tokugawa, l’ultime dynastie shogunale, attendre encore plus d’une décennie pour que soit porté le coup de grâce à la maison rivale des Toyotomi. En cet hiver 1614, les armées des daimyô ainsi que des milliers de rônin convergent vers la formidable citadelle d’Ôsaka, afin d’y livrer la dernière bataille de samouraïs.

        

C’est à l’issue d’une sanglante et interminable campagne contre la secte bouddhiste ikkô, parachevée par Toyotomi Hideyoshi à la suite de son défunt maître Oda Nobunaga, que le premier érigea au cours des années 1580, la puissante forteresse d’Ôsaka. Le vaste château, bâti sur les ruines de ce qui avait été le monastère fortifié Ishiyama Honganji, ceint de remparts titanesques et dominé par un donjon haut de six étages, devait devenir un centre politique de première importance, et la plus imprenable place forte de l’empire. Nul n’ignorait cette terrible réputation, et s’il était un homme entre tous pour en tenir compte dans ses ambitieux desseins, c’était bien Tokugawa Ieyasu, le dernier des trois Unificateurs du Japon. Tandis qu’il s’employait à ménager ses alliés tout en s’efforçant de ne pas offrir à ses détracteurs l’occasion de le présenter sous les traits d’un usurpateur, le vieux guerrier méditait un projet visant à asseoir définitivement la domination du clan Tokugawa sur l’archipel. Certes, après Sekigahara, rares étaient ceux qui osaient encore tenir tête au vainqueur, lequel avait pris soin de transmettre presque immédiatement le mandat shogunal à son fils Hidetada, et dispersé ses adversaires aux quatre coins du pays. Pourtant, la défaite avait immanquablement fait son lot de revanchards qui rongeaient leur frein en priant pour que vienne l’heure d’en découdre à nouveau. Et tant qu’un héritier, en la personne du jeune Hideyori, survivait pour perpétuer la mémoire et les prétentions du Taikô Toyotomi Hideyoshi, les Tokugawa – vassaux de facto des Toyotomi – ne pouvaient être en paix. Faisant sienne avant l’heure la célèbre formule clausewitzienne, Ieyasu démontra une nouvelle fois son inépuisable patience, tendant ses filets autour d’Ôsaka durant de longues années en attendant que l’opportunité de frapper se présente enfin.

Le siège d’hiver, première manche et tricheries

Le prétexte que le seigneur des Tokugawa va saisir figure sur une cloche ! En effet, afin d’assécher le fabuleux trésor des Toyotomi, Ieyasu avait encouragé Hideyori à poursuivre l’œuvre entamée par son père, celle d’ériger une immense statue du Bouddha. C’était par ailleurs l’excuse avancée par Hideyoshi lors de sa célèbre katanagari – cette « chasse aux sabres » visant à désarmer la paysannerie pour pacifier les campagnes – que le métal ainsi accumulé servirait d’armature à la gigantesque effigie. En mai 1614, une énorme cloche est coulée en prévision de la prochaine inauguration du temple. Las, sur les inscriptions gravées contre la lourde cloche de bronze, des esprits chagrins vont déceler dans les kanbun une provocation à l’encontre du shôgun. Mis à part la lecture possible de deux sinogrammes transcrits en japonais par « Ie » et « Yasu », et séparés l’un de l’autre comme si l’en entendait couper également en deux le porteur du prénom, une seconde malédiction putative attire l’attention du parti d’Edo : « l’Est accueillera la lune brillante, et l’Ouest présentera ses vœux au soleil levant ». Ainsi donc les partisans du jeune seigneur d’Ôsaka voient en lui le symbole et l’avenir du pays ! C’en est trop pour Ieyasu, qui demande opportunément réparation. Naturellement, l’agitation diplomatique ne va servir qu’à envenimer les choses. Le torchon brûle désormais, la guerre est sur le point de commencer. Le 10 octobre, les Tokugawa reçoivent les serments d’allégeance de cinquante daimyô – grands féodaux – et tout au long du mois de novembre, les seigneurs lèvent leurs troupes pour marcher sur Ôsaka. Dès le 6 décembre, des contingents shogunaux investissent la place, tandis qu’affluent les jours suivants près de 200 000 combattants. De l’autre côté des murailles, les défenseurs ne sont pas demeurés inactifs. Menés par les vétérans Sanada Yukimura, Gotô Mototsugu et Chôsokabe Morichika, tous grands perdants de la campagne de Sekigahara quatorze années auparavant, ils ont enrôlé des milliers de rônin, ces samouraïs sans maître ou mercenaires en demi-solde dont les derniers feux de la période Sengoku et le retour à la paix civile ont vu grossir les rangs. Une armée hétérogène d’au moins 100 000 hommes brûlant d’assouvir leur vengeance ou de garnir leur bourse s’entasse ainsi à l’abri des fortifications. Parmi eux, de nombreux kirishitan, les Japonais convertis au catholicisme et révoltés par les persécutions qui tendent à se multiplier.

Les assauts se succèdent du 19 novembre au début du mois suivant. Au terme de cette première phase, les troupes d’Hideyori sont refoulées de leurs avant-postes sur les îles entourant la cité castrale. L’attaque du château proprement dit se brise cependant sur les défenses, en particulier au sud-est, point faible renforcé par l’habile Sanada Yukimura, qui y a dressé une barbacane, dont un plan a été récemment mis au jour, et depuis laquelle il s’offre le luxe de conduire une contre-offensive victorieuse. Repoussées un temps au prix de très lourdes pertes, les troupes d’Ii Naotaka et Matsudaira Tadanao, petit-fils d’Ieyasu, parviennent néanmoins à se regrouper et à contenir l’ennemi. À compter de mi-janvier, Ieyasu, comprenant qu’il ne peut tabler sur la seule vaillance de ses guerriers pour s’emparer de la formidable citadelle et craignant l’enlisement dans un pénible siège prolongé, change de tactique et ordonne un bombardement massif. Il convient de souligner que dans sa prescience, le premier shôgun Tokugawa avait été bien avisé de rafler méthodiquement presque tous les canons disponibles dans le pays, allant même jusqu’à passer commande à ses partenaires commerciaux européens. Aussi, pour la première fois dans l’histoire du Japon, c’est un véritable feu d’enfer que les couleuvrines achetées aux marchands anglais et hollandais déversent sur Ôsaka. Si cette artillerie rudimentaire et mal employée se révèle impuissante à causer des dégâts majeurs aux solides fortifications, son effet psychologique est dévastateur. Le vacarme effraye tant l’influente Yodogimi — concubine veuve de Hideyoshi et mère de Hideyori dont une dame de compagnie est emportée par un boulet — que celle-ci néglige les avis de ses lieutenants et presse son fils de se rendre à la table des négociations. Ces dernières sont rondement menées et aboutissent à un cessez-le-feu conclu dès le 21 janvier. Au grand dam des défenseurs de la forteresse, si Ieyasu et Hidetada lèvent bien le camp, leurs troupes se hâtent de combler les fossés et d’araser les deux premiers rideaux de remparts, au mépris complet des termes de l’agrément. Mais il est trop tard, le suzerain des Tokugawa oppose une fin de non-recevoir aux protestations véhémentes, assurant malicieusement que désormais, plus aucune guerre ne déchirera un empire réunifié sous sa férule. Lorsque la prodigieuse armée shogunale prend le chemin du retour, les défenses d’Ôsaka sont considérablement amoindries. Le plan d’Ieyasu s’est déroulé à merveille, et tout est prêt pour le second acte.

La campagne d’été, un baroud d’honneur

Pour les deux principaux protagonistes, il est alors dramatiquement évident que les choses ne peuvent en rester là. L’enjeu n’est rien moins que l’avènement d’une nouvelle dynastie, et le parti d’Ôsaka ne peut se résigner à rester l’arme au pied tandis que les Tokugawa resserrent leur étreinte sur le pays. En dépit des suppliques de sa mère, Hideyori est déterminé à faire valoir ses prétentions, dût-il y laisser la vie. Contrairement à ce que la malveillante propagande d’Edo s’échina à colporter, faisant longtemps passer l’héritier du glorieux Taikô pour un jeune homme gracieux voire efféminé et donc dépourvu de courage, tout porte à croire que tel n’était pas le cas. S’il n’était pas doué du génie militaire et politique de son père, il se refusa toujours à rentrer dans le rang, et résolut de rallier à lui les ultimes adversaires des Tokugawa, pour frapper un coup qui devait être le dernier. Cette fois, il n’est plus temps de relever patiemment les fortifications d’Ôsaka. Le château ne peut plus servir de base arrière invulnérable, aussi la stratégie qui avait été écartée préalablement à la campagne d’hiver au profit du siège est-elle cette fois adoptée. Celle-ci, préconisée par Sanada Yukimura quelques mois plus tôt, consiste à marcher sur Kyôto, guère éloignée, pour faire main basse sur la capitale impériale et prendre le contrôle des voies de communication conduisant à l’ouest. Investir Kyôto permettrait du même coup de s’assurer les bonnes grâces de l’empereur, qui consentirait peut-être à déclarer Ieyasu « rebelle au trône », bouleversant ainsi l’écheveau des alliances. Les effectifs à disposition des généraux d’Ôsaka ont toutefois fondu, et ce plan audacieux d’une guerre de mouvement favorable aux bons tacticiens est revu à la baisse, de sorte qu’il porte maintenant sur une attaque des armées Tokugawa lorsque celles-ci ne seront pas encore en ordre de bataille, et concentrées sur les routes.

Le 3 mai 1615, tous les daimyô reçoivent l’ordre de rassembler leurs contingents à Fushimi. Malgré la clémence montrée par Ieyasu, Hideyori n’a toujours pas consenti à démobiliser, fournissant à son adversaire l’occasion tant attendue de porter le coup de grâce. Le 22 mai, l’armée scindée en deux grands corps placés sous le commandement de Date Masamune et Tokugawa Hidetada, entame sa marche sur Ôsaka. L’une des colonnes, sensée servir d’escorte à Yoshinao, l’un des fils de Ieyasu qui vient de célébrer ses noces à Nagoya, prend des allures de cortège nuptial paré au combat. Le parti d’Ôsaka prend l’initiative. Gotô Mototsugu attaque le château de Koriyama qui tient bon, avant d’incendier le grand port marchand de Sakai au sud. La campagne d’été va embraser la plaine côtière bordée par la mer Intérieure à l’ouest et les montagnes Ikoma à l’est. Elle désigne une série d’engagements consécutifs ou simultanés de plus ou moins grande envergure, mais dont le trait commun est la défaite des partisans d’Hideyori. Mototsugu se donne ainsi la mort par seppuku après avoir été vaincu et blessé à la bataille de Domyôji, livrée le 3 juin entre les majestueux kofun, ces tertres funéraires en forme de trou de serrure abritant les dépouilles des premiers souverains du Japon. Chôsokabe Morichika périt le même jour lors de la bataille de Yao au débouché d’un autre col, de même que le brave Kimura Shigenari à Wakae. Il est dit que ce dernier brûla de l’encens dans son heaume, afin que l’odeur de sa dépouille n’incommode par l’ennemi.

Tennôji, la dernière bataille de samouraïs

Au lendemain de ces sanglants affrontements, l’armée des Tokugawa parvient devant Ôsaka. La vue qui l’attend est à couper le souffle : en cette belle journée de juin, le soleil brille, faisant étinceler les casques et les armures revêtant les quelque 60 000 hommes qui se sont rassemblés à un jet de pierre des remparts, pour défier une fois encore l’autorité des Tokugawa. Ces derniers alignent en face près du triple d’effectifs. Mais Sanada Yukimura, le meilleur des généraux loyaux aux Toyotomi et le seul d’entre tous épargné par le sort, a dorénavant les coudées franches pour montrer l’étendue de son talent. Et il a un excellent plan, qui faillit bien réussir et changer le cours de l’histoire du Japon : décapiter l’armée ennemie en parvenant à tuer Ieyasu en personne. Le point d’orgue de ce pari à quitte ou double doit être une sortie du château par Hideyori lui-même, accompagné par la grande bannière aux gourdes dorées de son défunt père, auprès duquel bien des seigneurs présents en ce jour mémorable ont combattu. La bataille commence à midi par l’assaut des Tokugawa contre l’aile gauche adverse, submergée au terme d’âpres combats qui se poursuivent jusqu’au milieu de l’après-midi. Sur l’aile droite, un tout autre scénario se déroule : étant parvenu à tourner les troupes ennemies, un contingent de l’armée d’Ôsaka tombe sur ses flancs alors qu’une unité shogunale manœuvre dans un dessein identique. Un vent de panique parcourt soudain les rangs. Au milieu de la pagaille, les souvenirs de Sekigahara rejaillissent aux cris de « trahison ! ». Mais le redoutable Masamune, dit « le dragon borgne », veille. Il remet bon ordre parmi les forces des Tokugawa puis repousse l’attaque. Tandis que les lignes sont enfoncées de toutes parts, Sanada Yukimura, le dernier défenseur d’Ôsaka échoue dans sa tentative puis succombe, pendant que d’autres contingents du parti d’Edo s’emparent des îles ceignant la ville, avant de donner l’assaut à la citadelle elle-même. Bientôt, pour une raison mystérieuse, les combattants voient des flammes s’élever du donjon. L’issue approche.

Rônin en fuite et fantassins enivrés par la victoire à portée de main se répandent par les rues de la ville autrefois prospère, la livrant au pillage et aux viols. Alors que la bataille — et l’après-midi — touchent à leur fin, Yodogimi s’enfonce une lame dans la gorge, dans la plus pure tradition des épouses de guerriers. Son fils Hideyori, héros tragique, trouve la mort dans l’incendie du château. Il était âgé de 22 ans. Sen-hime, la petite-fille de Ieyasu que ce dernier avait mariée au seigneur d’Ôsaka du temps où les choses avaient encore quelque chance de s’améliorer entre les deux camps rivaux, est raccompagnée auprès de son père Hidetada. Déjà veuve au tout jeune âge de 19 ans, la princesse Sen perd aussi l’enfant qu’elle avait donné à Hideyori. Le cœur brisé, elle retournera vivre à Edo en compagnie de son petit frère Iemitsu, appelé à devenir le troisième shôgun de la dynastie Tokugawa, laquelle inaugure alors plus de deux siècles et demi d’un règne sans partage. La chute d’Ôsaka, dont le lointain et ultime écho résonnera vingt-trois ans plus tard lors de la rébellion chrétienne de Shimabara, marque le terme définitif de la période des luttes domestiques ininterrompues qui ensanglantaient le pays depuis des décennies. C’est en ce sens que la campagne est considérée par de nombreux historiens comme la dernière véritable guerre opposant des samouraïs. Au nombre des nombreux mythes entourant cette bataille épique, une rumeur persistante prétend que l’implacable Ieyasu, qui s’éteint de sa belle mort un an après le terme du conflit, fut bel et bien tué sur le champ de bataille. Un Kagemusha, l’une de ces étonnantes doublures dont Kurosawa Akira devait tirer un chef d’œuvre cinématographique, aurait remporté à sa place la victoire finale. À Sakai, le temple Nanshôji abrite une tombe mystérieuse, que la légende attribue au grand Tokugawa Ieyasu, l’un des plus éminents personnages que le Japon ait engendré.

Julien PELTIER, spécialiste du Japon médiéval