Japon, automne 1600. Au terme de plus d’un siècle de chaos, les armes se sont enfin tues. Mais la paix qui règne sur l’archipel est des plus fragiles. Le principal artisan de la réunification du pays, Toyotomi Hideyoshi auquel René Grousset attribuera le surnom de « Bonaparte japonais », n’est plus. Le flambeau laissé à terre attend de retrouver la poigne de fer des Tokugawa, dont la victoire à l’issue de la plus grande bataille de samouraïs jamais livrée, va sceller pour près de trois siècles le sort de l’Empire.

Prélude à la guerre

Si l’empereur est l’autorité spirituelle et le souverain incontesté du peuple japonais, c’est le shôgun, le généralissime, qui tient véritablement les rênes du pouvoir depuis la fin du XIIe siècle. Son gouvernement, le bakufu, exerce son autorité sur la classe militaire et dominante des samouraïs. Le déclin de la maison Ashikaga, seconde dynastie shogunale instaurée en 1336, annonce néanmoins la venue d’un nouvel âge sombre : le sengoku jidai, l’époque des Royaumes Combattants. En cette fin du XVIe siècle, une poignée de daimyô, ces « grands noms » qui règnent sur les clans guerriers, ont considérablement accru leur influence et leur richesse. Les plus puissants d’entre eux brûlent de marcher sur Kyôto, la capitale impériale, pour s’y faire décerner le mandat convoité de shôgun. Mais aucun ne veut prêter le flanc à une attaque de ses ambitieux rivaux dans la course au pouvoir. Tous s’épient, et s’épuisent en querelles intestines vaines et sanglantes. Le Japon est ravagé par la guerre.

Alors, trois hommes vont sortir du rang, et entreprendre ce que nul avant eux n’était parvenu à rétablir : l’unité du pays tout entier par la force des armes. Leurs noms, inscrits à jamais dans l’histoire, sont Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi et Tokugawa Ieyasu. Un ancien dicton nippon prétend malicieusement que le premier a préparé les gâteaux, que le second les a fait cuire, et que le dernier les a dégustés. Leurs trois destins s’entremêleront jusqu’à l’issue glorieuse. À la suite d’une série de victoires éclatantes, Nobunaga, seigneur du pourtant modeste clan Oda, se rend maître de Kyôto sans destituer le shôgun en titre, Yoshiaki, ultime rejeton de la lignée Ashikaga que le nouvel homme fort du pays finit par exiler. Après avoir unifié le tiers central du pays, l’impitoyable capitaine périt assassiné par l’un de ses lieutenants en 1582. Toyotomi Hideyoshi, un simple soldat élevé au faîte de la gloire par Nobunaga qui avait décelé en lui l’étoffe d’un stratège hors pair, succède à son défunt suzerain, écartant le fils héritier des Oda. « Le Singe » poursuit l’œuvre de son défunt maître, et lance ses armées désormais aguerries vers les îles du sud et les plaines de l’est de l’archipel, dont il écrase les vastes fiefs l’un après l’autre. L’empire est désormais soumis à la au gant de velours de celui qui se fait appeler le Taikô, personnage fantasque qui célèbre de fastueuses cérémonies du thé à Kyôto et reçoit l’empereur en grande pompe. Combattant infatigable, il s’attaque bientôt à un projet à sa démesure : la conquête de la Chine des Ming. En 1592, tous les plus valeureux généraux que compte le Japon débarquent sur la péninsule coréenne, et rivalisent de prouesses martiales, poussant la famille royale à solliciter l’aide de son puissant protecteur séculaire. Devant la marée de guerriers chinois accourant au secours de l’allié coréen et les désastres subis par la flotte japonaise, le corps expéditionnaire est contraint de battre en retraite, et un armistice est signé. La seconde expédition, entreprise en 1597, se soldera également par un cuisant échec. Le Taikô n’est déjà plus que l’ombre de lui-même. Il s’éteint l’année suivante, malade et en proie à des crises de délire paranoïaque.

Malgré les promesses de ses grands vassaux, renouvelées sur son lit de mort, qui ont juré d’assurer la régence de concert jusqu’à ce que Hideyori, le fils de Hideyoshi, un garçonnet de sept ans à peine, soit en âge de succéder à son père, les daimyô aiguisent leurs crocs. Le Japon est sur le point de sombrer à nouveau dans le chaos. Le redoutable Tokugawa Ieyasu, de loin le plus prospère des prétendants et dont les troupes n’ont pas été saignées à blanc lors de l’aventure coréenne, entre en lice après avoir patiemment attendu son heure depuis des décennies en servant successivement Nobunaga puis Hideyoshi. Quant aux seigneurs loyaux à la mémoire du Taikô au sein du conseil qui tient lieu de gouvernement, ils peinent à s’entendre sur les termes d’une alliance rendue pourtant nécessaire par les ambitions dévorantes du maître des Tokugawa. En cet été 1600, chacun sait que la bataille pour la suprématie aura bien lieu.

Un tigre de papier face au vieux loup

Au cours du mois de juin, les deux grands partis se rassemblent et se jaugent. Les puissants clans Môri, Uesugi, Ukita et Chôsokabe rejoignent l’alliance légitimiste tandis que Ieyasu mobilise ses alliés, vassaux et leurs troupes. Bientôt, on ne parle plus que de l’Armée de l’Est, à la solde des Tokugawa, et de l’Armée de l’Ouest, redoutable confédération de familles fidèles à Hideyori mais néanmoins divisées par de profondes rivalités. Au-delà des personnalités, ce sont deux systèmes qui s’apprêtent à se mesurer l’un à l’autre. Celui d’une gouvernance collégiale désormais privée de tête et donc portée à accorder sa prime loyauté aux intérêts claniques à l’ouest ; face au pragmatisme et à la discipline imposée par un pouvoir centralisateur et mieux incarné à l’est : Un tigre de papier face à un vieux loup. Tokugawa Ieyasu, qui souffre déjà d’une image d’usurpateur en puissance, se garde bien de fournir un prétexte à ses adversaires en mettant le feu aux poudres. De leur côté, Ishida Mitsunari et Môri Terumoto, qui commandent l’alliance occidentale, savent qu’il leur faut frapper au plus vite avant que l’ennemi ne soit en mesure de faire échec à leurs forces conjuguées. Leur stratégie est simple et néanmoins efficace : leur allié Uesugi Kagekatsu, héritier du célèbre Kenshin, engagera les hostilités en lançant ses troupes chevronnées contre les possessions orientales des Tokugawa, contraignant Ieyasu à quitter Ôsaka, nouveau siège du pouvoir factuel, pour gagner l’est. Môri prendra alors le contrôle de l’inexpugnable forteresse d’Ôsaka bâtie par Hideyoshi pendant qu’Ishida, à la tête de l’immense armée alliée, marchera sur les traces des Tokugawa pour les broyer entre le marteau et l’enclume.

Durant les mois de juillet et d’août, le plan des légitimistes fonctionne à merveille. Ieyasu sait que pour espérer vaincre des adversaires en large surnombre sur ce théâtre d’opérations, il n’a pas d’autre choix que de concentrer ses forces, ne laissant derrière lui que des garnisons insuffisantes. Malgré l’héroïque résistance des défenseurs de la citadelle de Fushimi, bastion des Toyotomi dont les Tokugawa avaient fait leur quartier général dans la région centrale du Kansai, la place forte tombe aux mains de l’Armée de l’Ouest. Au début de septembre, les alliés d’Ieyasu jugulent l’offensive des Uesugi, permettant aux Tokugawa de faire volte-face depuis leur base d’Edo – l’actuelle Tôkyô – pour se porter sur Ôsaka à marche forcée. Les troupes Tokugawa font route en deux colonnes. La première, qui emprunte la Tokaidô, est commandée par Ieyasu en personne, pendant que son fils Hidetada suit la Nagasendô à travers les cols des Alpes Japonaises. Comprendre les enjeux du conflit suppose d’adopter un point de vue global embrassant les nombreux engagements secondaires de la campagne. Car bien plus qu’une bataille décisive à proprement parler, Sekigahara désigne une véritable guerre civile qui connaît des répercussions dans l’ensemble du Japon, sommant la plus grande part des daimyô de choisir un camp, et souvent d’affronter des dilemmes cornéliens. L’un des plus remarquables tours de force politiques accomplis par Tokugawa Ieyasu est d’ailleurs d’avoir su rallier à sa bannière plusieurs grands féodaux qui avaient pourtant compté au nombre des plus fidèles partisans de la maison Toyotomi. Comment les en blâmer, eux qui savent mieux que quiconque combien cette paix rétablie ne tient qu’à un fil ? Ils sont les principaux bénéficiaires de ce retour à la stabilité, qui profite également à l’ensemble de l’archipel. Le suzerain des Tokugawa, qui enregistre ainsi les ralliements au fil de sa marche, espère prendre de vitesse Ishida avant que l’intégralité des contingents ennemis n’ait opéré leur jonction.

Confiant en sa supériorité numérique théorique, le commandant en chef de l’Ouest poursuit sa progression vers Gifu, à la croisée des deux principaux axes routiers du pays. Il s’offre même le luxe de laisser une part non négligeable des effectifs à sa disposition assiéger le château d’Ôtsu. Au soir du 20 octobre 1600, les armées légitimistes font halte à une journée de marche du château de Sawayama, place forte d’Ishida sur les rives du lac Biwa. Aux abords d’un petit village du nom de Sekigahara, lovée au fond d’une vallée, ils fortifient leurs positions. Dès le lendemain, ce lieu sera celui de la plus grande bataille de samouraïs jamais livrée, et entrera dans l’histoire.

Quand se lèveront les brumes

Au crépuscule, l’état-major de l’alliance se déchire au sujet de la ligne à conduire. Le bouillant Yoshihiro, seigneur du fief Shimazu, maison à l’auguste pedigree, préconise un furieux assaut immédiat à la faveur de la nuit, qui ne laisserait pas à l’ennemi le temps de recouvrer ses forces et d’organiser ses défenses à l’issue d’une marche épuisante sous des trombes d’eau. Cette option est finalement écartée au profit d’une tactique défensive qui conserve à l’Armée de l’Ouest un avantage du terrain déjà acquis, celle-ci occupant les hauteurs. Lorsque les troupes Tokugawa se seront avancées dans la vallée, les contingents des clans Môri et Chôsokabe déboucheront des issues orientales pour refermer la nasse et anéantir l’adversaire ainsi pris au piège. Sur les flancs des collines, les guerriers dressent des palissades et observent les myriades de flambeaux en contrebas qui éclairent l’arrivée de l’Armée de l’Est.

Le jour se lève enfin sur un champ de bataille détrempé. Sous l’effet des premiers rayons du soleil, une épaisse brume de terre s’élève, masquant les positions respectives des deux camps. À l’aube, des escadrons de cavalerie des deux avant-gardes entrent en contact. Les brèves escarmouches se dispersent dans le brouillard. Quand celui-ci se dissipe, deux formidables armées se font face. Les forces en présence sont de valeur équivalente : un peu plus de 80 000 combattants de part et d’autre, des soldats pour la plupart aguerris par les luttes internes et les campagnes de Corée, encadrés par d’excellents et prestigieux officiers, dont beaucoup sont les vétérans de décennies de combats sanglants. Si le samouraï tient le haut du pavé, la piétaille – ashigaru – manie avec habileté l’arquebuse et la pique. Quelques pièces d’artillerie sont vraisemblablement déployées, notamment celles saisies quelques semaines auparavant à bord du Liefde, un navire de la future Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Les diables rouges d’Ii Naomasa, troupes de choc des Tokugawa revêtus d’armures écarlates, lancent une charge fulgurante qui se brise contre les avant-postes des Shimazu au nord. Au centre, une vague hurlante de guerriers arborant la bannière de Fukushima Masanori prend d’assaut les contreforts tenus par les légitimistes des clans Ukita et Konishi, aux ordres du seigneur chrétien Yukinaga. Quant au sud, occupé par les Shima et les Gamô, il voit déferler les bataillons de Kuroda Nagamasa et Hosokawa Tadaoki, deux « prises de guerre » de choix qui ont pris le parti des Tokugawa. Le second a une bonne raison de laisser libre cour à sa rage : Quelques jours auparavant, son épouse, Gracia, une japonaise baptisée, s’est donnée la mort en se précipitant dans les flammes de sa propre demeure à Ôsaka, alors que les hommes d’Ishida tentaient de la prendre en otage afin de faire plier le daimyô des Hosokawa. Il en allait souvent ainsi à cette époque tourmentée. Ieyasu, qui avait lui-même fait l’amère expérience de la captivité dans son jeune âge, en généralisera d’ailleurs l’usage pour s’assurer l’obéissance de grands féodaux récalcitrants.

Pendant ce temps, de l’autre côté du Mont Nangu, une éminence qui ferme l’accès ouest  à la plaine, les troupes du clan Môri marquent le pas et tardent à faire mouvement. Au cours de la matinée, les défenses tiennent bon. Les forces des Tokugawa ne parviennent pas à ouvrir une brèche dans le dispositif fortifié ennemi. Ieyasu, qui garde la mainmise sur un imposant corps de 30 000 hommes, n’ose pas engager ces réserves pour tenter d’infléchir la situation. Il jette des regards angoissés et dubitatifs vers les collines au sud, où les armées du jeune Kobayakawa Hideaki demeurent l’arme au pied. Nul ne sait encore que le seigneur des Kobayakawa a secrètement juré allégeance à Ieyasu, et lui a promis de rallié sa bannière au signal convenu. Mais devant l’incapacité des Tokugawa à prendre un avantage décisif, Hideaki, tout juste âgé de 23 ans, est déchiré par le doute : Et s’il avait misé sur le mauvais parti ? Si Ieyasu était vaincu, qu’adviendrait-il de lui ? « A félon, un serment n’est rien », dit l’adage. Sans doute est-ce la formule que le suzerain des Tokugawa rumine alors rageusement. À cette heure, le commandant en chef de l’Armée de l’Ouest estime que ses troupes sont prêtes à lancer une contre-offensive susceptible de changer le cours de la confrontation. Ishida fait prévenir ses autres alliés : il souhaite un assaut général sur toute la ligne de front. Las, la division fait à nouveau sa besogne de sape. Le fier Shimazu, blessé dans son orgueil d’avoir vu sa recommandation écartée la veille au soir, refuse d’obéir aux ordres et campe sur ses positions. Kobayakawa fait la sourde oreille, et pour cause ! Quant aux Môri, censés refermer la tenaille, ils ne donnent aucun signe d’être disposés à se battre. Il est midi, le soleil est haut, la bataille fait rage depuis déjà quatre heures. Ishida Mitsunari perd l’initiative et laisse passer sa chance. C’est le tournant de la journée.

Bravoure et félonie

Ieyasu sent alors le vent tourner. Sa remarquable acuité, nourrie par la patiente observation du génie militaire de ses illustres prédécesseurs, lui permet de saisir dans l’indécision de ses adversaires la formidable opportunité qui s’offre à lui. Il fait enfin donner ses nombreuses réserves, et ouvrir le feu à un détachement d’arquebusiers sur les rangs du jeune seigneur Hideaki, le pressant ainsi de tenir parole. Aiguillonné par la vaste manœuvre des armées Tokugawa, Kobayakawa engage bientôt le combat contre le flanc droit de l’Armée de l’Ouest. L’alliance a vécu. Le traître et ses 15 000 partisans fondent sur le contingent encerclé du clan Ôtani. Celui-ci est littéralement taillé en pièces. Assistant impuissant au massacre de ses valeureux guerriers par les félons, leur brave daimyô Yoshitsugu, opiniâtre lépreux venu en palanquin, ordonne à l’un de ses lieutenants de lui trancher la tête au terme de son seppuku – le suicide rituel par éventration – de sorte que celle-ci ne tombe pas aux mains de l’ennemi. Celui-ci s’exécute. Le chef du vaillant Ôtani ne sera jamais retrouvé. Peut-être gît-il toujours sous cette terre de gloire et de carnage.

En une heure, les lignes cèdent et sont enfoncées de toutes parts. Au sud, le véritable feu roulant des transfuges aux ordres de Kobayakawa gagne sur le centre, tenu par Ukita et Konishi qui résistent encore. Au nord, après la mort au combat de leur commandant en second, les Shimazu s’efforcent de se replier en se frayant un chemin sanglant. Pris sous le feu nourri des Kuroda, des Hosokawa et des Ii, les corps légitimistes subissent des pertes effroyables. À l’autre bout du champ de bataille, il est trop tard pour que les Môri ouvrent un second front à l’arrière : leur marche est entravée par une nouvelle défection, celle de la famille Kikkawa. À compter de la seconde heure de l’après-midi, la défaite des armes tournent à la déroute complète pour l’Armée de l’Ouest menacés dès lors d’anéantissement total. Seules les forces des clans Ishida et Konishi réussissent à retraiter en bon ordre relatif, tandis que les autres alliés se dispersent, tentant d’emboîter le pas des bataillons qui maintiennent tant bien que mal un semblant de formation. Hokkoku kaidô, la grande route du Nord, est encombrée de fuyards aux abois, pourchassés par les cavaliers Tokugawa qui fauchent les têtes comme du blé mûr. Ieyasu peut savourer sa victoire écrasante. Il est maître du terrain, et régnera avant peu sur le Japon tout entier.

L’aube d’une nouvelle ère

Au soir du 21 octobre, tout est consommé. Des milliers de cadavres cuirassés jonchent la plaine. Fidèles vassaux, partisans de fraîche date et ralliés de la dernière heure rejoignent en majesté le maku, l’enceinte de tentures qui sert de poste de commandement au vainqueur. Kuroda Nagamasa, à qui Ieyasu attribuera le plus grand mérite, mène la cohorte. Devant cette assemblée redoutable défilent des centaines de têtes tranchées, macabres trophées arrachés à l’ennemi selon la cruelle coutume des samouraïs. Les chroniques rapportent qu’au cours des jours suivants, 60 000 têtes seront fichées de part et d’autre de la route du Kansai, en guise d’avertissement. Enfin Hidetada, le fils du suzerain des Tokugawa retenu inopportunément au siège du château d’Ueda, retrouve son père à la mine sévère. Le dernier acte s’est joué sans lui et ses troupes. Ieyasu ne lui pardonnera cette faute, qui aurait pu conduire le clan à sa chute et ruiner les efforts d’une vie, que bien des années plus tard. Les pertes sont très lourdes de part et d’autre : le combat fût des plus sanglants. Sekigahara consacre néanmoins l’habileté politique et militaire de Tokugawa Ieyasu. Les partisans de Hideyori, l’héritier de Toyotomi Hideyoshi, sont tués ou défaits, égayés aux quatre vents tels des fugitifs, leurs familles saignées à blanc et bientôt accablées de taxes shogunales qui leur ôteront toute velléité de nouvelle rébellion. Quelques mois après, celui qui détient désormais le pouvoir suprême redistribue les cartes, privant ses impudents adversaires d’hier de leurs fiefs prospères pour les offrir en gage de gratitude à ses plus loyaux capitaines. Les moins mal lotis s’en tirent en acceptant de bonne grâce la confiscation d’une part substantielle de leurs revenus lorsque d’autres clans sont purement et simplement éliminés, jetant sur les routes des dizaines de milliers de rônin, ces « hommes-vagues », guerriers privés de maître qui tenteront de survivre sans sombrer dans le brigandage.

En 1603, soit trois années après la victoire, l’Empereur Go-Yôzei gratifie Ieyasu du titre de shôgun. Le temps des combattants s’achève. Il s’éteindra sous les cendres du château d’Ôsaka, ultime bastion de la maison Toyotomi, une douzaine d’années plus tard. Les samouraïs se mueront bientôt en bureaucrates stipendiés par des seigneurs de guerre devenus gouverneurs provinciaux. Un nouvel âge commence, sous l’implacable férule des Tokugawa : la dernière, la plus célèbre et la plus puissante dynastie shogunale que l’Empire ait connue s’empare des rênes du Japon. Elle ne les abandonnera que plus de deux siècles et demi plus tard, lors de la restauration Meiji, en 1867.

Julien PELTIER, spécialiste du Japon médiéval