Theatrum Belli suit depuis sa création les activités de l’organisme de formation AD AUGUSTA fondé en 2011 par Michel Pech, un ancien officier du 13e RDP. Souhaitant sortir du cadre étatique et administratif de la prise en charge du handicap, AD AUGUSTA entend être un acteur opératif dans l’accompagnement et la réinsertion socioprofessionnelle des personnes qui ont été blessées durant leur service envers la Nation (militaires, pompiers, marins, sauveteurs, policiers…).

En relation avec le corps médical, l’association intervient auprès des blessés à leur demande une fois que ceux-ci ont été soignés et consolidés. Le volontariat est la condition sine qua non pour participer aux stages d’Ad Augusta. En plus de blessures physiques, beaucoup souffrent de stress post-traumatique. Il faut ainsi les aider dans la durée à se restructurer au sein d’une ambiance bienveillante. Des exercices pratiques leur permettent de « s’ouvrir » et de retrouver un raisonnement afin d’arriver au bout de l’exercice avec un esprit positif. Dans ce processus, Ad Augusta s’appuie sur les travaux du Docteur Gérard Chaput, ancien médecin militaire et aujourd’hui médecin référent l’organisme de formation. Après avoir étudié depuis plus de trente ans l’impact des violences extrêmes que subissent les soldats sur l’appareil psychique, il a élaboré avec le père Venard, aumônier du 17è RGP, un programme de densification de l’Etre pour que les soldats apprennent à mieux appréhender et résister face à la violence et ses effets, tel que le syndrome du stress post-traumatique.

Ad Augusta a élaboré un outil de mesure des pertes capacitaires, baptisé « Dialight », qui conjugue réinsertion sociale (Etre, savoir s’intégrer, savoir communiquer) et réinsertion professionnelle (savoir décider, savoir agir et compétence métier) destiné à objectiver la vision de soi avant et après blessure

Durant le mois de mai, j’eu la chance d’être invité à Camaret où se trouve le siège d’Ad Augusta afin de partager une formation de densification, première étape du parcours de réinsertion auprès de sept blessés. Je profitais du voyage pour leur amener un colis de la société PRIVIDEF qui est l’un de leurs partenaires. Partant de Paris, je me retrouvai au bout de quatre heures de train et d’une heure de voiture à la pointe de la presqu’île de Crozon.

Grâce au maire de Camaret-sur-Mer, AD AUGUSTA avait pu accueillir les stagiaires dans une école désaffectée. L’association disposait ainsi de salles pour manger, d’une cuisine, de chambres, et de salles pour organiser les séances de travail. Des lits et de la vaisselle avait été prêtés par l’école navale.

Le stage avait débuté dès dimanche. Les stagiaires, toutes et tous volontaires, ne se connaissaient pas. Chacun arrivait avec son handicap, physique et/ou psychique. Agnès, une capitaine de gendarmerie avait été grièvement blessée en service ; Laurent avait été victime d’un grave accident de voiture voici une vingtaine d’année alors qu’il était élève officier à Saint-Cyr ; Yves, officier de l’armée de terre avait subi un trauma psychologique en Afghanistan (il avait vu un camarade grièvement blessé et un autre tué par des mines) ; Xavier avait été percuté par un camion à Djibouti ; Bernard, un marin atteint de sclérose en plaque ; Hubert, victime d’un accident de la route et pour Jocelyn, grièvement blessé en Afghanistan qui poursuivait le cycle de formation avec cette fois-ci une dimension de mentor.

J’entre dans le centre et reconnaît immédiatement Jocelyn Truchet, un chasseur alpin du 13e BCA qui a été amputé d’une jambe suite à l’explosion d’une mine au cours d’une patrouille en Afghanistan en 2010. Il me faut me faire accepter par l’équipe encadrante aussi bien que par les stagiaires. La première attitude est de rester humble et d’écouter. J’ai amené mon appareil photo pour réaliser un reportage mais avant toute chose il faut échanger avec les personnes, apprendre à les connaître. J’entame la conversation avec le stagiaire le moins renfermé et progresse ainsi vers les autres stagiaires.

Tout le monde est en salopette grise, cadres comme stagiaires. Cette idée originale de Michel permet d’abolir toute différence individuelle et renforce l’esprit d’équipe, essentiel pour créer ou retrouver une cohésion de groupe.

J’ai l’opportunité de participé à deux exercices. Le premier se déroule en mer. La mission des stagiaires est de remplacer une ampoule sur un phare en pleine mer. Un chef d’équipe est désigné. Les stagiaires doivent prendre contact avec des intermédiaires pour se procurer les matériels nécessaires à l’accomplissement de la mission. Cela nécessite un leadership du chef d’équipe, de respecter le temps imparti et de répartir les tâches afin d’optimiser la réussite de la mission. L’exercice a pour but de leur redonner de la confiance en eux-mêmes et dans le groupe qui est là en soutien. Les stagiaires trouvent un bateau pour les emmener jusqu’au phare. Ils ont chargé un pneumatique dans lequel deux stagiaires grimperont pour ensuite l’aborder et « changer » symboliquement l’ampoule. Durant tout le temps de cette navigation, un zodiac les suit dans lequel les cadres d’Ad Augusta supervise l’exercice avec un plongeur professionnel pour sécuriser l’opération. Rien n’est laissé au hasard. Les stagiaires ont revêtu un gilet de sauvetage spécifique adapté à leur handicap. Sur le chemin, nous croisons deux superbes voiliers Penduick. Une vraie récompense pour les yeux.

Nous arrivons en vue du phare. Yves et Xavier mettent le pneumatique à l’eau et grimpe à l’intérieur. Maintenant, il va falloir ramer jusqu’au phare. Nous deux « marins » fournissent de l’huile de coude et atteignent finalement l’objectif. Xavier se hisse dessus. Mission accomplie.

Au retour les visages des stagiaires s’éblouissent d’un sourire vainqueur de leur souffrance psychique. Ils ont franchi un pas et ont conscience qu’il est possible de retrouver une vie normale mais le chemin prendra un certain temps et l’association est là pour garantir cette entraide précieuse.

De retour au centre de formation, les stagiaires commencent à préparer le repas pendant que les cadres préparent de leur côté le debriefing de la journée.

Le lendemain, nouvel exercice de simulation dans un centre d’apprentissage à la plongée sous-marine. Pour l’exercice, Ad Augusta fait intervenir un plongeur spécialisé dans la manutention. Ce matin trois équipes sont désignées avec un chef d’équipe et un leader pour superviser l’opération qui consiste à colmater un silo ayant une fuite radioactive (symboliquement à 80 m de profondeur) et de faire évacuer la pression à l’aide d’un tuyau. Les trois équipes symbolisent trois bateaux à trois distances du silo : un bateau-réparation, un bateau-observation et un bateau-commandement. Les équipes ne peuvent se voir et communiquent entre-elles à l’aide de talkie-walkie. L’équipe observation et le plongeur communiquent avec un tableau blanc sur lesquels ils écrivent. Après 1 heure 30 la mission est un franc succès. Tout le monde est bluffé par les progrès des stagiaires en quelques jours seulement. Ces derniers sont ravis et leurs visages agréablement transformés. Malo, le plongeur qui a largement participé à la création de l’exercice, assiste au debriefing. Il est fortement impressionné par la façon de celui-ci a été conduit et félicite tous les participants.

Yves s’ouvre et déclare devant toute l’assemblée qu’il y a longtemps qu’il n’avait pas réalisé et coordonner une action. Tout le monde est ému car la conclusion de cet exercice a transfiguré les stagiaires qui ne se « reconnaissent » pas.

En l’espace de quelques jours, Michel Pech et son équipe ont oeuvré tels des alchimistes. Transformant le plomb du trauma en or émotionnel…………… Je les quitte impressionné mais en ayant conscience que cette transformation peut être passagère et qu’il faudra travailler sur le long terme. Je repars vers Paris en faisant une partie du chemin avec Laurent. Silencieux lorsque je l’ai rencontré voici deux jours…nous avons bien conversé durant tout le trajet !

En s’installant à Camaret-sur-Mer, Ad Augusta a trouvé un site propice pour le développement de ses activités d’entraide aux blessés où la mer joue un rôle important vers la redécouverte de Soi, donnant corps au mot de passe des conjurés d’Hernani de Victor Hugo, « Ad augusta per angusta » : vers des buts sublimes par des chemins étroits.

PS : Pour respecter l’intimité des stagiaires, les prénoms ont été changés

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