Une enquête du Military Times a révélé que l’armée américaine n’a potentiellement pas divulgué des milliers d’attaques aériennes mortelles menées sur plusieurs années en Irak, en Syrie et en Afghanistan. L’énorme fossé dans les données engendre de sérieux doutes au sujet de la transparence sur les progrès remontés contre l’Etat islamique, Al-Qaïda et les Talibans, et soulève des questions sur la précision d’autres publications du département de la défense traitant des coûts jusqu’aux comptes de victimes.

Rien qu’en 2016, la flotte de combat américaine a conduit en Afghanistan au moins 456 attaques aériennes qui n’ont pas été enregistrées sur la base de données open-source tenue par l’US Air Force, information relayée par le Congrès, les alliés américains, les analystes militaires, les chercheurs universitaires, les médias et les groupes de surveillance indépendants pour expertiser chaque dépense de guerre, les besoins en effectifs et le bilan humain. Ces attaques aériennes ont été menées par des hélicoptères de combat et des drones armés pilotés par l’armée américaine, les indicateurs tranquillement exclus de résumés mensuels sinon très clairs, publiés en ligne depuis des années, détaillant l’activité militaire américaine sur les trois théâtres.

Le plus alarmant est la perspective que cette donnée soit incomplète depuis le début de la guerre contre le terrorisme en octobre 2001. Si cela était le cas, cela diminuerait fondamentalement la crédibilité d’une grande partie de ce que le Pentagone a dévoilé à propos de la poursuite de ces guerres, accélèrerait les critiques soulevant la question de savoir si l’armée a dupé le public américain et jetterait le doute sur la compétence avec laquelle d’autres corpus de données vitales sont produits et publiés. Ces autres indicateurs-clés incluent les victimes américaines au combat, les dépenses du contribuable et la progression globale de l’armée dans la destruction des moyens ennemis.

Le US Central Command (CENTCOM) qui supervise l’activité militaire dans les trois zones de guerre a indiqué qu’il n’est pas capable de déterminer à quand remonte l’exclusion des chiffres de l’armée des rapports de la force aérienne. Military Times a posé des questions détaillées qui n’ont pas fait l’objet de réponses par les autorités là-bas et ils ont été incapables de fournir une liste complète des attaques aériennes de l’année conduites par chacun des quatre branches militaires du département de la défense.

Un officiel de l’armée américaine ayant connaissance des pratiques de collectes de données et remontée d’informations a déclaré : « C’est dingue. Nous ne traçons pas le nombre d’attaques d’Apache, par exemple. » L’officiel, qui s’est confié à Military Times sous couvert d’anonymat afin de parler librement des procédures internes, a fait référence aux hélicoptères d’attaques AH-64 Apache que l’armée utilise de manière prolifique en situation de combat sur les 15 dernières années, plus récemment en appui des alliés américains luttant contre l’Etat islamique.

« Je peux vous dire, sans équivoque, nous ne cherchons pas à dissimuler le nombre d’attaques », a ajouté l’officiel. « C’est juste la manière dont c’était tracé dans le passé. C’est ce que ça a toujours été. »

Toutefois, la divergence est d’importance et une qui demeure largement floue. Les attaques aériennes, au regard des définitions établies et suivies par les membres des coalitions pilotées par les Etats-Unis, peuvent engager des chasseurs et autres avions, des hélicoptères de combat et les drones, et elles peuvent inclure toute combinaison de munitions.

Une seule attaque aérienne peut être menée par plusieurs appareils sur de multiples cibles et utiliser diverses bombes, missiles, roquettes et munitions de mitrailleuse. Elle peut comprendre des sorties de combat avec des cibles prédéfinies et des attaques menées dans le cadre d’opérations d’appui aérien rapproché.

Néanmoins, l’armée voit les choses différemment.

« Il me semble que cette collection ou diffusion de données d’attaque aérienne ne relève pas du Titre 10 pour l’armée », a indiqué une autorité à Military Times sous couvert d’anonymat. Le Titre 10 du Code des Etats-Unis définit les lois qui dictent les rôles des services de l’armée, les responsabilités et les missions. « Cette responsabilité devrait échoir au commandant en opération. De plus, les Apache, par exemple, conduisent des attaques en combat rapproché dans le cadre de manœuvres en appui des forces au sol en contact avec l’ennemi. Je ne considérerais pas cela comme « attaque aérienne ». »

La base de données open-source de l’armée de l’air inclut ce type de missions dans ses totaux d’attaques aériennes. Les médias et d’autres ont dépendu de ces chiffres depuis des années en admettant qu’ils sont un condensé de toute l’activité américaine et coalisée. Et pendant que ces données ont été citées dans d’innombrables rapports, des articles de journaux aux recherches universitaires, en passant par les analyses fournies aux législateurs, personne appartenant à l’Institution n’est jamais venu clarifier cette éminente incomplétude.

Tout récemment, en décembre, un officiel de l’armée de l’air indiquait à Military Times que son rapport d’activité mensuel de la force aérienne en Irak et en Syrie particulièrement représente toute la coalition dirigée par les Etats-Unis « comme un tout, c’est-à-dire les branches américaines et les 20 nations. » On ne peut dire, si ce propos est intentionnellement flou, ou simplement révélateur d’une ignorance, d’une confusion ou d’une indifférence internes largement répandues au sujet du contenu de ces données. Quoi qu’il en soit, elles incluent les attaques aériennes menées par l’US Air Force, la Navy et les Marines, mais pas l’US Army.

Les implications financières, s’il y en a, demeurent floue. Le Pentagone dévoile ses dépenses majeures pour chacune des opérations militaires en cours, mais cette donnée n’est pas explicitement détaillée par le nombre de sorties lancées par la flotte américaine en particulier et le nombre de munitions qu’ils déploient. Considérez, néanmoins, que les hélicoptères Apache peuvent embarquer une variété d’armements, y compris des missiles Hellfire dont le prix unitaire est de 99 600 dollar, selon les chiffres avancés par AeroWeb, une firme de renseignement mercatique de la défense qui trace de près les acquisitions militaires internationales.

Une telle tenue de comptabilité n’est pas un sujet trivial. Même les agences fédérales font régulièrement référence à ces chiffres sur les attaques aériennes dans des rapports élaborés pour influencer le Congrès. L’enquête de Military Times a révélé de nombreux exemples où un inspecteur général a tiré des conclusions significatives, briefé jusqu’à des autorités gouvernementales de haut rang qui travaillent au Département d’Etat et guident des membres du Congrès, sur la base de données d’attaques aériennes en open-source.

L’omission des données offensives de l’US Army est une des diverses erreurs, incohérences et défaillances qui soulève des interrogations quant à la validité des politiques et méthodes dont l’armée américaine fait usage pour compiler et ventiler les informations sur ses opérations à travers le monde.

Par exemple, un rapport rédigé en 2015 pour le Congrès par les inspecteurs généraux du Département d’Etat, du département de la défense, de l’Agence des États-Unis pour le développement international a mis en lumière les comptes de la force aérienne en open source pour les opérations contre l’Etat islamique. Un moment après la publication du rapport et sa diffusion aux législateurs du Capitole, l’Air Force a révisé les données sur lesquelles le travail des inspecteurs généraux était fondé, en ajoutant dans certains cas plus de 100 usages d’armes sur un mois donné. Et tandis que l’Air Force indique les révisions arrivent occasionnellement, dans cet exemple elles étaient significatives, et se sont produites après que l’information a été poussée au Congrès.

Une autre divergence : bien qu’il proclame utiliser les données d’attaques aérienne de l’Air Force, le compte-rendu public du département de la défense sur les opérations en Irak et en Syrie, aussi récent que celui du 31 janvier, manque de prendre en compte presque 6000 attaques datant de 2014, lorsque la campagne aérienne contre ISIS a commencé.

Le compte-rendu de l’Air Force le plus récent répertorie 23 740 attaques aériennes de la coalition sur 2016. En attendant, le site Internet du département de la défense en liste 17 861 au 31 janvier. Le Pentagone cite régulièrement ces chiffres quand il informe les médias au sujet de ses opérations contre l’Etat islamique et les membres d’al-Qaïda en Irak et en Syrie.

Il apparaît également qu’il y ait des politiques séparées en place chargées de réguler la spécificité des informations qui peut être rendues publiques. Faisant référence à la mesure, les autorités militaires aux Etats-Unis et à Bagdad refusent d’identifier le type d’avions de guerre américains qui mènent des attaques aériennes individuelles en Irak et en Syrie, ou de fournir un compte-rendu d’activité par composante individuelle de service.

C’est une tout autre histoire en Afghanistan, où les officiels américains, en réaction aux questions de Military Times, ont livré les données précédemment confidentielles à propos des attaques aériennes pour 2016, spécifiant même les quatre types d’appareil qui assurent un soutien aérien létal là-bas. Le capitaine de la Navy William Salvin, porte-paroles pour les forces américaines en Afghanistan, a annoncé, qu’en plus des Apache, on trouve des hélicoptères UH-60 Blackhawk armés et des drones MQ-1 Gray Eagles. Initialement, Salvin a indiqué que les drones RQ-7 Shadow sont également armés mais il a corrigé plus tard ce propos.

Salvin a également expliqué que les attaques aériennes conduites là-bas (1071 au total sur l’année dernière, pas 615 comme dans les rapports de l’Air Force dans sa base de données open-source) sont ensuite classées en trois catégories : autodéfense, antiterrorisme et effets stratégiques, ce qui peut être requis des commandants confirmés pensent que la puissance de feu américaine pourrait faire pencher la balance dans des régions estimées vitales pour la stabilité de la frontière afghane.

« Nous essayons simplement d’être transparents ici, » a annoncé le général de brigade de l’US Army Charles Cleveland, porte-paroles en chef de la Mission de soutien déterminé qui inclut l’effort actuel de l’armée américaine pour entraîner et conseiller la force aérienne et l’armée afghanes. Une opération distincte et plus modeste en Afghanistan, appelée Freedom’s Sentinel, implique des efforts de contre-terrorisme menés par les Etats-Unis contre al-Qaïda et ses nombreux affiliés dans la région.

« Ce dont vous parlez est une décision politique de plus grande envergure qui émanerait vraisemblablement du BSD, » a indiqué le général Cleveland lorsque lui a été demandé si ces rapports allaient devenir complètement exhaustifs. BSD veut dire Bureau du secrétaire à la défense. « C’est probablement plus important qu’une prise de mesure du CENTCOM. Ce que vous évoquez est une estimation mondiale car il y a des attaques dans le cadre de l’AFRICOM. »

La raison pour laquelle l’US Army est la seule à exclure ses chiffres sur les attaques aériennes de ces rapports et compte-rendu plus vastes reste floue. Joint dimanche, un porte-parole du quartier général de l’US Army à Washington a refusé de commenter, prétextant qu’il était incapable de creuser le sujet au dernier moment.

L’autorité militaire américaine qui a parlé sous couvert d’anonymat a indiqué que cela est dû au fait que l’aviation de l’US Army volant en zones de guerre ne tombe pas dans la chaîne de commandement de l’Air Force responsable de la publication de ces compte-rendu mensuels.

Encore une fois, cela n’explique pas pourquoi l’US Army ne divulgue pas ses données sur les attaques aériennes.

Kenneth Roth, directeur de Human Rights Watch, une organisation de recherche et de défense, a appelé à une transparence essentielle dans la comptabilité militaire. Cela requiert « des remontées honnêtes pour le publique » a déclaré monsieur Roth.

« La sécurité peut parfois requérir le secret, » a-t-il ajouté, « mais la gêne ou la sensibilité politique ne devrait jamais. Les faits relatifs au nombre d’attaques aériennes et leur bilan humain devrait toujours être dévoilés rapidement et de manière crédible ; ainsi, le publique, aidé par les journalistes et les travailleurs des droits de l’Homme, peuvent surveiller les opérations militaires conduites en leur nom. »

 

Auteurs : Andrew DEGRANDPRE & Shawn SNOW 

Source : Military Times (Etats-Unis) 

Parution : 5 février 2017 

Traduction de l’anglais américain pour THEATRUM BELLI : Robert ENGELMANN