En 2005, Timothy L. Thomas publie une analyse des savoir-faire développés lors des deux guerres de Tchétchénie. De son point de vue, les forces américaines sont confrontées, sur le territoire irakien, aux mêmes types de problèmes que les forces russes en territoire tchétchène. Le 11 septembre et ses répercussions ont ainsi amené les Américains à s’intéresser aux analyses russes des actions tchétchènes, notamment celles qui portent sur les domaines informationnels et psychologiques. Une revue militaire américaine a publié à ce propos l’analyse du Colonel Serguei Kulikov de l’action tchétchène [1].

Les similarités avec le cadre irakien

Timothy L Thomas souligne l’intérêt de l’analyse russe du wahhabisme comme idéologie mobilisatrice dans un contexte vidé de ses structures de liens traditionnels. De son côté, un auteur russe, Vladimir Ivanov, souligne également l’évolution du type de motivation du terrorisme : les sous-unités de contre-terrorisme ont été créées en URSS pour lutter contre des groupes terroristes mus par des demandes spécifiques et des calculs de coûts alors que les « terroristes contemporains posent des demandes globales et ne prennent pas en compte les décès causés »[2]. Pour l’auteur, il devient donc illogique de vouloir négocier avec eux. A un niveau plus tactique, Thomas retrace les techniques de ruse utilisées par les forces tchétchènes : utilisation d’uniformes de policiers et exécution des véritables policiers venant en aide à leurs « collègues » lors de l’attaque de Nazran, utilisation d’uniformes de camouflage de l’OTAN lors de l’attaque de Beslan…

Il lui paraît ainsi utile de s’inspirer de la traque russe de Shamil Basayev, figure qui aurait constitué le Ben Laden tchétchène. Timothy L. Thomas cite les causes du succès de la fuite de Basayev telles qu’analysées par un auteur russe : la solidarité clanique qui permet à Besayev de disposer de 13.000 complices, réseau de caches, soutien financier des entreprises pétrolières tchétchènes et de sources étrangères ( Emirats Arabes Unis, Turquie, Azerbaïdjan, Allemagne), absence de contrôle du réseau routier, et la capacité de mobilisation idéologique de wahhabisme [3]. Pour Thomas, les Américains ont été confrontés aux mêmes difficultés lors de la traque de Ben Laden. Cette analyse russe a été nuancée par le site Stratfor qui a décrit Basayev comme un individu dont l’action s’est déplacé d’un projet de Tchétchénie indépendante vers un projet jihadistes le menant à racketter la population sa propre région natale [4]. De même, la journal russe « Vlast » a publié des photographies d’engins explosifs tchétchènes similaires à ceux retrouvés dans le contexte irakien : un livre ou une canette de bière  qui explose lorsqu’on l’ouvre.

Timothy L. Thomas liste ensuite les techniques tchétchènes telles qu’analysées par les Russes., notamment certains ordres de l’Emir Khattab, un des dirigeants tchétchènes :

  • afin de saper le moral des troupes russes, enseigner aux enfants à crier « Allah Akbar ». Organiser des comités de femmes en charge de manifestations, chaque comité étant rattaché à un secteur et un commandant de secteur.
  • piéger un Tchétchène pro-russe en déposant des armes chez lui et le dénoncer aux Russes qui l’arrêteront, afin de rompre la confiance entre les Russes et leurs soutiens dans la population locale.
  • vu la facilité russe à détecter les bases opérationnelles tchétchènes, mise en place de fausses bases totalement minées et auxquelles les forces russes sont menées par de fausses fuites informationnelles. (La mise en œuvre de ce piège visait, probablement, plusieurs objectifs simultanés situés à différents niveaux : dévier les moyens de l’adversaire, l’éliminer physiquement, briser sa confiance dans ses capacités de renseignement, ralentir son action.)

On remarque que les forces tchétchènes fondent leur action sur l’information en tant que contenu perçu par les cerveaux humains. Celle-ci est utilisée comme instrument d’action à plusieurs niveaux : piéger l’adversaire sur le terrain, corrompre ses liens avec la population adverse, supprimer chez l’adversaire sa raison de lutter).

Un commandant tchétchène décrit une autre opération informationnelle de ruse : la désignation de certaines aires comme « pro-russes » ou neutres alors qu’elles constituaient un centre opérationnel tchétchène important. Les forces tchétchènes étaient également très douées dans le déclenchement de combats fratricides : elles se déplaçaient la nuit en tirant depuis plusieurs positions amenant des unités russes à se combattre mutuellement et ce pendant des heures.

Les techniques tchétchènes de guerre de l’information

Le livre « Cause armé » est une analyse russe de l’action tchétchène dans le domaine informationnel et psychologique lors de la seconde guerre. Il explique que pour les forces tchétchènes, la dimension morale et psychologique est fondamentale : selon le livre, pas moins de 30% de la population entre 14 et 50 ans a pris volontairement part au combat. Les combattants tchétchènes sont réputés pour leur patriotisme, fanatisme religieux, stricte discipline interne, capacités à endurer des combats dans des conditions extrêmes, imprévisibilité.

Les forces tchétchènes ont institué un Ministère de l’Information et de la Presse dirigé par Movladi Ugodov, présenté par les Russes comme le Goebbels tchétchène. Mais les activités de propagande et de soutien politique à l’insurrection tchétchène sont conçues de façon autonome. Elles impliquent un travail informationnel et psychologique visant les forces armées et la société : utilisation de PSYOPS contre l’adversaire et plusieurs secteurs de sa société, efforts diplomatiques pour soutenir l’action tchétchène dont l’action sur la presse étrangère, soutien législatif à l’activité militaire.

Les forces armées sont islamisées : allégeance au Coran, acceptation du jihad, slogans islamiques sur les armes et véhicules. L’action sur la population inclue notamment la conduite de meetings de masse, l’enseignement à diffuser des rumeurs, la diffusion de l’histoire militaire tchétchène et d’un corpus d’idées islamiques au travers de divers media (vidéo, radio, presse, télé).

Le livre liste les principes tchétchènes de PSYOPS qui combinent plusieurs méthodes : démonstration de faits réels, silence ou négation de faits réels, distorsion spécifique pour des cas particuliers, désinformation préméditée. Ces méthodes ciblent les forces armées russes, la population et les décideurs russes, des publics étrangers. Les moyens de communication utilisés sont divers : Internet, la presse russe, des groupes d’influence, des organisations politiques en Russie, des élites culturelles et intellectuelles en Russie et à l’étranger, la diaspora tchétchène, des organisations de la société civile centrées sur les thématiques humanitaires, antimilitaires et de droits humains.

Le travail sur la population civile a mobilisé les services de presse russes : il a été estimé que, lors de la première guerre de Tchétchénie, 90% de l’information provenait de sources tchétchènes  (opération informationnelle postérieure pour discréditer la version retenue des évènements ?). L’objectif était de créer un état d’esprit antimilitaire et discréditer les décideurs russes. De même, un travail de désinformation a été accompli en jouant sur la peur des pertes humaines et du recours tchétchène à l’arme nucléaire. Les Tchétchènes estiment que le Comité des mères de soldats russes a perturbé le déroulement des plans militaires russes en 1995.

La recherche d’une légitimité et l’échec de cette politique

Les forces tchétchènes ont également visé des publics étrangers. Les axes de discours utilisés ont été les suivants: le combat tchétchène est un combat de libération du joug russe, la Russie viole le jus in bello, les forces russes sont cruelles… Des sources non officielles médiatiques ont été listées comme caisses de résonance dans plusieurs pays : Jordanie, Azerbaïdjan, Pologne, Arabie Saoudite, Pakistan, Ukraine, Danemark, Grande Bretagne, Biélorussie, Allemagne, Etats-Unis, Lituanie, Lettonie, Turquie, France, Estonie, Géorgie, Finlande, Russie. L’objectif était de fragiliser la position russe sur la scène internationale et développer la légitimité de ses propres forces armées. Le choix des pays visait des objectifs très différents : diffuser les thèses de libération nationale chez les voisins, obtenir le soutien de « frères » musulmans, simple utilisation de la diaspora, ciblage de pays disposant d’importantes voix dans des organisations régionales ou internationales ?).

La vidéo a été intensivement utilisée par les forces tchétchènes. Les vidéos ont été utilisées pour développer le moral des combattants tchétchènes et diffusées sur Internet avec un objectif de recrutement. Elles ont également été utilisées afin de détruire la crédibilité russe : dès qu’une autorité russe contredisait la version tchétchène d’un évènement, la vidéo des combats était diffusée et relayée sur Internet. Il devenait alors presqu’impossible de diffuser une version russe vidéo qui contredise la tchétchène.

Timothy L Thomas effectue un parallèle avec les vidéos, relatives au conflit irakien et diffusées sur Internet, montrant 1) les discours de Ben Laden et autres consorts 2) des exécutions. Notons à ce propos les limites de l’analyse de Timothy L. Thomas sur le sujet : à l’exception de la similarité de « tuyaux », vidéo et internet, la comparaison ne semble pas pertinente, vu la différence des objectifs recherchés : la vidéo d’un discours sert à construire sa propre narrative et donner une dimension politique à son action alors que la vidéo d’une exécution sert inspirer la terreur à la population adverse et aux neutres.

Mais ce que ne retient pas l’analyse américaine est le ressenti des internautes qui ont visionné de certaines vidéos particulièrement violentes diffusées sur le Net par la résistance tchétchène. Cette vidéo présentait par exemple des insurgés tchétchènes en train de maltraiter de manière cynique et méprisante des prisonniers russes, qu’ils finissent par égorger devant la caméra. Cette vidéo comme tant d’autres du même genre ont été très regardées sur la toile. Assimilée à un crime contre l’humanité, cette « démonstration de force » a détruit l’image idyllique de la résistance tchétchène véhiculée en Occident par certains intellectuels (Cf. le soutien apporté à la cause tchétchène par André Glucksmann). Le discours sur la revendication de la liberté pour un peuple ne réussit pas à gommer de la mémoire collective ce type de comportement inqualifiable.

Fiche de lecture réalisée par Alice Lacoy Mateus (Ecole de Guerre Economique)

Source : KNOWCKERS.ORG

Références :

[1] Sergey A. Kulikov, “The Tactics of Insurgent Groups in the Russian Federation Republic of Chechnya” translated by Robert Love, Foreign Military Studies Office. This article later appeared in the November-December 2003 issue of Military Review.

[2] Vladimir Ivanov, “The Russian President has Explained that the Weak Get Beaten,” Nezavisimoye Voyennoye Obozreniye, 10 September 2004, as translated and downloaded from the FBIS web sit on 14 September 2004.  Cité par Timothy L Thomas dans “Russian tactical lessons learned fighting chechen separatists” Avril 2005.

[3] Timothy L Thomas dans “Russian tactical lessons learned fighting chechen separatists” Avril 2005.

[4] “Chechnya: The Separatist Struggle’s Shifting Dynamics,” Stratfor, 10 January 2005.

[5] Viktor Baranets, “Endless Warfare! We Just Managed to Depart Shatoy…Why Can’t the Federal Army finish off the ‘Uncoordinated Bands’?” Komsomolskaya Pravda, 20 September 2002, pp 4-5 as translated and downloaded from the FBIS web site on 20 September 2002.