Avec le Centenaire de la Grande Guerre, les grandes figures du conflit sont progressivement mises en avant par les historiens et les médias. Une figure méconnue est en train d’être mise en valeur, celle du lieutenant-colonel Emile Driant, mort bravement au combat, jour pour jour, le 22 février 1916 à la tête des 56e et 59e bataillons de Chasseurs, au bois des Caures, au déclenchement de la grande bataille de Verdun. De ses 1200 chasseurs, seuls une centaine survivront à cette attaque.

Ce qui est encore moins connu est qu’Emile Driant fut le gendre du général Boulanger et un écrivain prolixe en récits d’anticipation politique et de guerre sous le pseudonyme de Capitaine DANRIT. Ami de Paul Déroulède et de Maurice Barrès, réputé pour son franc-parler, politiquement conservateur, catholique, anti-maçon (il crée la Ligue antimaçonique en 1904 suite au scandale de l’Affaire des Fiches) Driant est bloqué dans l’avancement de sa carrière militaire malgré de brillants états de services. A 50 ans, il quitte l’armée fin 1905 pour entrer en politique et défendre l’institution comme parlementaire. Il reprendra du service en 1914 comme lieutenant-colonel en conservant son mandat de député.

Entretien avec les Editions Gribeauval qui ont décidé de rééditer une bonne partie de l’oeuvre du Capitaine DANRIT.

Invasion noireTHEATRUM BELLI : Le lieutenant-colonel Driant est célèbre pour sa défense héroïque du bois des Caures au premier jour de l’offensive de Verdun, mais peu connaissent sa carrière d’écrivain. Comment avez-vous découvert ces feuilletons d’anticipation militaire dont vous avez entrepris la réédition  ?

Editions GRIBEAUVAL : C’est Jean Mabire – dont j’ai été l’éditeur – qui m’a transmis son enthousiasme pour l’œuvre littéraire du colonel Driant. Je me rappelle que, dans l’unique bibliothèque de l’entrée de sa maison du quai Solidor à Saint-Servan – les autres pièces en contenaient beaucoup d’autres puisqu’il possédait au moment de sa mort près de 50 000 volumes – se trouvait sa collection des livres du «Capitaine Danrit»… Il avait souhaité lui consacrer une biographie, et avait pris contact avec un des fils de Driant qui n’habitait pas très loin de Saint-Malo et qui conservait les archives du colonel. Celui-ci n’avait malheureusement pas donné suite, prétendant rédiger lui-même un bouquin… qui n’a jamais vu le jour. J’ignore si cette collection de livres de Driant avait été transmise à Jean Mabire par son père qui était de la génération qui avait pu acheter les fascicules des feuilletons de Driant au moment de leur parution ou s’il les avait chinés lors de ses longues pérégrinations chez les libraires de la Cité du livre de Bécherel qu’il écumait en quête de la matière première nécessaire à la rédaction des articles de sa célèbre chronique « Que lire ?»

TB : C’est étonnant que Jean Mabire, anglophile convaincu, ait pu se reconnaître dans l’incroyable haine de l’Angleterre qui avait animé Driant, ancien officier colonial qui n’avait pas digéré Fachoda…

EG : Il faut dire que la politique de Delcassé, en amenant l’Entente cordiale, avait aussi rendu possible la Première Guerre mondiale et donc la Seconde avec comme conséquence l’asservissement des deux moitiés de l’Europe par une superpuissance extra-européenne (même si la Russie a sa capitale en Europe). L’alliance franco-allemande qui était chère à l’européiste militant qu’était Jean Mabire ne pouvait se faire au début du XXe siècle que sur le dos de l’Angleterre… C’était la ligne de Gabriel Hanotaux défendue magnifiquement par Driant dans son feuilleton La guerre fatale qui met en scène l’affrontement franco-anglais sur fond d’Anschluss en Europe centrale et de révolution nationaliste en Irlande. Mabire était anglophile parce qu’il considérait l’Angleterre comme une possession normande depuis sa conquête par Guillaume – le bâtard conquérant, ainsi qu’il a nommé un petit volume qu’il lui a consacré – il était par contre très hostile au libéralisme destructeur des identités et des peuples et, en cela, il rejoignait totalement les vues de Driant qui, comme tous les nationalistes de sa génération était proche des thèses du catholicisme social. Il ne pouvait souffrir le marxisme, puisqu’il a même rédigé (avec Arnould Galopin) un feuilleton mettant en scène une insurrection bolchevique (La Révolution de demain), mais il était extrêmement soucieux du bien-être matériel des classes laborieuses… Et les bouquins de Driant finissent très souvent par une refonte politique de l’Europe dépassant les nationalismes étriqués. L’idée d’Europe politique a eu sa noblesse avant d’être occultée par l’obsession libre-échangiste de l’Union européenne et je crois que Jean Mabire se reconnaissait dans les projections politiques de Driant.

Driant 5TB : Pourquoi avoir commencé la réédition de l’œuvre du «Capitaine Danrit» par l’Invasion noire ?

EG : Les livres de Driant appartiennent au genre – qu’il a peut-être inventé – de l’anticipation militaire. Il met en scène des conflits possibles à court terme, il écrit pour alerter… Si à la fin de sa vie, peu avant de «rempiler» au début de la Grande Guerre, la seule activité civile – avec celle d’écrivain – qu’il a trouvée à sa mesure est de siéger comme parlementaire à la Commission de la Guerre, ce n’est pas un hasard. Il avait l’étoffe d’un Ministre de la Guerre, il a d’ailleurs travaillé avec son beau-père, le général Boulanger, quand celui-ci a occupé ce poste. C’est ce qui a bridé, et même brisé, sa carrière – le thème des officiers qui n’obtiennent pas l’avancement qu’ils méritent est récurrent dans les livres de Driant – en faisant de lui un politique et plus seulement un homme de guerre. Sa vision est toujours technique et politique. Technique, parce que celui qu’on a appelé le «Jules Verne militaire» met en scène dans ses romans des armes futuristes, comme le ballon métallique dans l’Invasion noire ou le sous-marin à double propulsion thermique et électrique dans la Guerre fatale. Politique, parce qu’il imagine les bouleversements prochains de la carte du monde.

Ce qui est extraordinaire dans l’Invasion noire, c’est que Driant a senti, il y a cent-vingt ans, au moment où les Européens se partageaient l’Afrique comme un gâteau, que l’Islam pourrait cristalliser politiquement le ressentiment des populations colonisées…

TB : Comment Driant articule-t-il son intrigue pour rendre crédible un scénario très improbable à l’époque de la parution du feuilleton ?

EG : La volonté de revanche d’un sultan turc déchu à la faveur d’une révolution de palais et réfugié en Afrique noire, la découverte de mines d’or (Driant n’avait pas pensé aux puits de pétrole : pour lui, les automobiles dont l’usage devait se généraliser seraient électriques !) qui lui permettent de financer l’achat d’armes nécessaires à l’équipement de populations soucieuses de prendre leur revanche sur des Européens qui les ont humiliés, le tout sous la bannière de Mahomet… L’intrigue fonctionne parfaitement et a le mérite de l’originalité en 1895 quand la plupart des officiers français ont les yeux rivés sur la ligne bleue des Vosges… Évidemment, c’est une histoire moins surprenante aujourd’hui, avec l’émergence du groupe État islamique et de ses diverses franchises locales qui s’implantent dans toute la moitié nord de l’Afrique, et le lecteur n’a plus vraiment l’impression de parcourir de la science-fiction. Ceci dit, Driant avait de l’imagination, mais pas au point de supposer que l’armée musulmane dont il pressentait la création future puisse être importée directement sur leur sol par les Européens… Dans la logique de son époque, il fallait encore vaincre un pays militairement pour le conquérir, et on l’aurait beaucoup étonné en lui disant que, cent ans après sa mort, les groupes armés qui mèneraient des raids meurtriers en plein Paris seraient constitués de citoyens français !

TB : Comment se fait-il que l’Invasion noire n’ait pas été rééditée pendant plus d’un siècle ?

EG : Pour comprendre la bibliographie de Driant, il faut savoir que, très souvent, quand on trouve un de ses feuilletons chez les bouquinistes, ce «livre» n’a pas paru comme tel mais a été fabriqué par le lecteur qui, après avoir patiemment acheté les fascicules pendant des mois et des années, les a reliés ensemble lui-même. C’est pour ça qu’on trouve la Guerre fatale présentée soit en un gros volume, soit en trois plus petits, un pour chacune des parties. Si des recueils conçus par l’éditeur ont aussi existé, c’est que c’était une manière de recycler le reliquat des fascicules, ce qu’on appelle le «bouillon»… La parution en kiosque de l’Invasion noire date de 1895 et 1896. Après ça, Driant a écrit d’autres sagas et chaque feuilleton chassait le précédent : les gens achetaient les séries en cours  et éventuellement les titres plus anciens en reliure éditeur. Flammarion a réédité une seule fois l’Invasion noire, en 1913 seulement, et au format in-12 (les fascicules originaux sont eux au format in-8° Jésus), et en plus, le texte est tronqué, puisque les parties 3 et 4 (À travers l’Europe et Autour de Paris) sont condensées en un seul volume nommé «Fin de l’Islam devant Paris»… Entre-deux-guerres, curieusement, malgré la forte notoriété acquise par Driant après son sacrifice au bois des Caures, son œuvre disparaît des étals… comme si le culte du héros qui s’est créé autour du sacrifice de ses chasseurs à Verdun ne s’accommodait pas de la concurrence d’une gloire littéraire posthume.

TB : Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est qu’on ne procède pas à des rééditions pendant l’Occupation, alors que l’œuvre du capitaine Danrit aborde tous les thèmes chers à la Révolution nationale…

EG : Exactement : dans l’Invasion noire, par exemple, pour contrer la menace islamiste, la France, dernier bastion occidental puisque l’Europe centrale n’a pu résister à la poussée des Djihadistes et que l’Angleterre, prudente, attend sur son île l’issue de l’affrontement, se débarrasse de ses institutions démocratiques pour mettre son destin entre les mains d’un Maréchal – descendant de la famille de Jeanne d’Arc pour faire bonne mesure ! Les attaques contre la franc-maçonnerie et la presse sont aussi récurrentes dans les romans de Driant : il ne faut pas oublier que son départ de l’armée, à la fin de l’année 1905, est consécutif à l’Affaire des fiches… L’incorrection politique au regard des normes actuelles de l’œuvre littéraire de Driant est peut-être l’une des causes de son manque de visibilité dans les catalogues des éditeurs. Mais, celle-ci provient peut-être aussi, plus simplement, d’un blocage des droits de publication comme cela arrive souvent dans l’édition. Nous verrons quelles initiatives éditoriales seront prises maintenant que, tombés dans le domaine public, ses livres sont publiables par n’importe qui (mais pas n’importe comment, j’espère !).

TB : Justement, parlez-nous de votre réédition de l’Invasion noire et des titres de Driant que vous comptez publier prochainement.

EG : J’ai voulu faire quelque chose d’un peu original, à la mesure de ce feuilleton tout à fait incroyable. J’ai choisi un format maniable au regard des normes actuelles : on ne lit plus assis à une table : les livres trop encombrants sont donc à proscrire, surtout pour de la littérature de loisirs, puisque, même prophétique et ultra-documenté, un feuilleton reste un feuilleton. Les volumes font donc quinze centimètre de large pour vingt-deux centimètres de haut. En gardant un corps bien lisible (j’ai pris du Garamond 12), on fait rentrer chacune des quatre parties du récit (avec ses gravures) dans un volume d’un peu moins de 400 pages… Jusque-là, rien d’original… Mais quatre volumes, je me suis dit que ça méritait un coffret. J’étais parti pour faire fabriquer une forme de découpe et me contenter d’un banal étui en carte graphique rempliée, quand j’ai eu l’idée d’un coffret métallique, un coffret un peu blindé, en somme… Un coffret capable de résister à la violence de l’Invasion noire… Le personnage principal, ce n’est pas Léon de Melval, quand on y réfléchit bien, mais plutôt le ballon métallique qui préfigure l’aviation militaire… Ce ballon, qui ressemble à une espèce de toupie, avec ses deux cônes inversés posés l’un sur l’autre, est blindé par des plaques d’aluminium rivetées entre elles… Mon coffret devait évidemment ressembler à ça ! Le coffret est donc composé de six pièces d’aluminium (identiques par paires) rivetées entre elles. Ça a un peu de gueule, comme on dit.

TB : C’est certain ! Mais l’usage du métal ne s’est pas cantonné au coffret, dans votre réédition ?

EG : En effet, j’ai trouvé amusant de rendre hommage aux livres de Jules Verne, qui a été l’inspirateur de Driant pour sa carrière d’écrivain (un échange de correspondance entre les deux homme figure en tête de l’Invasion noire) en décorant les couvertures avec des motifs issus des célèbres cartonnages Hetzel, mêlés aux gravures de Paul de Sémant qui illustrent le feuilleton. Les livres ont des couvertures souples, bien sûr, ce ne sont pas des cartonnages, mais on a utilisé une encre métallique pour que les motifs dorés soit vraiment dorés… et pas une simulation quadri. De toute façon, je pense que l’avenir de l’édition papier est en grande partie dans le livre-objet, assez travaillé, qui est plus que le support du texte. D’ailleurs, j’ai décidé de reprendre la même formule pour la réédition de la Guerre fatale qui doit sortir au printemps : les trois volumes représentent au total quasiment le même nombre de pages que les quatre volumes de l’Invasion noire, je vais donc également les présenter en coffret aluminium riveté puisque la machine-héros, cette fois, c’est le sous-marin classe «implacable» qui n’a rien à envier au ballon de l’Invasion noire en terme de protection métallique rivetée ! Je n’ai pas tranché sur la présentation de la trilogie de l’Invasion jaune constituée par les deux volumes de celle-ci, précédés d’Ordre du Tzar, où évoluaient déjà certains de ses personnages… Peut-être du bambou. Il faut que je trouve une idée et un fournisseur local…

TB : C’est une particularité de vos productions : au moment où beaucoup d’éditeurs délocalisent leur production en Europe de l’est quand ce n’est pas en Asie, vous mettez un point d’honneur à produire en Bretagne…

LB : Absolument ! La découpe laser des pièces des coffrets en aluminium est faite à Lamballe, l’assemblage par rivets (plus d’une quarantaine par coffret) dans notre atelier ultra-artisanal de Saint-Méen-le-Grand, tout comme l’impression et le façonnage des livres. Le tout sans demander un sou de subvention à la région Bretagne qui finance pourtant la presque-totalité des petits éditeurs qui se trouvent sur son territoire… Les principes sont faits pour être appliqués et pas seulement énoncés ! Je vais être clair : cette production locale et donc coûteuse est rendue possible grâce à la vente directe : si je devais donner entre un tiers et la moitié du prix de vente d’une série comme l’Invasion noire à un libraire, rien ne serait possible. La vente ne se fait donc (pour ceux qui ne reçoivent pas nos circulaires papier par la Poste) que sur notre boutique en ligne comptoirdesediteurs.com

L’invasion noire, Capitaine Danrit, Editions Gribeauval, 4 volumes dans un coffret métallique, 1300 pages, 100 €

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Principaux romans du Capitaine DANRIT

  • La guerre de demain (Flammarion, 1888-1893, 6 volumes, 3 parties: « La guerre de forteresse », « La guerre en rase campagne », « La guerre en ballon »)
  • La guerre au XXe siècle ; L’invasion noire (Flammarion, 1894, 3 parties : « Mobilisation africaine », « Le grand pèlerinage à la Mecque », « Fin de l’Islam devant Paris »)
  • Jean Tapin (Série « Histoire d’une famille de soldats », I, Delagrave, 1898)
  • Filleuls de Napoléon (Série « Histoire d’une famille de soldats », II, Delagrave, 1900)
  • Petit Marsouin (Série « Histoire d’une famille de soldats », III, Delagrave, 1901)
  • Le drapeau des chasseurs à pied (Matot, 1902)
  • La guerre fatale (Flammarion, 1902-1903, 3 volumes, 3 parties: « A Bizerte », « En sous-marin », « En Angleterre »)
  • Evasion d’empereur (Delagrave, 1904)
  • Ordre du Tzar (Lafayette, 1905)
  • Vers un nouveau Sedan (Juven, 1906)
  • Guerre maritime et sous-marine (Flammarion, 1908, 14 volumes)
  • Robinsons de l’air (Flammarion, 1908)
  • Robinsons sous-marins (Flammarion, 1908)
  • L’aviateur du Pacifique (Flammarion, 1909)
  • La grève de demain (Tallandier, 1909)
  • L’invasion jaune (Flammarion, 1909, 3 volumes: « La mobilisation sino-japonaise », « Haines de Jaunes », « A travers l’Europe »)
  • La révolution de demain (avec Arnould Galopin, Tallandier, 1909)
  • L’alerte (Flammarion, 1910)
  • Un dirigeable au Pôle Nord (Flammarion, 1910)
  • Au dessus du continent noir (Flammarion, 1912)
  • Robinsons souterrains (Flammarion, 1913, réédité sous le titre La guerre souterraine)
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