baden-powellRéédition d’un ouvrage initialement paru en 2003 mais totalement épuisé depuis longtemps, cette biographie de Baden-Powell mérite que l’on s’y attarde.

Comme le souligne l’auteur dans son introduction, Baden-Powell « est entré dans l’histoire par effraction. Desgamins ont alors revêtu un étrange uniforme tout en mettant leur honneur à rendre chaque jour service à quelqu’un. Des hommes d’âge mûr ont remis des culottes courtes … En France, des abbés ont troqué la chaire de leurs églises contre des cathédrales de verdure. Des pasteurs protestants, d’honorables instituteurs d’école, jusqu’ici véritables hussards de la République, se sont laissés aller à porter un étrange chapeau ‘à quatre bosses’ leur donnant un air de cow-boy ».

Et pourtant, la vie de ce général britannique va bien au-delà du scoutisme et de son héritage (« Un ancien scout, Neil Amstrong, fut le premier homme à marcher sur la lune. Dans ses bagages, il emportait avec la bannière étoilée un insigne du mouvement scout mondial »), puisqu’il a derrière lui, lorsqu’il fonde le scoutisme, plus de trente ans d’une dense carrière militaire. Philippe Maxence commence naturellement son récit par une rapide évocation de l’interminable siège de Mafeking, pendant les guerres sud-africaines, dont Baden-Powell comme colonel fut le commandant de la résistance et dont le succès lui donna une renommée mondiale. Puis, il entame logiquement sa biographie dans l’ordre chronologique, décrivant son milieu familial et sa jeunesse. Orphelin à trois ans, il bénéficie d’une éducation solide bien que dans un environnement chahuté et dès son plus jeune âge « la notion de service est au coeur de l’éducation de son enfance ». Il apprend également à entretenir une distance raisonnable avec l’argent et les valeurs financières qui ne doivent pas constituer un but en soi : « Rappelez-vous que l’acquisition de la richesse va de pair avec l’énergie, le travail et la sobriété ». Sa scolarité n’est pas exceptionnelle, loin de là, mais il s’adonne aux sports, et découvre en particulier la navigation. Il est doué pour le dessin, à la passion du théâtre, mais doit finalement s’engager dans l’armée à la suite de son échec à entrer à l’université. Sous-lieutenant au 13e Hussards en 1876, il part immédiatement pour les Indes, sans passer par l’académie militaire : il se forme sur le terrain. Toujours peu à l’aise financièrement, il s’astreint à un style de vie relativement spartiate, qui finit par devenir une véritable seconde nature : « l’adulte Robert Baden-Powell éclôt en Inde, au contact de la dure réalité de la vie militaire et coloniale ».

Promu lieutenant parmi les plus jeunes, il rentre malade en Angleterre, où son goût pour le spectacle et le théâtre peut s’épanouir, avant de revenir aux Indes en 1880, alors que la situation militaire est difficile en Afghanistan. Son charismatique chef de corps (Personnellement, je pense que s’il m’avait ordonné de faire un saut d’une falaise ou dans un feu, je l’aurais fait sans hésitation, et je crois que les officiers et les hommes l’auraient suivi n’importe où ») le conforte dans trois traits de son caractère : l’intelligence pratique, l’esprit d’initiative et l’indépendance. Les activités opérationnelles mais aussi (et peut-être surtout) la formation militaire de ses hommes, le théâtre, le dessin, la chasse occupent l’essentiel de son temps et il a la chance d’y faire la connaissance du duc de Connaught, fils de la reine Victoria, qui apprécie ses nombreuses qualités. Après les Indes, l’Afrique australe en 1884. Capitaine, il réalise en particulier un raid de 104 km. à travers le Natal en un peu plus de quatre heures. Il se lance également à la découverte du massif du Drakensberg, déguisé en journaliste pour ne pas éveiller les soupçons des Boers. Après un nouveau séjour en Angleterre, il retrouve Le Cap en 1888, comme aide de camp de son oncle qui commande en chef sur le territoire. Il y est bientôt confronté à la révolte des Zoulous et participe aux opérations au sein d’une colonne mixte « Britanniques/Indigènes », dont il tire une nouvelle leçon de commandement.

De mission en mission, il découvre progressivement l’ensemble du territoire sud-africain, et acquiert une expérience aussi bien militaire que politique et diplomatique, avant d’être affecté comme aide-de-camp du gouverneur militaire de l’île de Malte. Toujours aussi indépendant d’esprit mais d’une rigoureuse discipline intellectuelle, il poursuit ses activités d’espionnage en direction de l’Adriatique et de Constantinople. Puis c’est à nouveau Londres, puis l’Irlande où il commande un escadron de « son cher 13e Hussards », avant de partir pour l’Afrique de l’Ouest, la Gold Coast britannique, afin d’y lever un contingent indigène pour combattre les Ashantis. « Pionniers et éclaireurs » prennent ici toute leur importance, mais il faut aussi les former : Baden-Powell vit avec ses recrues et leur dispense toute l’instruction nécessaire, y compris se servir d’une hache et faire des noeuds… Cette expérience victorieuse contribue à forger ses convictions. Il est désormais lieutenant-colonel et passe quelques semaines en Angleterre, avant de retrouver l’Afrique du Sud comme chef d’état-major des opérations contre les Matabélés, en territoire rhodésien. Nous sommes désormais en 1896 et il lui faut poursuivre les tribus insurgées en dépit de graves difficultés logistiques. Il y sert en particulier personnellement à la tête d’une colonne de guides dans un environnement montagneux à peu près inconnu des Européens. Usant de ruses et subterfuges, et bien que son action soit remise en cause par le gouverneur civil emporte la victoire. En 1897, il est à 40 ans le plus jeune colonel de l’armée britannique et reprend la route des Indes, avec une réputation de « broussard » qui inquiète les officiers plus traditionnels… Tout en prenant en main son régiment et en obtenant d’excellent résultats, il y rencontre par exemple le jeune Winston Churchill.

De nouveau en Angleterre, il doit rapidement rejoindre l’Afrique du Sud où les heurts se multiplient entre Boers et Britanniques. A l’été 1899, il choisit Mafeking comme siège de son commandement et entreprend aussitôt de mettre la petite ville en état de défense. L’audace de ses décisions, ses iniitiatives pour tirer partie de la moindre opportunité, la qualité de son jugement font merveille. Malgré un siège de plus  de 200 jours par des forces boers supérieures en nombre, il ne cède pas, allant jusqu’à fabriquer une monnaie de siège, rendant la justice, émettant des timbres, « attribut de la souveraineté de cette minuscule république » ! C’est dans ce cadre, on le sait, qu’il organise le corps des Cadets, à la fois « estafettes, sentinelles, plantons et facteurs ». Quarante jeunes de 9 à 13 ans, vêtus de kaki, qui « ne portent pas d’armes »mais « rendent de véritables services ». On en fera l’origine immédiate des scouts, alors que Baden-Powell a depuis longtemps entrepris de rédiger ses propositions et qu’il a, localement, d’abord répondu à un besoin en fonction de sa ressource. Surtout, la « bataille » de Mafeking n’a somme toute qu’une importance marginale à l’échelle du théâtre des opérations, mais elle « offre une démonstration de la place de l’élément psychologique dans la conduite d’un conflit ». Il y gagne, âgé d’à peine plus de quarante ans, le grade de général et une notoriété mondiale. Mais son anticonformisme lui coupe l’accès aux plus hauts postes de la hiérarchie militaire, beaucoup plus conservatrice, même s’il continue brillamment la guerre contre les Boers en tentant d’adapter aux méthodes de l’ennemi les modes d’action de l’armée anglaise. Il crée ensuite la force de police des territoires nouvellement conquis et fonde la gendarmerie sud-africaine à laquelle il s’efforce de transmettre ses idées, ses priorités, son style. Tombé malade, de fatigues et d’épuisement, il est rapatrié en Angleterre à l’été 1901, avant de repartir à sa demande pour l’Afrique du Sud une fois rétabli. Ses fonctions lui permettent désormais de participer davantage à la vie publique et sociale de la colonie, et il en profite pour faire passer ses idées.

Devenu inspecteur général de la cavalerie britannique, à son propre étonnement (« Je n’étais pas passé par le Collège militaire, et mes connaissances en stratégie et en histoire militaire se bornaient à ce que me dictaient mon bon sens et mon admiration pour les méthodes d’Olivier Cromwell »), il se consacre avec ardeur à cette tâche et commence par visiter les champs de bataille de la guerre de Sécession, par suivre les manoeuvres allemandes et par s’intéresser à l’école française de Saumur, puis il inspecte les principales garnisons de son arme. Son plan de réorganisation de la cavalerie se développe à partir de 1904 et compte plusieurs mesures très novatrices, mais sans constituer pour autant une rupture. Parallèlement, il continue à s’intéresser au sort des jeunes des milieux défavorisés et à leur éducation. A partir de 1903, il se rapproche de la Boy’s Brigade et se fait plus précis au bénéfice de « la santé morale, psychologique et physique des jeunes garçons ». Quelques rencontres favorables lui permettent peu à peu de formaliser son projet, il passe de sa promotion par le livre et la presse à la réalisation pratique d’un« programme de développement moral et physique s’adressant à tous les garçons, quelles que soient leur religion ou classe sociale ». Placé au commandement somme toute tranquille d’une division territoriale en mai 1907, avant de prendre sa retraite, il peut désormais se consacrer à la promotion de son programme.

Après une expérimentation, de nouvelles rencontres, différentes publications, naît la Boy-Scout Association, dont les premières années sont difficiles, mais qui bénéficie de l’accueil favorable d’Edouard VII : « Je vous prie d’assurer les garçons que le roi leur porte le plus grand intérêt et dites-leur que s’il faisait appel à eux plus tard dans la vie, le sens des responsabilités patriotiques et les habitudes de discipline qu’ils sont en train d’acquérir les rendront capables de faire leur devoir d’hommes si quelque danger menaçait l’empire ». Le brillant succès d’un premier rassemblement dans le parc de Windsor en 1911 confirme l’essor de mouvement. Très vite, il s’étend au-delà du Royaume-Uni et l’on sait ce qu’il est devenu depuis. Les trois derniers chapitres sont consacrés au développement du mouvement scout dans le monde sous l’action déterminée de ce jeune retraité si dynamique et motivé.

Une biographie absolument passionnante, celle d’un chef militaire atypique, « aventurier dans l’âme, animateur infatigable », dont « la vie reste un fruit d’une saveur incomparable ». Pour tous ceux qui considèrent qu’un certain nombre de valeurs sont pérennes et que réaliser son rêve est la marque des grands hommes.

Éditions Perrin, Collection poche « Tempus », Paris, 2016, 502 pages, 11,- euros

Source : Guerres & Conflits