Ximenès, pseudonyme des généraux Prestat et Saint-Macary, expose brillamment, en février 1957, le noyau des conceptions de l’adversaire. Ayant tiré les leçons de la guerre révolutionnaire au Vietnam, il devait par la suite tenter de retourner celles-ci contre l’adversaire lui-même, en Algérie. 
 
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Les résultats obtenus, la diversité des aspects, l’ampleur de certains phénomènes ont de quoi déconcerter ceux qui cherchent à démonter les mécanismes de la guerre révolutionnaire. Il est malaisé de la définir d’une formule lapidaire. C’est pourquoi le problème traité sera, non pas défini, mais délimité par l’étude des luttes armées entreprises par une minorité contrôlant progressivement la population et fournissant à celle-ci des motifs d’agir contre le pouvoir établi ou contre une autorité qu’elle refuse.
 
À partir du foisonnement des manifestations observées, il a semblé utile de dégager une série de phénomènes élémentaires permanents qui ont été classés selon leurs effets. Puis on a cherché à regrouper les faits en quelques enchaînements qui paraissent spécifiques des conflits révolutionnaires. Enfin on s’est efforcé de déterminer les ressorts profonds qui, bouleversant le rapport apparent des forces, permettent la surprenante victoire de David sur Goliath. 

Initialement, la minorité révolutionnaire est l’image même de la faiblesse en face d’un appareil gouvernemental qui apparaît, par comparaison, formidable. Tous les efforts des rebelles vont évidemment tendre à détruire cet appareil gouvernemental, tout en construisant leur propre système.

Les manifestations élémentaires de la guerre révolutionnaire sont donc les effets de techniques, les unes  « destructives » attaquant l’ordre établi et ses défenseurs, les autres « constructives » élaborant la volonté de lutte, les moyens de combat, les nouvelles formes de l’État et de la société.

On peut distinguer parmi les premières celles qui visent à la dislocation de l’ancien corps social, la résistance passive, les grèves de diverses formes, l’émeute, le terrorisme sélectif coupant les « ponts », c’est-à-dire supprimant les personnes capables de faire admettre par la population l’ordre établi (en pays colonial élites traditionnelles, médecins, cadres de l’enseignement).

La dislocation est complétée et renforcée grâce aux techniques d’intimidation : le maniement des foules (meetings et défilés « monstres »), le terrorisme systématique, les sabotages, la guérilla.

Dans le terrorisme systématique, il ne s’agit pas seulement de faire disparaître, par la menace ou l’assassinat, telle personnalité hostile à la cause ou redoutable par son influence. Ce qui est recherché, ce n’est plus la suppression d’un obstacle mais un effet psychologique de portée générale. Si l’on inflige à des individus représentatifs d’un groupe déterminé (banquiers, industriels, grands propriétaires terriens, hommes politiques, fonctionnaires) un traitement ayant valeur d’exemple, c’est pour atteindre à travers eux tout le groupe, le réduire à la défensive ou l’inciter à la fuite.

De même pour les sabotages : les incendies de récoltes ne visent pas l’objectif « tactique » des récoltes elles-mêmes mais interdisent aux paysans de s’acquitter de leurs impôts ou les en découragent rapidement.

Quant à la guérilla, ses traits principaux ont été souvent décrits mais ses véritables effets ne résident pas uniquement dans les pertes infligées à l’ennemi ou dans l’armement récupéré. En harcelant l’appareil administratif, policier, militaire de l’ordre, elle l’incite à se recroqueviller; en provoquant une insécurité permanente elle achève de couper la masse du gouvernement.

À tout moment, à tous les échelons, est poursuivie la démoralisation des moyens politico-militaires adverses : négation des succès, amplification des échecs, scepticisme sur la justice et sur l’efficacité des mesures prises, mise en doute de la bonne foi des dirigeants. On s’efforce ainsi d’ôter aux agents du pouvoir leurs raisons d’agir ou, au moins, de les faire douter de la valeur de ce qu’ils font.

Cette action est complétée par l’intoxication des neutres : ceux qui n’ont pas pris parti et qui ne peuvent être dans l’immédiat terrorisés ni démoralisés reçoivent tous les apaisements désirables et sont ensevelis sous des flots de justifications. L’essentiel est de les maintenir hors de la lutte jusqu’au moment où leur cas pourra être tranché.

Chaque fois que se présente une occasion favorable, l’élimination des irréductibles est poursuivie. Accessoirement, le terrorisme, sélectif ou systématique, la guérilla ont déjà permis d’atteindre en partie cet objectif.

Mais c’est surtout lorsque l’épreuve de force, jusque-là difficile, est possible dans des conditions favorables aux révolutionnaires que ceux-ci peuvent avoir recours aux grands moyens : « batailles d’anéantissement », « liquidation physique », déportations et exécutions « en masse ». Il n’y a pas de quartier pour les « durs » qui ont résisté à l’intimidation, à l’intoxication, à la démoralisation.

Les neutres impénitents sont alors appelés à fixer leur choix.

Pour en arriver là, les rebelles ont dû fabriquer, une à une, les armes du succès.

Il leur a fallu d’abord trouver les éléments actifs, les convaincre de la nécessité d’agir en commun, forger leur volonté, les instruire, les mettre en place. Deux techniques s’imbriquent étroitement : la sélection et la formation de base des activistes de tout genre (meneurs, orateurs, propagandistes, spécialistes d’un milieu déterminé), des « volontaires » et des cadres.

L’ensemencement utilise les activistes et les cadres ainsi formés, initialement pour noyauter, ultérieurement pour contrôler les différents milieux humains et les groupes organisés.

L’action individuelle ne suffit pas. Pour sensibiliser population indifférente, la convertir, on emploie les ultimes ressources de la psychologie expérimentale. Cette technique est l’imprégnation psychologique : lancement de stimuli, élaboration de slogans adaptés à la situation, répétition incessante des affirmations, reprise systématique des mêmes thèmes par tous les moyens de diffusion, polarisation de l’information. De Pavlov à Tchakhotine, les maîtres ne manquent pas.

Entraînée par les activistes, quotidiennement endoctrinée, la « masse » est préservée de retomber dans son indifférence habituelle. Son engagement dans la lutte est préparé par la technique de l’encadrement. Les « hiérarchies parallèles » sont mises en place :

  • associations d’État (syndicats ouvriers, paysans, mouvements de jeunesse, sociétés sportives, anciens combattants…) ;
  • comités locaux, étagés en une pyramide qui va de la cellule sociale élémentaire jusqu’au « Comité central » ;
  • appareil d’un parti.

La masse, amorphe et inerte à l’origine, est ainsi progressivement différenciée en un groupe humain organisé et animé. En même temps, elle est peu à peu dissociée du gouvernement légal par l’effet des techniques destructives.

La technique de l’édification l’engage à fond dans la lutte :

  • édification d’une base d’appui, support du gouvernement révolutionnaire et banc d’essai des réformes caractéristiques de l’ordre futur ;
  • multiplication de bases analogues, rigoureusement contrôlées par le « gouvernement provisoire » ;
  • enfin « libération » de vastes zones, conquête en surface succédant à la conquête en profondeur. L’appareil révolutionnaire patiemment mis au point dans la clandestinité se révèle alors au grand jour.

Cependant la guerre révolutionnaire ne se développe pas selon ses seules lois propres. Les révolutionnaires ne sont pas immunisés contre les moyens politico-militaires classiques. Au contraire, ils affrontent constamment les réactions du pouvoir établi : disloqué, intimidé, démoralisé, décimé, celui-ci ne peut rester longtemps passif sous peine de disparaître. Il est contraint de se défendre. À un moment donné, il essaie de s’adapter aux conditions de la lutte, il riposte de façon de plus en plus violente :

  • d’abord, par la répression pure et simple, policière, judiciaire, administrative, militaire, qui a pour but d’éliminer les meneurs et de supprimer les noyaux d’opposition ouverte ou clandestine ;
  • ensuite, par la « pacification » au cours de laquelle tente de se réimplanter une administration « new-look » ayant mission de restaurer l’ordre social ébranlé et de promouvoir les réformes les plus urgentes ;
  • puis, par la défense en surface consistant, d’une part à occuper solidement certains môles, à meubler les intervalles avec des milices d’autodéfense ou des unités territoriales, d’autre part à regrouper les réserves instruites et mobiles dans l’espoir d’assener aux forces révolutionnaires des coups « décisifs » ;
  • enfin, par la guerre d’anéantissement, à l’instar de l’adversaire, lorsque le rapport de forces tend à s’équilibrer. Le pouvoir établi tente alors d’embrigader la totalité de la population; en désespoir de cause il fait appel à l’aide étrangère.

La plupart des études sur la guerre révolutionnaire ont tenté jusqu’ici de la découper en phases, plus faciles à cerner et à définir. Ces phases ne sont, au fond, que les tranches de temps au cours desquelles se manifestent les différents effets produits par l’emploi Conjugué de plusieurs techniques. Les théoriciens arrivent qu’ils baptisent de noms plus ou moins évocateurs. Mais, du même coup, cette opération de dissection ne permet plus de saisir et d’exprimer la continuité et le rythme des conflits révolutionnaires. Or ceux-ci présentent une grande diversité : situations initiales, objectifs poursuivis, milieux humains en présence, attitude des pays étrangers, transformations successives des systèmes de forces, donnent beaucoup plus de variantes que les simples facteurs des guerres classiques.

À moins de simplifier à l’extrême, il est donc difficile, non seulement de couper des « tranches de temps » comparables, mais encore de ramener les guerres révolutionnaires à un type commun.

Il semble qu’on approche de plus près la réalité du phénomène en définissant trois processus essentiels selon lesquels s’organisent à chaque instant toutes les activités déjà étudiées.

Par « cristallisation » il faut entendre le ralliement des volontés autour des motifs communs de lutte. (C’est le « pourquoi nous combattons » des Américains.) Il est évidemment progressif et, à partir des premiers germes répandus par les activistes-propagandistes, se renforce constamment par le double jeu de l’attaque du moral de l’adversaire et de l’imprégnation psychologique de la masse. Le rythme de cette extension (en surface et en profondeur) et de cet accroissement de densité n’est pas constant. Il varie selon le degré de cristallisation déjà atteint, et les réactions de l’adversaire : périodes d’expansion, périodes de durcissement (pas de période de régression dans les guerres révolutionnaires qui réussissent).

Dans « organisation » il faut inclure l’instauration et le fonctionnement des hiérarchies parallèles, puis leur plein rendement dans les zones de partisans et les bases d’appui.

Par « militarisation », il faut entendre la mise sur pied et la mise en oeuvre simultanées d’un appareil militaire de plus en plus complexe, engagé au fur et à mesure de sa création ; organisation et engagement des unités vont de pair. D’abord limitées aux équipes d’action, peu à peu étoffées et rassemblées en bandes locales, les forces armées s’appuient de plus en plus sur la population armée (milices d’autodéfense) et se différencient en unités territoriales (guérillas) et unités d’intervention. Si les unités d’intervention groupées en force principale ont beaucoup de traits qui les rendent comparables à une armée classique, la symbiose des unités territoriales et de la population armée est vraiment spécifique de la guerre révolutionnaire.

On constate que les multiples activités qui découlent de la mise en oeuvre des techniques se trouvent effectivement englobées par les trois processus ainsi définis. Ceux-ci vont maintenant nous permettre de traduire la continuité et le rythme de la guerre révolutionnaire.

En effet, ils ne se développent pas indépendamment. Au contraire, ils agissent et réagissent en permanence les uns sur les autres en des combinaisons perpétuellement renouvelées.

  1. Ainsi, quand l’action d’un petit noyau d’activistes a créé une conviction suffisamment ferme dans un petit groupe (cristallisation). Il est possible de distribuer des responsabilités à l’intérieur de ce groupe (organisation) puis de lancer une petite équipe de choc à la conquête des armes d’un poste de police (militarisation).
  2. Un peu plus tard, à la suite de l’entraînement intensif d’une bande, la réussite d’une grosse embuscade (militarisation) dont le succès est méthodiquement exploité par la propagande auprès de la population locale (cristallisation) permet le ralliement de celle-ci, suivi de la mise en place d’un conseil de village (organisation).
  3. À une échelle plus vaste, à la suite de l’installation des comités de village, de district, de province dans un nouveau territoire (organisation), la propagande et les cours d’éducation politique provoquent l’apparition de volontaires (cristallisation) qui, après une période d’instruction, sont engagés dans un premier combat (militarisation).

On voit que la situation générale peut être appréciée et même définie, à un instant donné, par le degré de développement de chaque processus à l’instant considéré.

Inversement, une fausse appréciation de la situation peut être donnée si l’on ignore ou si l’on évalue de façon erronée le développement de certains processus.

Par exemple :

  1. Si la population d’un territoire paraît acquise aux révolutionnaires mais si elle n’est pas encadrée par des hiérarchies parallèles efficaces et si elle ne dispose pas d’un bras séculier proche, une occupation militaire suffisamment dense et suffisamment adroite sera en mesure de renverser la situation (cristallisation bonne, organisation et militarisation faibles).
  2. Au contraire, si la majorité de la population est acquise à l’idéologie révolutionnaire, si des responsables clandestins sont en place aux échelons essentiels (cristallisation et organisation fortes), l’appareil militaire révolutionnaire peut être rudimentaire, gauchement manié (militarisation faible) : la situation ne sera pas aussi «bonne », le pourrissement ne pourra pas être résorbé aussi facilement que pouvait le faire croire une étude superficielle du facteur « ennemi» entendu au sens classique.

La phrase fameuse de Mao Zedong devient alors d’une limpide évidence et d’un strict conformisme : « Nous sommes contre un point de vue purement militaire et le principe de bandes errantes, mais nous considérons l’Armée rouge comme un organisme de propagande et un facteur d’organisation du pouvoir populaire. »

L’interdépendance des trois processus est parfaitement indiquée : pas de bandes errantes parce qu’elles ne permettent pas un développement continu des processus de cristallisation et d’organisation au sein de la population.

Tant que les révolutionnaires vivent et combattent dans un milieu hostile, le jeu des processus est freiné par des influences contraires (idéologies hostiles à la révolution, action des autorités légales et d’une importante armée gouvernementale).

L’établissement d’une « base d’appuis » modifie profondément ces conditions de milieu. L’opinion monolithique des habitants, leur encadrement sans fissures, la puissance militaire représentée par la masse de la population armée appuyant la force principale, accélèrent considérablement les processus et confèrent aux techniques une efficacité accrue.

Après l’établissement d’un gouvernement provisoire la base d’appui devient une sorte de micro-État. Elle constitue désormais pour les révolutionnaires une sorte de garantie de libre fonctionnement des processus et tire une vigueur nouvelle du fait qu’elle préfigure l’équilibre politique et social ; elle amorce les formes économiques postrévolutionnaires.

La guerre révolutionnaire se présente donc comme une lutte politico-militaire de complexité et d’envergure croissantes. Ses modes d’action se sont généralement révélés, durant les dernières années, supérieurs à ceux qui leur étaient opposés.

Mais on peut aussi affirmer que ses réussites ne sont pas dues seulement à l’application de principes de guerre nouveaux, à l’emploi de l’arme psychologique ou encore à la valeur technique des armées révolutionnaires : en dépit de leur efficacité, ces facteurs ne suffisent pas à déterminer le succès.

En effet,

  • les principes classiques de la guerre s’appliquent à toutes les guerres révolutionnaires ; aucun des prétendus « nouveaux principes » ne paraît avoir une portée assez générale pour servir de règle permanente de conduite ;
  • l’emploi de l’arme psychologique confère aux opérations politico-militaires une portée, une cohérence, une continuité remarquables ; cette arme psychologique prépare les conditions du succès et permet de l’exploiter au maximum mais elle ne le crée pas. L’épreuve de force mettant en jeu des moyens de combat politiques et militaires est inéluctable pour emporter la décision ;
  • les forces armées révolutionnaires restent, généralement, en dépit des efforts consacrés à leur amélioration, d’une valeur technique inférieure à celle d’une bonne troupe de métier. Cela est vrai même de la force principale : quand l’Armée rouge sort de son « terroir » elle est incapable de vaincre et connaît même des échecs sanglants (Varsovie en 1921, la Corée en 1951). 

Où réside donc la supériorité de la guerre révolutionnaire ?

Elle réside dans deux leviers d’une extraordinaire puissance :

  • la conquête de la population;
  • la conviction idéologique.

Les théoriciens de la guerre classique insistent sur l’influence tyrannique du « terrain » et, soucieux de serrer de plus près la réalité des conflits modernes, ils en sont venus à substituer à ce terme celui plus nuancé de « milieu ». C’est ainsi que la population prend discrètement place parmi les facteurs de la décision, par le biais de considérations de géographie physique, économique, politique et humaine.

Tenir la population pour un simple élément du décor du champ de bataille peut, à la rigueur, se concevoir lorsqu’il s’agit de combat en champ clos. Du tournoi médiéval aux guerres conventionnelles il n’y a pas de changement de nature, seulement changement d’échelle. Mais, dans les guerres révolutionnaires, réduire la population à un accessoire est nettement insuffisant, car elle y est tout entière engagée où qu’elle se trouve et quelles que soient les armes employées. Renseigner, harceler, saboter, paralyser l’adversaire, est l’affaire de tout le monde et non des seuls spécialistes.

La population doit donc être considérée comme un moyen polyvalent et non pas seulement comme un terrain de recrutement ou un appareil de production.

Comment peut-on arriver à cette conquête du milieu humain ?

Il faut d’abord le connaître. Les révolutionnaires sont bien armés pour cela: d’abord ils sont généralement issus des milieux qu’ils cherchent à conquérir et en partagent les réactions naturelles, ensuite, à un échelon supérieur, des observateurs reprennent ces données élémentaires et les interprètent en fonction d’une ligne stratégique.

Puis il faut détacher la population de l’autorité qui la contrôle : là jouent à plein les techniques d’intimidation, de dislocation et de démoralisation. Précisons toutefois que ce travail est permanent et ne souffre aucune pause qui serait un recul, ni aucune erreur d’appréciation qui serait un échec.

A peu près dans le même temps, on cherche à gagner l’audience de cette masse populaire. Le clavier des procédés est étendu et même les recettes démagogiques y trouvent place : intérêt porté au sort des plus déshérités, aux « problèmes » de telle ou telle couche, promesses d’amélioration, suppression spectaculaire d’abus particulièrement criants.

Enfin, détachée du pouvoir qui la contrôlait, prêtant une oreille de plus en plus attentive à ces nouveaux leaders, la population est progressivement contrôlée.

Ce contrôle présente, au moins, un double aspect :

  • défensif : empêcher le gouvernement légal de reprendre son emprise par le même jeu de promesses ou de réformes ; museler les récalcitrants en attendant de les éliminer par la persuasion ou la violence ; calmer les partisans impatients ;
  • constructif : mettre en place les hiérarchies ; encourager les timorés ; éperonner les attentistes.

Sur le plan purement militaire se forge alors et s’engage le second bras du guerrier de Mao Zedong. La population, avec un armement de fortune, se porte au contact de l’ennemi et c’est « l’engluement » des forces classiques condamnées à donner des coups de poing dans un « oreiller ». C’est le lion harcelé par les abeilles… ou encore la bagarre sur la place où un brillant escrimeur voit la foule ameutée contre lui. Que lui sert d’être une fine lame ? Bousculé, perdant de vue le provocateur, ses coups manquent de précision, même lorsque la foule n’est pas hostile. Le devient-elle ? Aussitôt, il est empoigné, immobilisé, offert aux coups de l’égorgeur.

Ainsi risquent de se terminer, à moins d’un secours de dernière heure, les conflits révolutionnaires : la force principale (de structure classique) livre des batailles d’anéantissement à un adversaire immobilisé et déjà entamé par le peuple en armes.

Cependant, il n’est pas si facile de faire jouer à la population le rôle de bouclier, de lui confier les ingrates missions de main-d’oeuvre et de moyen de transport ou celles, plus exaltantes mais plus meurtrières, du guérillero et du partisan. Elle ne « participera » de plus en plus activement, au lieu de se contenter d’une prudente et naturelle réserve, elle ne persévérera dans son épuisant effort que dans la mesure où elle saura pourquoi elle se bat.

Si les révolutionnaires réussissent à engager et à maintenir dans une lutte de plus en plus âpre une masse de plus en plus importante, combattant avec une volonté toujours plus farouche, c’est qu’ils construisent méthodiquement le moral ami et détruisent non moins méthodiquement le moral de l’adversaire.

Ces deux fins sont atteintes par une série de démarches dont les éléments ont déjà été précisés mais dont il convient de souligner à nouveau l’enchaînement. À partir de quelques hommes ardemment convaincus, totalement dévoués à la cause, s’élabore progressivement un appareil d’activistes. Initialement réduit, cet appareil ne cesse de se développer, de se diversifier, de s’adapter :

  • par une action interne d’éducation (au moyen de stages de formation, de cours, de rencontres, d’études théoriques, etc.) ;
  • par l’action, externe, directe, d’agitation, d’explication, de propagande individuelle, d’apostolat. À cette action sporadique — le levain dans la pâte —ne tarde pas à se superposer la mise en oeuvre sur les masses des techniques psychosociales déjà citées. La presse, la radio, le cinéma, l’affiche servent alors de supports à l’information dirigée, à la propagande et à la contre-propagande, à l’orchestration des thèmes d’action (« plans », « batailles », « campagnes », etc.). Mais ces formes externes de contrôle (ou de viol) de consciences s’accompagnent de contacts humains dont on ne peut méconnaître l’importance. Les cadres révolutionnaires, au fur et à mesure de la mise en place des hiérarchies parallèles, sont insérés dans des ensembles plus ou moins vastes où ils « rayonnent » et entraînent l’adhésion, soit par leur efficacité, leur dévouement au bien public, leur honnêteté, soit du simple fait qu’ils détiennent une parcelle du pouvoir (police, ravitaillement…).

Le contrôle de la valeur de ces cadres, de leur orthodoxie et de leur maintien dans la ligne stratégique générale est d’ailleurs assuré par leur encadrement dans une hiérarchie spéciale : le Parti. Ce saint des saints, outre son rôle régulateur, « repense » et « reforge » continuellement la ligne idéologique adéquate.

En effet, la masse populaire stimulée, entraînée, « a pris l’affaire à son compte » (peut-être pas entièrement de bonne grâce d’ailleurs) ; compromise, contrôlée, encadrée, elle « marche ». Il s’agit alors pour les révolutionnaires de ne pas perdre le contact et de la diriger vers ce qu’il est « possible » de lui demander, de l’orienter vers le « souhaitable » et non de l’engager à faux. À ce travail délicat d’analyse puis de « planning » se consacre, à travers une phraséologie souvent hermétique, l’aréopage idéologique du Parti. Cette démarche n’a pas toujours pour conclusion la proclamation d’une théorie fumeuse ou grandiloquente, il s’en faut. Ce peut être, au contraire, l’adoption d’une mesure concrète bien définie, brutale même parfois : ainsi la mise en oeuvre effective de la réforme agraire dans la région frontière a-t-elle « bloqué » dans le sens favorable aux Rouges la psychologie élémentaire du paysan chinois.

La guerre révolutionnaire, conflit « global », porte la lutte au coeur des sociétés comme des consciences. Elle s’exerce donc dans un domaine infiniment plus vaste que la guerre classique à laquelle on ne peut la réduire. Le triple jeu de ses techniques s’exprime en un subtil contrepoint et tend vers un seul but : le renversement de l’ordre établi et la prise du pouvoir.

Ses succès sont impressionnants. Mais il est aussi inexact de tenir son triomphe pour inéluctable, à partir du moment où elle est déclenchée, que de sous-estimer son ampleur et sa profondeur et de rétrécir son champ au seul domaine des armes. Le jeu des processus inclut toutes les activités humaines : qui veut vaincre doit donc lutter dans tous les domaines. On ne peut, séparément, enrayer la cristallisation ou contrecarrer l’organisation ou détruire l’appareil militaire. Tout doit être mené de front.

Une analyse correcte de la situation générale, au moins sous le triple aspect qu’on a tenté de dégager, doit permettre de déterminer le faisceau de mesures susceptibles de rétablir la paix. En aucune façon, il ne saurait être question de rétablir le « statu quo ante ». Politiques, économiques, sociales, militaires, les solutions envisagées doivent s’appliquer aux différents plans et conjuguer leurs efforts pour créer un équilibre neuf.

L’armée peut fournir de précieuses indications sur les problèmes à résoudre, mais il ne lui incombe pas de choisir les remèdes appropriés. En revanche, elle peut — et doit —, éclairée sur la « mission globale », s’imprégner des mesures à promouvoir et s’engager à fond pour les faire triompher.