Confessons tout d’abord deux hésitations à la lecture de cet ouvrage : d’une part, peut-on raisonnablement effectuer une recension critique d’un livre dont on connait bien l’auteur et que celui-ci vous dédicace amicalement ? D’autre part, comment réagir avec un bandeau en couverture n’annonçant rien de moins qu’une étude sur le « général qui aurait pu faire gagner la France en 1940 » ! Excuser du peu ! Et pourtant, allons-y !

Max Schiavon a eu parfaitement raison de saisir l’opportunité qui lui a été offerte par la famille du général Vauthier d’inventorier et d’analyser un fonds d’achives privées très important et pour l’essentiel inédit. Ces épisodes sont rares dans la carrière d’un historien et il est toujours important de porter à la connaissance du public des documents jusque là ignorés. Mais il convient aussi de garder avec son sujet une vraie distance critique, même si l’on ne peut se défaire d’une certaine sympathie : parler en introduction d’un « véritable génie dans l’acception la plus forme du terme » est bien sûr excessif et il suffit pour s’en convaincre de se reporter à d’autres carrières d’officiers généraux atypiques ou précurseurs (comme Pellé ou Armengaud par exemple). Polytechnicien, artilleur, parfaitement noté dès ses premières années de service, le futur général Vauthier sert essentiellement au front pendant la Grande Guerre, qu’il termine comme capitaine, deux fois cité et titulaire de la Légion d’honneur. Dès la guerre terminée, il se passionne pour la défense contre-avions, est breveté major de l’école de guerre, sert à l’état-major de l’armée, devient un véritable spécialiste des questions aériennes et la doctrine d’emploi de l’armée de l’air en gestation. il écrit de nombreux articles, enseigne, prononce des conférences. Traducteur de Douhet, il considère que « la défense aérienne est une oeuvre nationale, qui concerne le pays tout entier ». A partir de l’avion, il s’intéresse à l’aérotransport des unités et donc aux troupes de choc déposées (ou larguées) sur les arrières de l’ennemi, mais aussi à la défense des populations (on sait que le thème de la guerre aérienne est très en vogue durant l’entre-deux-guerres). Remarqué, il rejoint en 1931 l’état-major de Pétain à l’Inspection générale de la défense aéreinne du territoire, rédige des rapports, continue à publier des articles, élargit sa réflexion à la question du commandement unique interarmées. Tout cela est fort bien, mais le bilan de Pétain (dont Vauthier devient chef d’état-major et restera le principal collaborateur entre 1936 et 1939) à la tête de cette inspection est loin d’être positif et la « DCA » (au sens large) est véritablement en déshérence au cours des années 1930, comme en témoignera la situation en août 1939. Alors ? Quelle influence ? Quel bilan ? Ici, nous restons sur notre faim et l’on a du mal à imaginer qu’un officier aussi « soutenu » et aussi « influent » ne puisse finalement présenter qu’un aussi maigre bilan concret ? Et pour relativiser son propos, l’auteur reconnait lui-même au détour d’une phrase : « De nombreux officiers ont vu clair durant ces années 1930 » (p. 184). C’est vrai : pour « précurseurs » que soient les écrits du général Vauthier (et ils le sont), ils ne sont pas exclusifs de réflexions parallèles et convergentes de certains de ses camarades. Il y aurait donc une réflexion à poursuivre sur « la myopie », certains diraient « l’autisme », d’une génération de décideurs politiques et militaires… L’imposant dernier chapitre (chap. 6, pp. 187-261), « Dans la tourmente de la Seconde guerre mondiale », développe et détaille le rôle du général Vauthier pendant la Drôle de guerre et la campagne de France, puis sa captivité jusqu’en 1945.

Au bilan, cette biographie est tout-à-fait passionnante. Il convient toutefois d’une part de tempérer certains propos par trop élogieux (il n’est jamais souhaitable en histoire de multiplier les qualificatifs excessifs) et d’autre part de recontextualiser chaque épisode au-delà de la seule personne du général Vauthier (il appartient non seulement à un « réseau » mais à une génération et à une époque). Sous ces deux réserves, l’ouvrage de Max Schiavon doit impérativement être connu de toutes les personnes intéressées par l’évolution des armées entre les deux guerres mondiales. Le travail est accompagné de très nombreuses (parfois longues) et utiles citations, soulignées par des références précises. Il est complété par des notes de bas de page adaptées, par un belle bibliographie et un solide index. Comme il existe des « thèses sources », qui font connaître de nouveaux documents et ouvrent sur de nouvelles recherches, un livre qui permet indiscutablement de relativiser nombre d’idées reçues sur l’entre-deux-guerres et qui apporte beaucoup à la connaissance fine de la période.

Editions Pierre de taillac, Paris, 2013, 298 pages, 25 euros.

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Source : Guerres & Conflits