D’après le Premier ministre polonais, la dépendance excessive au gaz russe rend l’Europe faible et à la merci des prix fixés par la Russie. C’est même, précise-t-il, « le B-A BA de l’économie ». Il n’a pas tout à fait tort au départ. Toute dépendance excessive (et unilatérale) se paye, en règle générale. Mais au lieu de proposer sur le champ une CECA* de l’énergie, on aimerait bien voir M. Tusk appliquer sa science d’une manière à la fois plus rigoureuse et plus large, si possible.

Pour ce qui est de son projet d’Union européenne de l’énergie, le dirigeant polonais n’est certainement pas sans ignorer les divergences de taille qui existent entre les (non plus 6 mais) 28. Le degré de la dépendance, le seuil de tolérance y afférent, de même que le profil énergétique (la part respective du nucléaire, du charbon, du gaz ou du renouvelable) peuvent varier d’un extrême à l’autre selon les Etats membres. D’où des frictions constantes, culminant récemment dans les remontrances publiques de Varsovie à l’encontre de son voisin allemand.

En effet, le même Tusk n’avait pas hésité à lancer une mise en garde dès mars, en déclarant que « La dépendance de l’Allemagne au gaz russe peut limiter réellement la souveraineté de l’Europe ». Pour une fois qu’un responsable polonais se soucie des questions de la dépendance et de la souveraineté européennes, on tient d’abord à le féliciter. Toujours est-il que l’on attend (et ce depuis longtemps) de le voir appliquer cette même vision exigeante lorsqu’il s’agit d’autres acteurs extérieurs (Etats-Unis) et d’autres secteurs stratégiques (armement).

Evidemment, il n’en est rien. A l’ombre de la crise ukrainienne, plus que jamais Varsovie ne jure que par l’alliance américaine. Dans cet esprit, M. Tusk propose même (et surtout) de se tourner vers les USA et son fameux gaz de schiste pour diversifier nos approvisionnements énergétiques. Ce faisant, il ajouterait donc une petite dépendance supplémentaire (énergétique) à une dépendance massive déjà existante (en matière de sécurité et d’armement). Ce qui contredit quand même directement « le B-A BA » de la réflexion stratégique.

*Communauté européenne du charbon et de l’acier, fondée en 1952 par les Six (France, Allemagne de l’Ouest, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Italie).