Mais vol, crime et « délinquance générale » augmentent, mais les anciennes valeurs sont saccagées et vous nous déclarez que la morale est partout ? S’il vous plaît…

Il me plaît et je m’explique. J’entends par morale (par morale d’aujourd’hui) une manière lâche de vivre et d’en référer de soi à un autre que soi. J’appelle morale (d’aujourd’hui) cette incroyable volonté ratiocinante de n’être plus responsable. Autrement dit, tout est moral et donc personne ne l’est plus. Ainsi, arrêtez n’importe quel « délinquant » et vous l’entendrez aussitôt jouer le singe « moral » et accuser pêle-mêle père, mère, famille, État et société – tout le monde sauf lui. Il ne dira pas – ce qui est noble et vivant – « J’ai perdu » mais « Je suis une victime ». Immédiatement, il inscrira son acte dans une culpabilité générale. Paralysé le juge dira : « Il est vrai, si on y regarde de près, que ce n’est pas sa faute » et, de proche en proche, cette morale, dite « ouverte », comme un gaz se diffusera, comme un brouillard embuera et estompera l’acte bientôt dissous dans un nuage sans contours. Et s’accomplit – ô ironie ! – la fameuse parole « Tu ne jugeras point ! » Grâce au docteur Freud, au « progrès » des sciences humaines, au doute qui saisit chacun lorsqu’il doit décider du normal et du pathologique, grâce à cette paralysie qui s’empare de notre civilisation à l’écoute de sa propre mort, nous ne jugerons point et nous laisserons l’assassin nous égorger et l’étranger nous réduire en esclavage.

Car cet étranger, lui, sera fort. Au contraire de nous, il ne vivra pas dans une nébuleuse morale mais il aura quelques principes très simples et très forts qui lui seront, en vérité, des cris de guerre ! C’est cela une vraie morale conquérante : un cri de guerre !

Jean CAU (1925-1993)