Bien connu pour ses billets, articles et interviews souvent très brillants, Michel Goya nous propose aujourd’hui un ouvrage aussi original qu’atypique qui doit impérativement figurer dans toute bonne bibliothèque d’histoire militaire : « le but de ce livre est d’accompagner le combattant dans cet univers afin d’essayer de comprendre les phénomènes qui s’y déroulent … Alors que l’hostilité idéologique au monde militaire n’est plus que la lumière résiduelle d’astres disparus, la nation ne peut plus ignorer que des hommes ordinaires font des choses extraordinaires pour elle ».

Sous le feuA partir de l’analyse synthétique de très nombreux témoignages des XXe et XXIe siècles, il explique que le combat répond à une loi de puissance où 20% des hommes réalisent 80% des effets. Les citations, judicieusement choisies, sont particulièrement nombreuses et les lecteurs en retrouvent toutes les références dans la bibliographie finale. Il parle d’une « économie du courage » et du baptême du feu, ce « dépucelage de l’horreur » selon le mot de Céline, de l’accoutumance au danger mais aussi des évacuations pour cause de faiblesse psychologique et de ceux qui ne connaissent pas les limites, « piégés par l’ivresse de l’adrénaline ». Quelques néologismes très imagés (la découverte du « cauchemaristan »), des précisions techniques utiles (les bruits du champ de bataille, obus et balles), les cas particuliers des avions et des chars, la complémentarité des rôles de chacun (« L’univers du simple soldat au combat est aussi complexe que celui du général … Il est surtout plus dangereux. S’engager dans un combat, c’est participer à un concert disharmonique dont il faut apprécier chaque morceau en expert sous peine de disparaitre ») permettent de mieux approcher cette réalité presque indicible des réactions du soldat au combat. Les rapports de commandement évoluent, les mots et les gestes changent, l’importance du lien de confiance avec les camarades et la force des groupes primaires, avec le rappel de cette vérité, « La force du loup est dans la meute », qui fait que les hommes tiennent : « Malgré la peur, les hommes préfèrent alors la souffrance à la honte de passer pour un lâche ».

Mais la cohésion est aussi verticale, et « la confiance dans les camarades doit s’accompagner d’une confiance dans ceux qui commandent. En fait les deux sont étroitement imbriquées », et ceci pose la question fondamentale de la qualité de l’encadrement et de sa formation. Et à la conjonction de « l’horizontal » et du « vertical », voici l’esprit de corps et ses limites ou ses pièges. Michel Goya s’interroge ensuite sur l’importance morale, individuelle et collective, des victoires (importance des premières confrontations), leur compréhension ou perception dans les conflits asymétriques et sur l’éparpillement dans la longue durée des engagements à l’occasion des opérations récentes, car les troupes « n’en voient presque jamais le bout et leur engagement ne représente qu’une petite partie de leur propre histoire … Cet engagement fragmenté entraine un sous-emploi des forces ». Avec cette conclusion : « Le succès est le père du succès et il est obtenu par des hommes. Leur proposer uniquement le risque sans la possibilité de vaincre, c’est faire du bruit avant l’humiliation finale ». Se pose alors une question sous-jacente depuis les années 1980 : pourquoi combattons-nous ? Question qui ne cesse de devenir de plus en plus importante au fil de missions : « Défendre les intérêts de la France est une bonne cause, mais encore faut-il que ceux-ci soient clairs », ce qui demande du courage au personnel politique comme à l’ensemble de la société. Enfin, après avoir étudié le rapport entre le soldat et ses armes (et les effets destructeurs comparés, en simulation et sur le champ de bataille), il revient sur l’indispensable occupation du terrain par des hommes (« On serait en effet bien en peine, depuis la première guerre du Golfe jusqu’à la guerre récente en Libye, de trouver un seul exemple de réussite de l’action à distance seule … L’expérience montre encore et toujours qu’il est nécessaire pour signifier la victoire qu’un soldat plante un drapeau quelque part »), s’intéresse assez longuement à la question de la formation en amont et rappelle cette réalité : « La rationalisation budgétaire contre l’efficacité combattante » (« La logique de rationalisation est friande de regroupements et de centralisation. Elle s’oppose donc directement à la logique de préparation au combat qui demande plutôt une décentralisation et parfois même une redondance des moyens »).

Ouvert sur le témoignage du lieutenant Héluin (Sarajevo, 1995), le livre se termine par celui du capitaine Roul (Afghanistan, 2011). Les nombreux témoignages cités au long du volume s’étalent sur tout le XXe siècle (guerres mondiales, conflits coloniaux et guerres asymétriques) et constituent un ensemble tout à fait exceptionnel. Un ouvrage qui ne fera peut-être pas plaisir à tout le monde, qui rappelle des fondamentaux trop souvent oubliés, qui n’intellectualise qu’à partir de la réalité des faits et du vécu des hommes, et ne pratique jamais « la sculpture de fumée ». Un livre important que chacun doit connaître, lire et méditer. Un livre qui figurera sans nul doute dès les prochains mois dans les bibliographies de référence.

Source : Guerres & Conflits

Tallandier, Paris, 2014, 267 pages. 20,90 euros.