« Ces Français que nous fûmes contraints de jeter dans la bataille, ils ont des droits sur nous »

George Clemenceau, 20 novembre 1917.

Il est jeune. Parachutiste engagé volontaire du 1er régiment de chasseurs parachutistes, il se trouve à Beyrouth le dimanche 23 octobre 1983. Avec deux autres militaires, il sort en Jeep et se trouve dans la rue à 6 h 30 quand le quartier général américain explose. Il n’a pas le temps de comprendre ce qui se passe et, à 6 h 35, une deuxième explosion se produit, gigantesque, proche, assourdissante. Un immeuble le sépare de Drakkar, le poste français qu’il vient de quitter. Il essaie de le joindre par radio, mais rien. Il se précipite avec ses camarades.

Il ne voit rien à cause de la poussière et finit par se trouver en face d’un cratère en flammes entouré d’amas de ferraille et de béton. Et des corps déchiquetés. Hébété, il lui reste ses réflexes de parachutiste, il veut protéger ses camarades blessés et morts. Il empêche l’enlèvement d’une dépouille, le vol d’une mitrailleuse. Les renforts arrivent vite, dans la demi-heure. Toute la journée, il tourne, guettant un bruit, un signe venant des gravats. Il entend des hurlements, voit des viscères, des crânes éclatés, ceux de ses camarades. On ne s’occupe pas de lui et de ses deux camarades. C’est normal. Ils vont bien, ils ne sont pas blessés. Il semble que l’on ne sait pas quoi faire d’eux. Un camion les emmène de nuit pour retrouver une section de sa compagnie qui était de garde au quartier général, des rescapés eux aussi. Ils sont plus nombreux maintenant mais toujours pas de réponse aux questions, pas d’explications ; l’un des vingt-cinq perd la tête, dégoupille une grenade, veut la lancer dans la pièce, un de ses camarades l’arrête. Il faut ensuite reconnaître les corps rapatriés à l’ambassade de France, la résidence des Pins. Il se souvient d’un tatouage sur un morceau de crâne. Le lendemain un camion emmène la section sur le port de Beyrouth, ils embarquent sur un bateau, toujours sans savoir pourquoi. Le bateau part. Il est trop petit pour les emmener vers la France. Les gendarmes de la prévôté viennent à bord avec des photos. Il faut reconnaître les deux derniers corps. La section quitte finalement le bateau par hélicoptère pour regagner la résidence des Pins. Il sort de l’hélicoptère.

L’aumônier est là. Il lui met la main sur l’épaule et lui dit : « Ce soir, tu rentres en France. ». Leurs armes leur sont retirées. Un déchirement. Une escorte légère les accompagne dans Beyrouth vers l’aéroport, une angoisse pour des militaires sans arme. Un Transall arrive. Il porte toujours son treillis du jour de l’attentat, maculé de sang et de poussière. Il a le goût de la poussière dans la bouche. Il arrive à Pau. Il fait froid. La section est dirigée vers la salle des fêtes du régiment où attendent plusieurs gradés. Chacun prend en charge un rescapé individuellement et l’emmène chez lui. Il part avec un adjudant-chef, dans sa famille. Il mange et reste enfermé dans sa chambre dans le noir. Quelques jours. Il n’a pas le droit de rentrer dans sa famille. Il n’a pas de vêtements. Un magasin de sport local a donné une vingtaine de survêtements. Un survêtement qu’il gardera quelques semaines. C’est tout ce qu’il a avec sa brosse à dents. Il se sent seul, plus que ça, isolé. Le temps passe. Le régiment monte à Paris pour la cérémonie aux Invalides avec les 58 cercueils. Il se retrouve au pied d’un des cercueils. Il sait ce qu’il y a dedans. Pas grand-chose parfois. Il se sent simple spectateur. Ignoré. La cérémonie n’est ni pour lui ni pour ses vingt-cinq camarades. Il flotte entre deux mondes, le monde militaire auquel il n’appartient déjà plus et le monde civil dans lequel il ne se reconnaît pas. Il broie du noir, seul toujours. Puis vient le temps des enterrements individuels dans les familles. Il a été décidé que quelques militaires du régiment assisteraient à chacun de ces enterrements. Il se rend donc, sur ordre, à l’enterrement d’un de ses meilleurs amis. Il part à Lyon avec deux autres militaires qui n’étaient pas à Beyrouth. Il représente l’institution. La famille pose des questions. Il dit ce que la famille peut entendre. Il rentre à Pau. Il ne parle à ses parents qu’au bout de deux semaines. Il se demande encore pourquoi aujourd’hui.

Le temps passe. Il erre dans la caserne. À part. Il quitte l’armée avant la fin de son contrat, on ne le retient pas. La barrière s’ouvre. Il est dehors. Il rentre chez lui. Il n’a plus de repères. Les crises d’angoisse commencent. Il se terre dans sa chambre. Il ne dort plus. Le médecin de garde vient régulièrement lui faire des piqûres de calmants. Les mois passent. Il maigrit. Une loque. Il est emmené à l’hôpital. On l’examine. Il voit un psychiatre. Au bout de deux ans. Il craque. Il voit le psychiatre deux fois par semaine. Le psychiatre identifie le besoin de reconnaissance. Lui conseille de demander une pension. Il vit de petits boulots. Il ignore la démarche mais fait une demande. Sans savoir qu’un cauchemar commence. Le médecin expert le reçoit un quart d’heure. Il attend la réponse. Négative. Le monde militaire lui doit quelque chose. Il fait un recours. Prend un avocat. Il attend. Il reçoit des courriers qu’il juge avilissants. Il est au tribunal. Comme un voyou. C’est lui le coupable. Nouvelle réponse négative. L’avocat dit de poursuivre. Le titre de pension arrive enfin. Dévalorisé parce qu’il a dû l’arracher. La reconnaissance est perdue. Son cas s’aggrave des années plus tard. Il fait une nouvelle demande. Une commission l’entend, cinq minutes. Rejet. On lui indique qu’il peut faire un recours en justice. Il explose, menace. Il le regrette aujourd’hui. Il veut se jeter sous le train. Il le prend. Comment, il ne sait pas. Son téléphone sonne. La réactualisation est accordée. Un papier qui se serait perdu. Il n’y croit pas. La reconnaissance est de nouveau foulée aux pieds. Sa santé se dégrade. Il s’est marié dans l’intervalle. Avec l’amie de son camarade mort dans l’attentat. Sa femme le soutient. Le tient. Elle porte le soldat à la place de l’institution. Elle ne comprend pas toujours ses réactions. Son travail en souffre. Elle a des troubles. Sa vie à elle aussi est gâchée. Elle s’épuise. Ils ont des enfants. Qui ne comprennent pas les réactions de leur père mutique. Les enfants aussi ont besoin de reconnaissance. De savoir pourquoi. De savoir que leur père n’est pas seul dans son cas. Il demande à être hospitalisé. Deux fois trois mois. Entrevoit des thérapies. Il est en rupture. Presque dans la rue. Il travaille aujourd’hui pour ses enfants. Le travail le tient debout. Mais il a de moins en moins de force. Il va mieux après ses séjours en clinique, mais seulement pendant six mois. Il se rend compte du mal qu’il fait à sa famille et il en souffre. Il ne l’accepte plus. Il peut à tout moment partir dans la rue. Pour s’isoler. Tout est fragile. Les images sont là tous les jours. Les cauchemars toutes les nuits.