Un Empire est le plus grand corps politique conçu par l’Homme. Mais au-delà de cette généralité, la définition de l’Empire n’est pas facile. Ainsi, l’URSS était au plan géopolitique un Empire, mais refusait ce qualificatif qui l’assimilait à l’Ancien Régime Tsariste, ou au camp qu’elle qualifiait « d’impérialiste ». Le Brésil s’est autoproclamé abusivement Empire de 1822 à 1889, alors qu’il n’était qu’une grande nation, essentiellement par la taille. N’est pas Empire qui veut.

La conception universitaire actuelle de l’Empire sous-entend un modèle « centre-périphérie », « dominants-dominés ». Il s’agit d’un modèle déterministe qui s’appuie sur le tissu socio-économique. Il est né des travaux de Samir Amin et de André-Gunder Frank dans les année 1970. Le centre donne l’impulsion créatrice de l’Empire. Il peut s’agir d’une ville (Rome), d’une Nation (les Russes de Moscovie), de sociétés marchandes (les Compagnies des Indes anglaises, françaises et hollandaises) ou encore d’une dynastie (les Habsbourg), voire même d’un homme (Alexandre le Grand ou Napoléon). Éphémère ou de longue durée, il y a toujours une base territoriale minimale à l’origine d’un Empire (les Sept collines de Rome, le fief des Habsbourg, quelques comptoirs aux Indes). Un Empire ne se construit jamais par consentement mutuel, mais par la conquête éclair ou progressive de territoires périphériques. Exceptionnellement, le jeu féodal des mariages et des héritages peut créer un Empire comme celui des Habsbourg. La périphérie, conquise militairement ou rattachée par le jeu des alliances dynastiques, s’inscrit dans une culture ou une ethnie souvent du Centre. L’âpreté des luttes actuelles dans les Balkans montre rétrospectivement toute la difficulté que les Ottomans ou les Habsbourg avaient pour se maintenir dans la région.

Le modèle centre-périphérie, qui séduit par son côté simplificateur, n’est pas toujours approprié. L’Histoire fournit de nombreux contre-exemples. L’Empire d’Alexandre, conquis par les Macédoniens, ne survit plus, trois siècles après la mort du conquérant, que sous la forme de l’Égypte des Ptolémés, soit une province périphérique. Cléopâtre, qu’il faut se figurer sous les traits d’une Grecque et non d’une Égyptienne hollywoodienne, était la descendante du général Ptolémé, compagnon d’Alexandre. Autre exemple, celui de l’Empire romain mourant. Vers le milieu du IIIè s. de notre ère, Rome cesse d’être la résidence de l’empereur qui devient itinérant et cherche avant tout une ville proche de frontières immenses, menacées par les Barbares. De 284 à 305, il n’y a plus ni centre ni périphérie, mais quatre régions militaires décentralisées: c’est la Tétrarchie ou pouvoir à quatre. Byzance devient Constantinople en 330, seconde capitale de l’Empire. Dans ce cas, une cité périphérique double l’ancien centre. « Rome n’est plus dans Rome« . La ville du Tibre, délaissée par le pouvoir, est pillée en 410, puis par deux fois avant la chute de l’Empire romain en Occident (476). Parallèlement, Byzance, la cité grecque du Bosphore résiste à toute agression jusqu’en 1204 avant de succomber en 1453. Elle redevient aussitôt le centre d’un nouvel Empire, turc cette fois, sous le nom d’Istanbul. Dans ce cas, les Ottomans avaient abandonné leur centre d’origine pour faire d’une conquête périphérique leur capitale. La confusion du centre et de la périphérie caractérise également l’Histoire russe. Le cœur historique de la culture russe est au Moyen Age, le Royaume de Kiev, aujourd’hui capitale de l’Ukraine. Au XIè s., la Moscovie n’était qu’une périphérie. Au XVIè s., les choses se sont inversées : Moscou triomphe de Kiev et lui impose le nom de « Marche », « Région-frontière » (« Ukraine »)… autrement dit périphérie. Moscou elle-même voit sont statut de capitale disputé de 1712 à 1917 par Saint-Pétersbourg, ville nouvelle créée par Pierre le Grand sur la Baltique. Même la France, caractérisée par son centralisme parisien, s’est échappée plusieurs fois de l’orbite centre-périphérie. Dans la dernière partie de la guerre de Cent Ans, Paris tête du royaume était non seulement aux mains des Anglais jusqu’en 1435, mais hostile au Dauphin réfugié à Bourges. Les campagnes de Jeanne d’Arc, la reconquête de Paris puis de Bordeaux ont été financées par les villes de Toulouse et de Narbonne. Pendant la période 1940-1944, où était le centre de la France ? A Vichy, à Londres, à Alger ou à Berlin ? Historiquement, le centre d’un Empire, d’une Nation, peut changer, voire disparaître. Le modèle centre-périphérie n’est pas immuable, la substance d’un Empire est fluide.

Un Empire est donc une mosaïque de peuples rassemblés sous une autorité centrale. Est-ce à dire qu’un État multinational ou pluriethnique est un Empire? La Suisse, qui comprend quatre ethnies et quatre langues officielles, n’est pas un Empire, mais une confédération démocratique. Un Empire ne se limite pas à un État pluriethnique ou multinational. Alors, est-ce la superficie qui détermine l’Empire? On peut remarquer que le Canada ou l’Union Indienne ont une superficie comparable ou supérieure à celle de l’ancien Empire romain. Toutefois, il ne s’agit pas d’Empires, mais là aussi de fédérations pluriethniques. Le Canada, ex-partie de l’Empire colonial britannique, a un centre (l’État de l’Ontario) et une capitale (Ottawa), une périphérie dominée avec le Québec francophone, la façade pacifique et les immensités glacées laissées à quelques tribus indiennes. L’Union Indienne est une mosaïque d’ethnies et de religions reliées à une culture commune, reconnaissable de l’extérieur – exception faite des minorités musulmanes, shamanistes et tibétaines. Elle a toutes les caractéristiques de l’Empire et lui manque le principe dynastique, car la culture démocratique renie le qualificatif impérial. L’Inde est désormais une super-nation. Une superficie supérieure aux Etats voisins, une forte population pluriethnique sont les signes matériels de l’Empire. L’Empire est toujours un géant géopolitique. Son gigantisme est relatif à son voisinage et à son époque.

L’Empire est-il alors réductible à une puissance territoriale, comme les étudiait Léopold von Ranke dans son essai de 1833, intitulé Die Grossen Mächte (Les grandes puissances) ? Dans cet ouvrage, von Ranke étudiait le déclin de l’Empire espagnol parallèlement à la montée des Pays-Bas, de la France et de la Grande-Bretagne aux XVIè-XVIIIè s. L’idée de puissance, de la possibilité d’action, domine l’analyse de von Ranke. Les moyens d’action sont avant tout militaires dans cette vision traditionnelle. Dans un Empire, l’immensité du territoire assure celle des effectifs et des ressources. Toutefois la masse démographique et géographique ne fait pas tout, car il est des puissances pauvres comme en témoignent les trois géants eurasiatiques (Russie, Chine, Inde). La qualité des hommes est encore plus fondamentale dans la capacité d’action. Au sommet, les personnages historiques les plus connus sont généralement des fondateurs d’Empires, éphémères ou pas: le Perse Cyrus, Alexandre le Grand, Charlemagne, Gengis Khan, Napoléon. Ils ont tous disposé d’outils militaires rodés préalablement et qu’ils ont portés à leur plus haut point de puissance. Les Empires coloniaux, souvent le fruit d’aventuriers mal soutenus, ont puisé dans le temps sur la richesse humaine et matérielle de la Métropole. La valeur des hommes qui est toujours à la base d’une construction impériale reste nécessaire au maintien de l’Empire. Cette même valeur chez les adversaires, menace la construction impériale. Une puissance militaire comme celle du roi Frédéric II; de Prusse au XVIIIè s. est capable de tenir tête à l’Empire russe et à l’Empire autrichien. Les 500 conquistadores de Cortès ont suffi pour détruire l’Empire aztèque en 1521. Dans ces deux cas, la puissance n’est pas du côté de l’Empire. La conduite impériale (conquêtes adventices, police internationale, influence extérieure) marque la capacité d’action. Cette conduite n’est pas toujours le fait d’Empires, mais aussi de super-nations. Il s’agit là d’impérialisme. La capacité d’action n’est donc pas une mesure réservée aux Empires. Au contraire, le surextension, la dilution des ressources affaiblissent la puissance militaire impériale. Cette faiblesse se vérifie quand l’Empire ne parvient pas à pacifier une périphérie menacée ou pire quand la frontière cède. Muraille de Chine, limes romain, confins austro-turcs, frontière du Nord-Ouest des Indes: le thématique de la frontière menacée est très liée à la notion d’Empire. Les cas de la « ceinture de fer » de Vauban et de la ligne Maginot, très particuliers à la France des XVIIè-XXè s. rejoignent la problématique de marches issues de la conquête et donc contestées. La nation impérialiste, sans être un Empire, se trouve confrontée aux mêmes problèmes stratégiques.

La notion dominante est celle de pouvoir, de commandement que recèle à l’origine le mot lation Imperium. L’Imperium est l’autorité qui revêt un chef d’armée d’ailleurs nommé imperator, origine du mot « empereur ». L’Imperium devient également à la fin de la République romaine l’autorité d’un gouverneur de province. L’Empire est un pouvoir suprême qui s’étend par voie de conquête militaire sur des ethnies différentes. Sa puissance est supérieure à celle des États qui l’entourent ou le constituent. L’empereur perse n’est-il pas le « Roi des rois »? Pour ne pas être en reste avec le Saint Empire romain germanique, le roi de France à la fin du Moyen Age était déclaré par ses légistes « empereur en son royaume ». L’agrégation d’anciens États souverains est la marque historique de l’Empire. La notion de pouvoir impérial recouvre celle de régime autoritaire sur le modèle romain ou oriental. Toutefois, lorsqu’un régime démocratique possède un Empire (Grande-Bretagne, France républicaine) il maintient une inégalité civique entre colonisés et colonisateurs. La démocratie butte toujours sur la notion d’Empire toujours autoritaire ou inégalitaire.

Il a plusieurs formes d’Empire, toutes caractérisées par le gigantisme. Un Empire est un État hétérogène où l’élément fondateur est noyé démographiquement ou spacialement par ses conquêtes. C’est aussi l’amalgame fédéral d’Etats souverains regroupant une ethnie nombreuse. L’impérialisme est la volonté de domination.

Projet et durée des Empires

L’action impériale première est la conquête. La seconde est l’administration des conquêtes. Cette dernière a deux volets: tirer des ressources pour maintenir le pouvoir impérial, éventuellement imposer une colonisation culturelle (civilisation) ou humaine.

Rome avait un projet de civilisation universaliste indissociable de son mode d’administration des conquêtes. L’Empire ottoman créé par une ethnie nomade proche des Huns et des Mongols a trouvé un projet de civilisation dans l’islam, mais a négocié le maintien de ses conquêtes chrétiennes par le communautarisme. Projet similaire dans la construction dynastique des Habsbourg qui n’ont pas éradiqué la montée du protestantisme. Ils ont dû négocier avec lui pour se maintenir après l’échec d’un retour au catholicisme par les armes. Leur projet fédérateur était d’être le bastion de la chrétienté face aux Ottomans; idée acceptable par les catholiques autrichiens et par les protestants hongrois tant que les Turcs ont représenté une menace. Les Empires coloniaux voulaient imposer leur religion et leur culture, certains d’incarner une « mission civilisatrice ». La foi catholique fut imposée par les armes en Amérique latine et l’action plus pacifique des missionnaires a joué en Afrique et dans le Pacifique. La langue du colonisateur s’est imposée aux dialectes locaux. Mais l’inégalité juridique entre colonisés et colonisateurs n’a pas permis un véritable universalisme à la romaine, et au contraire a servi de socle à la décolonisation. Les Empires coloniaux étaient par essence communautaristes. Par contre, Huns, Mongols n’avaient pas de projet civilisateur. Seul le pouvoir les intéressait. Les Huns se sont installés et partiellement fondus avec les peuples germains avoisinants pour former la Hongrie. Les Mongols se sont dilués culturellement dans leur conquête chinoise. L’absence d’un projet de civilisation explique le côté éphémère de leurs Empires.

Les colonies de peuplement sont le moyen ultime d’appropriation des conquêtes. La Rome républicaine créait des colonies agricoles avec des citoyens sur des terres conquises, mais son but était d’installer les plus pauvres dans des cités ponctuelles. Le peuplement n’était qu’un moyen très annexe de la romanisation. Les Ottomans ont colonisés ponctuellement les Balkans, laissant des communautés musulmanes après leur départ. Les États-Unis, l’Australie, la Nouvelle-Zélande ont vu triompher le peuplement anglo-saxons. Après trois siècles de colonisation forcée de la Sibérie, les Russes tendent au retour vers la région de Moscou depuis 1991. Limite ou vanité de la colonie de peuplement.

La durée d’un Empire ou d’un impérialisme est liée au projet qu’ils portent. Plus le projet de civilisation est fort ou plus la cohérence du peuple impérial est forte, plus la durée est grande.

La volonté de domination n’est pas forcément accomplie dans la conquête territoriale. Jean-Baptiste Duroselle a évoqué la notion « d’Empire clandestin » qui se trouve dans l’impérialisme économique. Certaines firmes multinationales comme les Médicis aux XIVè-XVè s. ou Coca-Cola aujourd’hui peuvent être qualifiés d’Empires commerciaux. Maîtriser les relations internationales, influencer les choix politiques de certains États sont des voies de puissance effectives. De 1870 à 1890, c’est la voie qu’à choisie l’Allemagne bismarckienne. Ce fut la stratégie adoptée au cours des trois derniers siècles par la Grande-Bretagne en Europe continentale. Aujourd’hui, c’est la voie que suivent les États-Unis qui recherchent lez contrôle plutôt que l’annexion. Le qualificatif « d’impérialisme », que leur appliquait la propagande soviétique, est donc mieux adapté que celui « d’Empire ». Pourtant, aucun Empire dans l’Histoire n’a eu la richesse matérielle ou l’hyper-puissance des États-Unis.

Qu’est-ce qu’un après-Empire ?

Selon le précepte scolastique « la nature a horreur du vide »; la politique aussi. La désagrégation d’un Empire ouvre un après-Empire qui est une période de réorganisation politique. Cinq modèles d’après-Empire se dégagent:

Premier modèle : l’éclatement

L’Empire se désagrège en laissant renaître les Nations qu’il avait digérées. C’est le cas de l’Empire d’Autriche-Hongrie en 19187 ou de l’implosion soviétique en 1991.

Deuxième modèle : l’amalgame

L’Empire laisse la place à un nouvel édifice impérial concurrent :

  • L’Empire perse détruit et approprié par Alexandre le Grand
  • L’Empire byzantin avalé par l’Empire ottoman
  • La Chine, Empire du Milieu, occupé par les Mongols et plus tard par les Mandchous

Troisième modèle : la diminution

L’Empire survit partiellement. C’est le cas de l’Empire romain qui se sépare en 395 entre Orient et Occident.

En 476, l’Occident romain disparaît sous la pression des royaumes barbares concurrents tandis que l’Orient demeure jusqu’en 1453 désigné aujourd’hui sous le nom d’Empire byzantin.

Quatrième modèle : le renouveau

L’Empire mourant se reconstitue par une reconquête sous la férule d’un nouveau régime : c’est le cas de l’Empire russe, reconstitué manu militari par les bolcheviks entre 1918 et 1921.

Cinquième modèle : la renaissance idéologique

L’idée d’Empire persiste culturellement après la mort politique du corps. Elle se réincarne plusieurs siècles après à l’occasion d’une volonté politique forte : c’est le cas de l’Empire carolingien (800) qui n’est que la réactivation de l’Empire romain d’Occident, et du Saint-Empire romain germanique. Paradoxe, l’idée est reprise par un peuple périphérique qui a détruit l’Empire.

La mort d’un Empire favorise la naissance d’un autre.
Philippe RICHARDOT
In Les grands Empires (Histoire et Géopolitique)