Entretien avec Charles Saint-Prot, directeur général de l’Observatoire d’études géopolitiques, paru dans le magazine économique libanais AL AYAM d’avril 2017.

Que pensez-vous des rumeurs de piratage dont certains candidats à l’élection présidentielle se disent victimes de la part de la Russie ?

Vous employez à raison le terme de « rumeurs » et certains ont mélangé un peu trop promptement les positions géopolitiques des candidats et une interférence russe dans l’élection, notamment par le biais de cyberattaques qui tourneraient principalement autour des axes suivants : la captation de données numériques comme les fichiers électoraux, les risques d’interférence dans le processus électoral et la publication d’informations mettant en cause la réputation des candidats. Pour ce qui concerne le risque dit réputationnel, on peut constater que ceux qui sont surtout visés actuellement sont des candidats considérés comme plutôt favorables à un rapprochement avec la Russie. Bien sûr, certains autres candidats crient au loup parce qu’ils pensent que c’est du dernier chic d’être la cible des services de M. Poutine. Dans ce genre d’affaire, ce qui est important est le rendu médiatique, la prétendue victime fait un maximum de bruit pour tirer profit d’une affaire souvent banale.

La propagation de fausses nouvelles est certes insupportable mais il n’est que trop vrai que ce genre de pollution est quotidienne et provient de tous les bords, c’est le revers de la médaille d’Internet qui est devenu une formidable arme des affrontements modernes. Mais il n’y a rien de nouveau sous le soleil, la guerre de l’information est aussi vieille que le monde. Ésope disait déjà que la langue, la parole c’est-à-dire l’Internet de tous les siècles, peut être considérée comme la meilleure et la pire des choses. En tout cas pour ce qui concerne les ingérences russes rien n’est prouvé et, surtout, il faut se garder de croire que les électeurs sont crédules au point d’être influencés par des rumeurs colportées sur des sites Internet. Cette affaire d’interférence russe dans l’élection semble très exagérée même s’il convient, comme nous y invite l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), de rester vigilant contre le cyber-attaques d’où qu’elles viennent. En réalité le cyber-terrorisme ou l’espionnage économique à grande échelle (russe mais aussi chinois, états-unien, allemand, japonais, israélien ou autres) sont des menaces plus prégnantes.

La Russie est également soupçonnée d’avoir favorisé l’élection de Donald Trump aux États-Unis. Est-elle coutumière de ce genre de faits ?

Divers services de renseignement des États-Unis ont fait état de soupçons d’une ingérence russe dans l’élection présidentielle via Internet. Par exemple, ces services ont accusé la Russie d’avoir piraté les circuits informatiques des Démocrates ou d’avoir aidé Wikileaks à obtenir des courriels mettant en cause Mme Clinton ou ses collaborateurs. La Russie est une grande puissance, d’une part, et, volens nolens, l’héritière d’un système qui a été caractérisé par l’utilisation de toutes sortes de moyens. Dès lors elle a recours à tous les outils d’influence possibles. Mais il est tout de même singulier que les États-Unis reprochent à la Russie d’utiliser des moyens qu’ils utilisent abondamment, comme d’ailleurs d’autres puissances. Ce n’est tout de même pas au pays qui a mis en place le plus vaste réseau d’espionnage utilisant les nouvelles technologies, notamment le fameux réseau d’espionnage électronique planétaire connu sous le nom d’Échelon, ou qui a organisé les révolutions de couleur et les prétendus printemps arabes via les réseaux sociaux et des équipes de spécialistes d’Internet, de jouer les vierges offensées.

Un tel comportement, s’il était avéré, pourrait-il être de nature à détériorer les relations franco-russes ?

Un tel comportement signifierait qu’un État utilise toutes les armes en sa possession au service de ce qu’il considère comme ses intérêts. Il ne faut pas dans ce genre d’affaire faire montre d’angélisme déplacé, les relations entre les grandes nations ne sont pas le monde paisible des Bisounours, mais elles impliquent une âpre concurrence. Pour dire vrai, les innombrables affaires d’espionnage, souvent plus graves que les faits évoqués, n’ont jamais perturbé considérablement les relations entre les Etats. Les États savent souvent faire abstraction des problèmes très conflictuels et c’est, sans doute, la condition de relations normales. En fait le risque pour la relation franco-russe est surtout d’ordre politique, à savoir l’élection d’un président hostile à l’entente franco-russe.

Selon vous, quel candidat la Russie souhaiterait-elle voir à l’Élysée ?

La Russie n’a pas d’a priori idéologique mais une politique pragmatique tenant à ce qu’elle considère comme ses intérêts nationaux. Elle est naturellement plus favorable aux candidats affirmant une position positive envers elle. Les candidats qui s’inscrivent dans la ligne de la politique de François Hollande qui a multiplié les mauvaises manières à l’égard de Moscou en raison de la crise dans l’est de l’Ukraine (affaire des navires Mistral) et s’est opposée à la Russie sur le drame de Syrie, lui inspirent moins confiance, surtout lorsqu’ils sont liés aux multinationales anglo-saxonnes et partisans d’accélérer la construction d’une Europe fédérale excluant systématiquement la Russie et les pays proches d’elle.

Existe-t-il à votre connaissance d’autres cas dans lesquels un pays a tenté d’influer sur une élection présidentielle dans le monde ?

Ce genre d’ingérence est continuel et par tous les moyens, y compris le chantage ou d’autres méthodes encore plus condamnables. On ne compte plus le nombre de dirigeants ou de régimes qui ont été renversés par les Etats-Unis, parfois au prix de terribles guerres comme en Irak. La Russie n’est sûrement pas un parangon de vertu mais ceux qui la jugent ne le sont pas non plus. A vrai dire, l’influence par les nouvelles technologies de l’information c’est la guerre par d’autres méthodes que les moyens habituels, il s’agit d’influencer l’opinion, discréditer des adversaires, promouvoir ses positions, développer l’espionnage économique, etc. C’est pourquoi les États consacrent beaucoup d’énergie pour lutter contre les cyberattaques.