Pons Poutine 2Frédéric Pons, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Valeurs Actuelles, est l’auteur de Poutine (Calmann-Lévy, 367 pages, 19,90 €), un ouvrage qu’il a présenté lors d’un petit-déjeuner débat organisé par l’Observatoire d’Etudes Géopolitiques au Sénat à Paris, le 4 décembre 2014, sous la présidence du sénateur Yves Pozzo di Borgo

Pourquoi vous, avez-vous choisi d’écrire une biographie de Vladimir Poutine ? S’agit-il d’un message pour vos confrères ?

Je n’ai pas écrit pour mes confrères mais pour le public français qui est souvent mal informé par les médias sur Vladimir Poutine : sur sa personnalité, son histoire personnelle, sa politique et l’état de la Russie d’aujourd’hui. Poutine est une personnalité controversée. Il est célèbre mais mal connu. Après avoir beaucoup travaillé sur ce sujet en tant que journaliste, j’ai voulu approfondir mes connaissances, compte tenu du rôle majeur de la Russie dans les relations internationales depuis quelques années, en Europe, en Syrie ou en Iran. Je peux dire que Vladimir Poutine est souvent victime d’approximations et de caricatures dans les médias occidentaux et même chez de nombreux chercheurs, comme s’il fallait à tout prix l’ostraciser pour avoir accès aux tribunes publiques.

Votre attitude avait-elle changé au cours de vos recherches sur son identité?

J’’ai été surpris par le conformisme ambiant de la classe intellectuelle occidentale sur Vladimir Poutine. Les portraits sont la plupart du temps à charge. Il est très souvent victime d’approximations et de caricatures dans les médias occidentaux et même chez de nombreux chercheurs universitaires, comme s’il était de bon ton ou prudent pour poursuivre ses recherches de charger cette personnalité. Par ma formation d’historien, formé à l’université de la Sorbonne, et mon métier de journaliste, formé à l’école exigeante et à l’indépendance d’esprit de Valeurs Actuelles, je n’ai pas voulu me situer dans ce courant dominant. Mon portait n’est ni à charge ni à décharge. Il se veut lucide et réaliste, avec l’ambition aussi d’être constructif. C’est un décryptage mental et politique de Poutine et de la Russie d’aujourd’hui, sans œillères, de façon lucide et indépendante. Cela n’avait jamais été fait comme cela auparavant.

Pourquoi l’avez-vous fait ainsi ?

J’ai cherché à mieux connaître et à mieux comprendre Poutine et la Russie afin de pouvoir, le moment venu, aider mon pays à renouer un partenariat qui me semble essentiel entre l’Europe et la Russie. Les deux entités sont complémentaires, sur tant de plans. On le sait depuis longtemps. Les frictions actuelles ne doivent être que passagères. C’est à l’Europe de savoir mieux définir sa ligne politique et sa stratégie de long terme avec la Russie, en résistant aux fortes pressions de l’Amérique, dont les intérêts ne sont pas toujours convergents avec ceux des Européens. Tout blocage durable serait dommageable pour les intérêts de la Russie et de l’Europe.

Quels aspects de la personnalité de Poutine restent méconnus par les Européens, notamment les Français ?

On connait mal, surtout en France, la vraie personnalité de Poutine, façonnée par son enfance solitaire et secrète, par sa ville de Saint-Pétersbourg, par son goût du judo qui lui a forgé bien plus que des muscles : un vrai mental de combat, fait pour le combat mais aussi pour la négociation. On surestime largement sa carrière au KGB qui a été, somme toutes, subalterne et sans relief. On sous-estime l’impact de la guerre en Tchétchénie qu’il a gagné en affrontant, quinze ans avant nous, les mêmes ennemis islamistes que la France et les EtatsUnis combattent aujourd’hui au Sahel ou en Irak. On ignore aussi l’ampleur du choc systémique et moral qu’a été pour lui et pour des millions de Russes l’effondrement de l’Union soviétique et l’humiliation de cette période. Pendant cette décennie des années 1990, la Russie a perdu d’immenses territoires, des dizaines de millions de citoyens et son rayonnement à l’extérieur. Elle a aussi perdu la première guerre de Tchétchénie. A l’intérieur, le pays s’est affaissé comme jamais. Ses richesses naturelles ont été pillées, son administration s’est délitée, sa démographie est entrée dans une spirale mortifère conduisant à la disparition programmée de la population slave de Russie.

La rédaction de ce livre vous a-t-elle permis de mieux comprendre les positions actuelles du dirigeant russe ?

Oui, je comprends mieux le rôle et la place originale de Poutine dans l’histoire contemporaine de son pays et j’espère qu’il en sera de même pour mes lecteurs, au-delà des clichés habituels. Poutine a entrepris une véritable révolution conservatrice axée sur une renaissance morale et matérielle.

Pouvez-vous expliquer cela ?

Poutine a l’ambition de conduire un très ambitieux travail de stabilisation de longue haleine : il remet en ordre son pays et remet au pas les oligarques ; il recadre les gouverneurs des régions et défend le modèle familial, considéré comme la cellule naturelle la plus harmonieuse pour le développement humain en société. A l’extérieur, il a entrepris de restaurer la puissance russe en défendant sans complexe les intérêts stratégiques de son pays, contre le font les autres grandes puissances que sont l’Amérique, la Chine et l’Union européenne. Elles ne se privent pas de défendre leurs intérêts. Le renouveau de l’armée et de la diplomatie russes s’inscrit dans cette logique de renaissance et d’indépendance que l’on peut qualifier de « gaullienne ».

En Occident, on met parfois en cause la popularité de Poutine en Russie. Quelles sont, pour vous, les clés de cette popularité ?

Poutine est réellement populaire parce qu’il a redonné de l’honneur et de la fierté aux Russes et aussi une perspective historique sur la longue durée. Choqués, profondément, par la chute de l’URSS et les dix ans d’anarchie qui suivirent, les Russes ont adhéré en 2000 au projet de restauration globale de Poutine, adossé à ce qu’il appelle le « modèle russe » : un Etat fort et centralisé ; une pratique politique faisant la synthèse des différents régimes qui ont façonné la Russie, des tsars aux Soviets ; le choix déterminé d’une économie de marché tournant le dos au collectivisme soviétique ; l’engagement spirituel, social et culturel de l’Eglise orthodoxe au côté du pouvoir politique. Cette confiance populaire ne s’est pas démentie depuis cette époque, malgré des conditions économiques et sociales parfois difficiles et la restriction de certaines libertés, ce qui s’explique autant par le tradition autoritaire du pouvoir en Russie que par la jeunesse de la démocratie russe, après des siècles d’autocratie tsariste ou soviétique. Si Poutine se représente en 2018 pour un mandat de six ans, comme il en a le droit, il sera certainement réélu. Il pourrait alors rester au pouvoir jusqu’en 2024.

Pourquoi la personnalité de Poutine suscite tant de passions et de déclarations à l’emporte-pièce, ce qu’aucun autre grand dirigeant n’a à subir ?

En son temps, George Bush junior a lui aussi été très vilipendé… Vladimir Poutine dérange parce qu’il incarne tout ce que la plupart des autres dirigeants ne sont plus ou n’osent plus être. Elu démocratiquement, il est un dirigeant patriote, attaché aux racines chrétiennes de son pays (et l’assumant), défendant les intérêts de son peuple sur la longue durée. Il fait preuve d’autorité et de souveraineté. Sa politique se veut réaliste et pragmatique, loin de la politique spectacle et soumise aux sondages et à l’émotion médiatique qui devient la routine en Occident. En cela, Poutine est un miroir parfois cruel pour nos dirigeants occidentaux. Sa real-politik est l’exact contraire de l’irreal-politik dont parle Hubert Védrine, une pratique responsable de tant de catastrophes, notamment en Syrie, en Irak ou en Libye. Si Poutine est aussi tant vilipendé par la classe médiatico-politique, c’est parce qu’il incarne toutes ses valeurs que cette classe s’acharne à détruire depuis des décennies. Sans complexe, Poutine montre aux peuples européens qu’il existe une autre voie possible aux peuples que le renoncement et les pertes de souveraineté.

Pourquoi Poutine garde-t-il autant de secrets sur sa vie privée, ce qui n’est pas toujours le cas des hommes politiques occidentaux ?

Cette réserve de Poutine lui est naturelle. C’est un trait fort de son caractère. Enfant secret, il est resté un homme secret, sans même avoir eu besoin de la formation du KGB. Il ne ressent pas le besoin de médiatiser ses proches, sa femme (dont il est aujourd’hui séparé) et ses filles. Cela viendra peut-être un jour en Russie mais les opérations de communication privée se limitent au seul président, jusqu’à ces exhibitions où on le voit torse nu ou en tenue de chasse, dans des postures très viriles. Cela fait sourire en Occident, comme les séquences du président Hollande en scooter, la fille secrète de Mitterrand ou les footings médiatisés de Sarkozy font sourire en Russie.

A quel homme politique Poutine vous fait-il penser ?

Par son oeuvre de restauration et de stabilisation de son pays, il me fait penser à Napoléon après la révolution française qui avait en partie désorganisé et ruiné la France. Napoléon l’avait stabilisée, comme Poutine essaie de le faire avec la Russie. Par une certaine hauteur de vue, par son souci exacerbé d’indépendance, par son art du mensonge et un certain sens de la provocation internationale, il me fait penser aussi au général de Gaulle, dont la rudesse politique était un trait dominant de caractère. Par sa pratique politique réaliste et pragmatique, Poutine peut se situer dans une certaine tradition gaullienne. S’il lit cette interview, Poutine boira du petit lait. Napoléon et Charles de Gaulle sont des personnages historiques qu’il respecte.

Quelle trace historique, selon vous, laissera Vladimir Poutine ?

J’espère pour ma part que Poutine sera aussi Pierre le Grand, ce grand empereur russe qui sut ouvrir la Russie au monde et bâtir des passerelles avec l’Europe de l’Ouest. Pour les années à venir, c’est ce que je souhaite de mieux pour la Russie, dont Churchill disait qu’elle était constitutive de l’Europe et que l’Europe serait bancale sans la Russie. Je ne pense pas que la Russie soit un « problème stratégique » de l’Europe, comme vient de le dire de façon outrancière le Polonais Donald Rusk, le nouveau président du Conseil européen. La Russie doit être et rester un partenaire stratégique de l’Europe.