Saint-Protll est juriste et spécialiste des relations internationales et de la géopolitique, notamment pour les questions du monde arabe et de l’islam. Le Pr Charles Saint-Prot auquel le journal « l’Expert » est allé à sa rencontre cette semaine dirige l’Observatoire d’études géopolitiques de Paris. Avec lui, nous abordons les questions d’actualités de la Tunisie, du Maghreb et du monde arabe en général. Sans détour, il le dit clairement, le « Printemps arabe » n’a été qu’un slogan médiatique, au vu de la nouvelle Constitution, les pouvoirs entre le Président et le Premier ministre sont très inégalitaires, l’Algérie est le problème du Maghreb, alors que l’Union européenne n’existe pas et est plutôt un nain politique et diplomatique. 

 

L’Expert : Le printemps arabe 4 ans après. Etait-ce finalement un simple soulèvement populaire ou alors un passage obligatoire pour les populations ?

Pr. Charles Saint-Prot : D’abord, il serait est temps de cesser d’utiliser cette expression galvaudée de « printemps arabe » qui n’a été qu’un slogan médiatique ne traduisant aucune réalité. A vrai dire, il y a eu des agitations, parfois des révolutions, dans certains pays où la situation s’y prêtait. En Libye, il fallait naturellement en finir avec le régime dictatorial et ubuesque de Kadhafi mais l’erreur des pays qui ont aidé l’insurrection populaire est de ne pas avoir prévu de solution pour l’après-Kadhafi. Si l’on prend le cas de l’Egypte et de la Tunisie, il est indéniable qu’il y avait deux régimes à bout de souffle avec des présidents usés par le pouvoir et manipulés par des entourages familiaux désastreux dans le contexte d’une corruption éhontée.

A cela s’ajoutaient des problèmes sociaux graves ; par exemple, en Tunisie du fait de la mondialisation qui a conduit à la faillite toutes sortes d’activités dont le textile. Dans les deux cas, les peuples étaient excédés par les dysfonctionnements et l’absence d’Etat de droit crédible. Après une période de chaos, la Tunisie, grâce à ses forces vives, notamment ce qu’on appelle la société civile, a les capacités de retrouver la stabilité qui est la première condition de la reprise du développement économique et social.

La Tunisie vient d’adopter sa nouvelle Constitution. Que faut-il en retenir selon vous ?

Le nouveau texte constitutionnel adopté en Tunisie par l’Assemblée nationale constituante, le 26 janvier 2014, marque une avancée dans l’histoire moderne de la Tunisie. Comme le souligne le préambule, il s’agit de mettre en place « un régime républicain démocratique et participatif dans le cadre d’un Etat civil et gouverné par le droit et dans lequel la souveraineté appartient au peuple qui l’exerce sur la base de l’alternance pacifique à travers des élections libres ». En même temps, cette Constitution semble parfois résulter d’un exercice d’équilibre. Par exemple, en établissant une habile balance entre les options laïques d’une partie de la population, et l’islamité de la Tunisie qui est chère à une majorité de la population. Venant après une période d’intense confusion et même de chaos, comme en Egypte, la Constitution tunisienne a surtout eu pour objet de tenter de mettre fin aux désordres. Dans ces conditions, il est normal que le texte souffre du contexte tendu dans lequel il a été rédigé et n’est pas exempt de certaines ambiguïtés. C’est un texte de compromis, ou plutôt un texte visant au consensus national ; c’est déjà pas mal.

Sans doute était-il difficile de faire mieux, mais on peut s’interroger sur certains choix qui ne s’imposaient pas. La suppression du bicaméralisme me semble peu opportune. Le bicaméralisme offre l’avantage de remettre le pouvoir législatif à deux chambres, l’une qui représente la nation, l’autre qui représente les régions.

Quand on sait que c’est l’importance des retards accumulés dans certaines régions qui a conduit aux événements révolutionnaires, peut-être aurait-il été judicieux de donner un signal positif aux régions. Plus important encore, les Constituants tunisiens ont institué un pouvoir exécutif dyarchique, partagé entre un président de la République élu au suffrage universel, et un gouvernement dirigé par un chef de gouvernement investi de la confiance de la chambre des représentants du peuple (titre II, articles 89 à 101). Un pouvoir à deux têtes n’est jamais bon. D’ailleurs, si on compare les pouvoirs du chef de l’Etat et ceux du chef du gouvernement, on s’aperçoit que cette dyarchie est très inégalitaire, au détriment du chef de l’Etat. En fait, les attributions de ce dernier sont surtout des attributions honorifiques du type de la IVe république française. Ces attributions ne dépassent guère celles d’un chef d’Etat dans un régime parlementaire classique. Mais alors, on ne comprend pas pourquoi il est élu au suffrage universel, comme dans un régime présidentiel !

Le Président Bouteflika vient d’être élu pour un quatrième mandat. N’est-ce pas une élection de trop ?

C’est évident  ! Cela montre la sclérose d’un système à bout de souffle qui tente désespérément de se survivre malgré ses échecs. Ce système ne tient que grâce à la rente des hydrocarbures qui représente plus de 95% des exportations et la plus large part du PIB. En dehors de cela, il n’y a rien ! Les jeunes Algériens sont sans emplois et sans perspectives d’avenir. Cette situation risque d’être lourde de conséquences, pour l’Algérie et pour la région. L’Algérie est devenue aujourd’hui le problème du Maghreb, comme –toutes choses égales par ailleurs- la Syrie est celui du Levant.

La Syrie ! Y aura-t-il un jour la paix ? Des milliers de morts, et on est loin de voir le bout du tunnel dans cette crise. Quelles solutions ? Où en-est-on avec les amis de la Syrie ?

Le régime syrien est l’incarnation d’une tyrannie totale, combinant l’esprit étroit d’une secte minoritaire et les horreurs d’un régime qui, depuis plus de 40 ans, s’est livré aux pires exactions contre son peuple et contre les Libanais. Quand le peuple syrien a eu le grand courage de se soulever il aurait fallu lui apporter immédiatement de l’aide pour abattre ce régime et éviter un bain de sang prévisible compte tenu des antécédents de la clique au pouvoir. En même temps il aurait fallu donner des assurances aux Russes pour l’avenir de leur présence militaire et économique dans ce pays. C’était grosso modo la position de la France.

Mais les autres Etats occidentaux, à commencer par les Etats-Unis, ont tergiversé, ce qui a permis au régime de se ressaisir avec le soutien massif de ses alliés : d’une part, l’Iran et le Hezbollah ; d’autre part la Russie. Maintenant, il n’y a évidemment pas de solution politique : on ne peut imaginer que la résistance anti-régime s’assied à une table avec des assassins.

Donc de deux choses l’une : soit le régime s’en sort et c’est une considérable victoire du régime assassin et de l’Iran contre les Arabes. Soit les pays occidentaux –et ceux du Golfe arabe- aident vraiment la résistance en faisant naturellement le tri avec les groupes extrémistes qui ne sont d’ailleurs que des agents objectifs du régime qui a mis en piste un grand nombre d’entre eux. Quant aux « amis de la Syrie », c’est là encore une expression parfaitement inepte qui ne veut rien dire et qui est destiné à masques l’impuissance. Les puissances doivent savoir ce qu’elles veulent : les Russes le savent, les Iraniens le savent, en revanche, on se perd en conjectures sur les intentions des Etats-Unis et de leurs alliés comme la Grande-Bretagne… Tout laisse apparaître une ambiguïté bien déplorable.

Le Maghreb est-il une chasse gardée de l’UE ? L’UE n’est-elle pas obligée d’être alliée avec les pays du Maghreb afin de mieux protéger ses rives sud méditerranéennes ?

Il faut être clair : l’Union européenne n’existe pas. C’est un nain politique et diplomatique car les principaux pays européens n’ont pas d‘objectifs et de vision en commun. Ainsi la Grande-Bretagne a choisi le grand large, c’est-à-dire de recoller aux Etats-Unis ; l’Allemagne de Merkel méprise le sud de la Méditerranée et on a vu comme elle a littéralement assassiné le projet français d’union pour la Méditerranée ; Bruxelles pense davantage à l’Europe centrale et orientale qu’aux pays du sud. L’union européenne est machine impuissante dont Mme Ashton est la parfaite incarnation. Comme le souligne Laurent Wauquiez dans son livre Europe : il faut tout changer : « lorsqu’une crise survient il ne faut rien attendre de Bruxelles ». Dans ces conditions, il faut déplorer que -à l’exception de la France- les pays européens et la machine bruxelloise n’aient aucune politique vers le sud, notamment le Maghreb, alors que notre avenir commun passe par une intense coopération nord-sud renouvelée et redynamisée. Faute de vision, englués dans une construction européenne bureaucratique et utopique, nous sommes en train de passer à côté de l’Histoire. Je note que l’absence de construction maghrébine, du fait du conflit sur le Sahara marocain, est également un facteur négatif qui ne contribue pas à favoriser le nécessaire échange nord-sud sur des bases plus équilibrées.

A propos du Sahara occidental, quel serait pour l’expert que vous êtes la meilleure issue possible ?

Le conflit sur le Sahara marocain est un reliquat de la guerre froide, c’est le fruit empoisonné des rêves hégémoniques de Boumediene et du conflit Est-Ouest. L’aventure séparatisme est une pure invention. La poursuite de ce conflit par Alger est un crime contre les peuples algérien et marocain que l’on oppose inutilement, et contre l’unité maghrébine puisque la non-intégration régionale coûte plus de deux points de croissance en moins pour chaque pays. Il est donc temps de mettre un terme au conflit. Pour cela la solution est simple : il suffit d’adopter le plan d’autonomie, sous souveraineté marocaine, proposé par Rabat. Mais pour cela il faudrait que la communauté internationale prenne ses responsabilités et cesse de tergiverser.

Propos recueillis par Raoul FONE / L’EXPERT (Tunis)