La polémique sur l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada (CETA) de Trudeau qui est le temple de l’ultralibéralisme, le Brexit noté par le peuple britannique, l’élection de Donald Trump aux États-Unis, la campagne présidentielle française qui a vu les divers candidats antimondialisation recueillir près de 50% des voix, et bien d’autres événements ont permis d’ouvrir le débat sur la montée en puissance de l’idée protectionniste face au fantasme de la mondialisation et ses méfaits. De fait c’est le dogme libre-échangiste qui est en cause. Du même coup, beaucoup retrouvent les mérites de l’État-nation protecteur.

En réalité, la crise commencée en 2008 a été une crise de la mondialisation et seuls les nigauds qui impriment la pensée unique régnant au sein de la bureaucratie eurocrate, véritable laboratoire des savants fous de la mondialisation, ont continué à chanter les mérites de la prétendue « mondialisation heureuse » et répéter comme des perroquets la doxa libre-échangiste.

L’idéologie libre-échangiste a conduit à la crise

L’idéologie libre-échangiste mondialiste s’est répandue dans des organisations contre l’eurocratie de Bruxelles ou l’Organisation mondiale du commerce (OMC) créée en 1994, pour le plus grand profit des multinationales et de quelques pays prédateurs. L’économiste Maurice Allais (m. 2010), Prix Nobel d’économie, a magistralement dénoncé les « tabous indiscutés dont les effets pervers se sont multipliés et renforcés au cours des années ». Il a démontré que la mondialisation détruit les emplois et la croissance et, en niant systématiquement le rôle des États, engendre l’instabilité et le désordre. Dans un entretien publié dans la revue gaulliste « Une certaine idée » fondée avec le cher Philippe Séguin, Maurice Allais me déclarait : « L’ordre nouveau qui nous est ainsi proposé n’est en substance que laisser-fairisme, et il est dépourvu de toute régulation réelle. Cette évolution s’est produite sous l’influence de plus en plus dominante des sociétés multinationales américaines, puis, à leur suite, des sociétés multinationales du monde entier. Ces sociétés multinationales disposent d’énormes moyens financiers et elles échappent à tout contrôle. Elles exercent de fait un pouvoir politique exorbitant. Au nom d’un pseudo-libéralisme, et par la multiplication des déréglementations, s’installe peu à peu une espèce de chienlit mondialiste : le laisser-fairisme…. L’OMC a adopté le nouveau credo, indiscuté dans toutes les grandes organisations internationales, qu’il s’agisse de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international ou de l’Organisation de coopération et de développement économique. C’est le credo d’un libre-échangisme mondial impliquant la disparition de tout obstacle aux libres mouvements des marchandises, des services et des capitaux. »

Selon le prestigieux économiste, l’idéologie libre-échangiste de la mondialisation « a fait d’innombrables victimes dans le monde entier. Pour une raison simple, empiriquement vérifiée : la mondialisation généralisée des échanges, entre des pays caractérisés par des niveaux de salaires très différents, entraîne finalement partout, dans les pays développés comme dans les pays sous-développés, chômage, réduction de la croissance, inégalités, misères de toutes sortes. »

Ce diagnostic est aujourd’hui repris par l’économiste Jacques Sapir qui affirme dans l’ouvrage « Le protectionnisme et ses ennemis » (éd. LLL et Monde diplomatique, 2012) que l’ouverture des économies à la concurrence internationale ne produirait des effets bénéfiques que si cette concurrence était juste, « c’est-à-dire si elle met aux prises des projets entrepreneuriaux et non des mécanismes de dumping salarial, social ou fiscal ». Ce qui n’est évidemment pas le cas puisque le système du laisser-faire laisser-passer – c’est-à-dire les délocalisations, les travailleurs détachés, la saturation des marchés par des denrées médiocres produites à bas coût…- ne profite qu’à petit nombre de grandes firmes prédatrices.

Par conséquent, selon Sapir, le retour du protectionnisme est vital pour des économies anémiées, notamment celle de nombreux pays occidentaux. Ainsi, le protectionnisme ne serait pas l’épouvantail agité par les chantres de la pensée unique et les gogos qui adoptent toutes les idées à la mode avec une rare constance dans un suivisme aveugle qui leur tient lieu de réflexion.

Une légitime protection

La mondialisation postule la fin du politique, c’est-à-dire nie la possibilité qu’ont les hommes de peser sur leur destin. En fin de compte, parce qu’elle propose une vision eschatologique, la mondialisation est l’antihumanisme contemporain. Dès lors, il est indispensable de rétablir une légitime protection.

Par exemple, si l’on considère que l’Union européenne « telle qu’elle existe de manière institutionnelle ne remplit aucune des conditions pour entamer une rupture avec la globalisation », il faut rechercher des solutions innovantes. Tel est l’objet du protectionnisme qui, selon Maurice Allais, a pour véritable fondement, pour justification essentielle et pour nécessité, « la protection nécessaire contre les désordres et les difficultés de toutes sortes engendrées par l’absence de toute régulation réelle à l’échelle mondiale ».

Certes, il ne s’agit pas de s’isoler et de dresser des barrières, mais simplement de constater que le protectionnisme entre pays de niveaux de vie très différents est non seulement justifié, mais nécessaire. C’est en particulier le cas à propos de la Chine, « avec laquelle il est absurde d’avoir supprimé les protections douanières aux frontières ». Mais c’est aussi vrai avec des pays plus proches, y compris au sein même de l’Union européenne. En effet, il est notable que le dumping salarial ne concerne pas seulement la Chine, l’Inde ou d’autres pays émergents mais aussi des pays membres de l’Union européenne puisque, affirme Jacques Sapir, « l’on constate un très fort avantage compétitif des nouveaux entrants… L’élargissement de l’Union européenne de 15 à 27 pays membres a joué un rôle considérable dans la pression qu’exerce la globalisation sur l’économie française. Les pays de l’ancienne Europe de l’Est ont la possibilité d’exporter sans barrières vers les pays du noyau historique de l’Europe. »

Un État qui a le souci de l’intérêt national ne peut céder aux ukases de l’idéologie dominante en excluant les mécanismes propres à assurer la protection de ses citoyens. Il a surtout le devoir de comprendre que ce qu’on appelle la mondialisation n’est pas le progrès ou l’évolution somme toute naturelle des échanges. C’est une idéologie dont il faut bien comprendre les aspects essentiels. La mondialisation est avant tout une légitimation de l’économisation des sociétés aux dépens de tout le reste. C’est le triomphe de l’idéologie ultralibérale selon laquelle tout est marchandise comptable. Plus que l’emballement des échanges à la fin du XXe siècle grâce aux nouvelles technologies de communication et d’information, le fait marquant est que la mondialisation présente un caractère très dogmatique, monolithique et uniforme. Elle est la résultante du système qui s’est mis en place sous l’impulsion d’idéologues néolibéraux dont le plus célèbre est Friedrich August Von Hayek, fondateur de la société du Mont-Pèlerin qui se consacre à la promotion de l’idéologie néolibérale préconisant un système économique libéré de toute règle et visant à abandonner toutes les mesures de solidarité sociale.

Ayant inscrit comme premier commandement de ses Saintes Écritures le principe de la dérégulation, la mondialisation libérale vise à recomposer le monde suivant les seuls critères de profit et de rentabilité en ignorant délibérément les conséquences humaines (le coût social, l’environnement…). Du coup, elle s’accomplit d’une manière sauvage tant il est vrai que le propre du sauvage est de privilégier le court terme (« je veux, je prends ») et d’être incapable de se projeter dans l’avenir. C’est, finalement, un processus qui a des impacts très négatifs sur les peuples : primauté absolue de la pensée chrématistique au détriment de toute recherche de l’intérêt général, élargissement du fossé Nord-Sud, démantèlement des économies nationales, catastrophe écologique, nivellement culturel, arrogance des firmes transnationales, tentatives d’institutions comme le FMI ou la Banque mondiale à se substituer à la politique des États qui sont les garants du bien commun.(1)

Défendre le bien commun

Nos civilisations méditerranéennes, catholiques, orthodoxes et musulmanes reposent sur le principe que le bien commun –le bien public, l’utilité publique, l’intérêt général, dans sa version moderne, ou encore la maslaha du droit islamique– est la raison d’être de l’État qui a pour mission d’assurer la protection des citoyens contre les égoïsmes des intérêts particuliers. La tradition commune de nos civilisations, c’est que l’homme est un animal social, et la société suppose un bien commun. Or, il existe une antinomie cruciale entre l’idéologie libérale et le bien commun supérieur aux intérêts particuliers dont il n’est certainement pas la somme.

De nos jours, on constate une forte opposition entre les modèles français et anglo-saxon. Dans la conception anglo-saxonne, celle du libéralisme laisser-fairiste, l’intérêt général n’est recherché qu’inconsciemment, toujours par le biais de la recherche de l’intérêt particulier. Précisément le protectionnisme a pour but de sauvegarder le bien commun face aux dérives de l’idéologie libre-échangiste qui n’est jamais que la loi du plus fort, celle du libre renard dans le libre poulailler. Une fois encore, tout est question de volonté et de courage politique et, sur ce point, il n’y a pas lieu d’être optimiste…

Charles SAINT-PROT

Source : AL AYAM 111

(1) « L’Etat-nation face à l’Europe des tribus », Charles Saint-Prot, éditions du Cerf.