Crédit : Marine nationale

Fusilier marin. Crédit : Marine nationale

THEATRUM BELLI : Que représente la bataille de Dixmude, après un siècle, dans la mémoire des fusiliers marins et des commandos ? A-t-elle la même valeur (résonnance ?) qu’une bataille comme Camerone pour les légionnaires, ou bien d’autres batailles qui sont moins connues dans la population française comme Bazeilles ou Sidi-Brahim ?

Contre-amiral Olivier Coupry : Tout d’abord, les fusiliers marins ne sont pas nés durant la Première Guerre Mondiale puisque la création officielle de la spécialité « fusiliers marins » de la Marine  remonte à 1856, date de la création de l’école des fusiliers marins à Lorient. Après, durant tout le Second Empire, les fusiliers marins participeront à l’aventure coloniale, en particulier en Extrême-Orient, aux côtés de Charner, et d’autres grands marins.

Ensuite, comme l’a rappelé d’ailleurs René Estienne (1) dans ses différentes conférences, à Dixmude, c’est toute la marine qui a participé aux combats avec 6500 marins issus de toutes les spécialités, des dépôts du Grand Ouest mais également des bâtiments de guerre. Les fusiliers marins à proprement parlé représentaient dans la brigade de l’amiral Ronarc’h un quart des effectifs, principalement concentré sur l’encadrement, mais les trois quarts de la brigade n’étaient pas des fusiliers marins mais uniquement des timoniers, gabiers, manœuvriers ou mécaniciens. .

Cela dit, Dixmude représente un fait d’arme remarquable.

Sur le plan militaire, c’est un des premiers tournants de la Première Guerre mondiale (la campagne des Flandres clôt la guerre de mouvement) et il s’agit d’une des premières batailles modernes.

Ensuite, dans l’inconscient collectif des fusiliers marins, Dixmude est la première grande bataille à laquelle on va se référer. C’est pour cet engagement que les fusiliers marins se voient remettre leur drapeau, le premier de la Marine.  C’est un symbole très fort qui, aujourd’hui encore, participe à la cohésion de toute la force.

TB : Des tranchées de 14 aux actions commandos de 44, que représente alors Ouistreham à côté de Dixmude ?

CA Olivier Coupry : Effectivement, nous avons une deuxième, non pas bataille, mais opération aux racines de la force ; celle du Débarquement à Ouistreham en juin 1944. J’aime personnellement me référer à ces deux événements historiques – Dixmude et Ouistreham – qui font ainsi échos à  chacune des deux composantes de la force des fusiliers marins et commandos aujourd’hui. Les fusiliers marins d’un côté avec l’effectif le plus important – 1500 hommes (qui est d’ailleurs exactement le même effectif de fusiliers marins de spécialité qui était engagés dans la bataille de Dixmude) – et de l’autre côté, les commandos marine à l’effectif beaucoup plus réduit à l’image de ces 177 premiers commandos marine débarqués à Ouistreham.En fait, nous avons une symbolique qui est très intéressante et qui illustre bien les deux pans de la force : une force en défensive, qui tient bon, aujourd’hui engagée dans des missions de protection sur des sites stratégiques. Et une autre, plutôt offensive, plus réduite mais qui manœuvre plus légèrement, plus facilement.

Fusilier marin 2

Crédit : Stéphane Gaudin

TB : Qu’est-ce qui fait la singularité du fusilier marin par rapport à un fantassin et celle du commando marine par rapport aux autres forces spéciales ?

CA Olivier Coupry : La singularité du fusilier marin par rapport à un fantassin de l’armée de terre est qu’il est à la fois un combattant et un marin. Il est depuis de très longues années principalement affecté à la défense des sites stratégiques de la Marine, en particulier ceux qui participent à la dissuasion nucléaire mais depuis quelques années, avec l’émergence des menaces en haute mer, dont la piraterie, nous mettons de plus en plus de fusiliers marins pour protéger certains bâtiments de guerre à effectifs réduits et, comme vous le savez, des navires de commerce jugés stratégiques par le gouvernement, voire des navires de pêche comme nous faisons actuellement dans l’océan Indien.

Le fusilier marin est un fantassin, spécialiste de la protection défense des installations très sensibles de la Marine mais également un marin capable de défendre un bâtiment ou des approches maritimes. Il est parfaitement acculturé à cet environnement particulier.

Le commando marine, lui, fait partie des forces spéciales comme le 1er RPIMa, le  13e RDP ou le CPA 10 dont il partage les procédures, les équipements. Ils se retrouvent d’ailleurs ensemble sur les théâtres d’opérations très régulièrement. En revanche, le commando marine s’il est apte à combattre à terre au sein du COS, est aussi  et surtout l’expert des opérations spéciales ou de police en haute mer ou depuis la mer vers la terre dans les opérations amphibies.

Commandos marine. Crédit : Marine nationale.

Commandos marine. Crédit : Marine nationale.

TB : Un rapport parlementaire sur l’évolution des forces spéciales a été publié en mai dernier, comment vous inscrivez-vous en tant que marin dans cette évolution au sein du COS ?

CA Olivier Coupry : D’abord, le rapport du Sénat dont vous parlez, a été rédigé en écho à la Loi de Programmation Militaire (LPM) qui porte l’accent sur les capacités de renseignement et les capacités des forces spéciales. C’est un vrai choix de stratégie générale de préserver, voire d’améliorer, ces deux composantes de la défense. Bien évidemment, nous nous inscrivons dans cette logique. On voit bien que les opérations aujourd’hui ont énormément évolué depuis la création du COS en 1992 où je servais à l’époque comme commandant de Penfentenyo. Les premières opérations, c’était quasiment des opérations de protection de personnalités à l’étranger, dans des zones sensibles, puis après nous avons eu les opérations « PIFWCs (2)» en ex-Yougoslavie, les opérations de contre-terrorisme en Afghanistan et aujourd’hui dans la bande sahélo-saharienne. Nous voyons bien que depuis 20 ans, il y a une augmentation en quantité et en complexité des opérations spéciales. La LPM et ce rapport réaffirment que demain les forces spéciales seront présentes dans la quasi-totalité des crises qui concerneront les armées françaises. C’est pour cela qu’il important de maintenir l’effort.

Nous nous inscrivons dans ce schéma. Pour la partie commandos marine, je ne dis pas que nous avions anticipé la LPM ou le rapport parlementaire, mais cela fait quelques années que nous avions quand même senti ce besoin de s’adapter, de renforcer certaines capacités, ce qui fait que nous sommes exactement en phase avec les améliorations des forces spéciales. Il y a eu la création du commando Kieffer en 2008, une décision importante mais aussi le lancement de grands programmes nous concernant et je pense en particulier au programme de propulseur sous-marin de troisième génération qui arrivera en phase avec l’admission au service actif des sous-marins nucléaires d’attaque « Barracuda » ; c’est aussi le programme de remplacement de toutes nos embarcations lourdes, l’Ecume qui remplacera l’ETRACO (3) et dont nous avons déjà deux exemplaires. Il y a également une remise à niveau de toutes nos infrastructures d’entraînement, en particulier à Lorient avec la création de la salle de préparation à la mission Lofi, le travail qui a été réalisé sur le complexe de tir de Gâvres etc. La FORFUSCO est en vrai développement, sinon quantitatif parce que la Marine avec la charge de déflation qui lui revient peut au mieux préserver ses effectifs FORFUSCO, mais au moins qualitatif.

Un dernier point sur lequel on a pu également évoluer dans nos organisations et nos structures, c’est ce qu’on appelle la BASEFUSCO (la base des fusiliers marins et des commandos) qui était auparavant une sorte de base navale s’occupant du soutien commun sur le site de Lorient et qui depuis la mise en place des GSBdD (4) est centrée sur le soutien et l’appui opérationnel des commandos marine notamment pour leurs entraînements et leurs opérations. . Ce qui est important pour la force, c’est que la BASEFUSCO est maintenant un outil complètement « commando ». Elle assure la gestion, la maintenance et la projection des équipements et matériels des commandos, des armements spéciaux aux embarcations lourdes en passant par les parachutes, les systèmes d’information et de commandement. à Lorient mais aussi en opération.  La BASEFUSCO est une structure indispensable dédiée aux commandos marine.

TB : Vous êtes indépendants dans tout ce qui se rapporte à l’expérimentation de matériels et d’armements ?

CA Olivier Coupry : Nous avons des procédures pour tester et expérimenter du matériel, que ce soit de notre propre initiative ou avec le COS et, indirectement, avec la DGA.

TB : Vous inscrivez-vous également dans la formation d’armées étrangères ?

CA Olivier Coupry : Nous abordons là le cadre opérationnel piloté par le COS. Nous ne nous inscrivons pas de notre propre initiative sur la formation de forces spéciales étrangères. En fait, les commandos marine ont un bon taux d’emploi en ce moment et ne cherchent pas d’autres missions en ce moment. En revanche votre question en appelle une autre, celle de nos coopérations bilatérales, et là clairement, nous nous inscrivons dans les coopérations qui sont indispensables, utiles dans nos opérations actuelles. Nous travaillons aussi beaucoup avec nos partenaires de l’OTAN. Nous faisons des efforts pour nous entraîner régulièrement ensemble.

Commandos marine. Crédit : Marine nationale.

Commandos marine. Crédit : Marine nationale.

TB : Avec la réduction des budgets, rencontrez-vous des problématiques en termes d’équipements ?

CA Olivier Coupry : En termes d’équipements, la Marine a fait de gros efforts. Nous sommes bien équipés aujourd’hui et heureusement car nous avons des missions exigeantes et de bons résultats que cela soit en opérations spéciales ou dans l’action de l’Etat en mer, notamment dans la lutte contre les narcotrafiquants. Mais quand on emploie beaucoup le matériel, il s’use et nous sommes notamment tous en attente d’un programme interarmées de remplacement de véhicules ; à la fois les véhicules légers forces spéciales (VLFS) et les poids lourds forces spéciales (PLFS).

TB : Comment vous inscrivez-vous comme commandos-marine dans le projet « forces spéciales 2017 » porté par le COS ?

CA Olivier Coupry : Nous sommes déjà en mouvement. Cela sera un peu moins spectaculaire que pour l’armée de Terre qui pourrait peut-être voir ses effectifs légèrement accrus de quelques centaines de personnes.

Concernant nos effectifs, il y a environ 500 commandos dans les 6 unités commandos marine qui sont dans le périmètre du COS au titre des forces spéciales et ces effectifs vont rester stables.

Par contre, la redéfinition du périmètre de la BASEFUSCO nous permet de l’intégrer totalement dans le périmètre des commandos marine. Mais cette évolution est avant tout qualitative, comme je l’ai expliqué précédemment, avec une incidence quantitative. Notre objectif, dans l’accompagnons du projet Forces Spéciales 2017 n’est pas de faire plus de commandos marine et mais avant tout d’avoir de meilleurs commandos marine, mieux équipés, mieux entraînés, parfaitement autonomes pour leurs missions.

TB : Amiral, je vous remercie pour cet entretien.

Propos recueillis par Stéphane Gaudin à bord du BPC Dixmude

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(1) René Estienne fait partie du Service Historique de la Défense. Il est archiviste paléographe, conservateur général du patrimoine et auteur. Il a publié La Compagnie des Indes chez Gallimard en 2013

(2) Persons Indicted for War Crimes

(3) Embarcation de Transport Rapide pour Commandos (canot semi-rigide)

(4) Groupement de soutien de base de défense

Commando marine. Crédit : Marine nationale

Commando marine. Crédit : Marine nationale