A priori rien de particulier à l’écoute de cette marche militaire bien connue du XVIIIe siècle qui est composée en 1767 par le chevalier de Lirou, de la 2e compagnie des mousquetaires du roi. Elle est exécutée pour la première fois lors d’une revue sur la plaine des Sablons la même année.

Elle fut jouée jusqu’à la Révolution, et on dit que Louis XV l’appréciait particulièrement. Effectivement, elle est la plus célèbre des marches militaires françaises du XVIIIe siècle. La plaine des Sablons (actuellement un quartier de Neuilly) servait de terrain d’exercice militaire à cette époque car cette marche a été composée dans un but tactique, comme l’indique son nom, il s’agissait d’exercer les troupes aux différents pas. La tactique se veut alors une science et les théoriciens participent à l’élaboration des Exercices pour les manœuvres de l’infanterie qui doivent permettre à l’armée française de rivaliser avec l’infanterie prussienne (l’armée française battra d’ailleurs l’armée britannique et ses fantassins hessois à Yorktown en 1781). Les débats sur l’ordre mince et l’ordre serré, le passage de la colonne à la ligne font l’objet de savantes études qui se traduisent par des exercices sur le terrain pour expérimenter les différentes mouvements plus complexes les uns que les autres. La Marche tactique se situe au cœur de ces préoccupations.

Les mousquetaires forment deux compagnies de jeunes soldats destinés à devenir officiers après avoir donné la preuve de leurs compétences et de leur efficacité dans la garde royale. Ardents et cultivés, ils ont toujours entretenu un répertoire musical qui leur est propre et auquel de grands compositeurs ont contribué (Lully, Philidor, Rousseau…), mais qu’ils ont aussi eux-mêmes enrichi.

La particularité de cette marche est qu’elle a été composée spécialement pour l’entrainement des troupes. Elle reprend l’ordonnance de 1754 dont la batterie la Marche – on la retrouve dans son enregistrement original ICI – aussi appelée Aux champs sert d’ouverture, comme l’explique le chevalier de Lirou dans sa présentation :

« Cette marche tactique est calquée sur l’ordonnance des marches donnée à toute l’infanterie de France en 1754 et s’accorde parfaitement avec la batterie indiquée par les tambours par cette ordonnance. Elle est composée sur la mesure du pas cadencé et peut servir en même temps au pas emboîté, au pas de route et au pas redoublé en accélérant plus ou moins le mouvement. Elle contient trente mesures ce qui fait en tout avec les deux reprises cent vingt pas ou soixante toises, mesure ordinaire du carré des manœuvres d’un bataillon. Elle commence en levant, ce qui donne un demi temps pour lever le pied gauche, chose indispensable pour être certain de le poser toujours avec précision sur le premier temps de la mesure. »

Cette marche est donc un extraordinaire exercice de céleustique qui illustre la perfection des manœuvres que visaient les théoriciens militaires du XVIIIe siècle. Elle est à rapprocher de l’Exercice pour l’infanterie de 1755 qui publiait avec le texte réglementant les évolutions des troupes, un albums de gravures montrant les gestes du soldat et les mouvements des troupes et fournissant dans l’Instruction pour les tambours de 1754, les partitions des batteries de l’ordonnance. Nous sommes donc en présence d’un système tactique complet et même d’une véritable chorégraphie militaire puisque tous les mouvements sont réglés par des partitions de musique qui relient les mouvements des pieds avec les notes, donnent la vitesse d’exécution et décrivent les pas par des illustrations.

La Marche tactique pousse encore plus loin la sophistication puisqu’elle complète la partition de la batterie de la Marche d’une partition pour orchestre militaire (2 hautbois, 2 clarinettes, 2 cors et 1 basson). En effet, nous sommes en 1767 et l’ordonnance du 19 avril 1766 vient de permettre la création de musiques militaires dans les régiments de l’infanterie royale.

Sous la Révolution, seront composées quantités de Pas de manœuvre et autres Pas redoublés, manifestement dans le but d’entraîner les soldats et sans que l’on sache s’ils furent effectivement utilisés dans pour les manœuvres, mais aucun ne pousse le souci du détail aussi loin que cette composition des mousquetaires.

Le chevalier de Lirou est donc à l’avant-garde de la tactique en composant cette marche magnifique dont il faut bien se souvenir de la fonction originelle : entrainer les troupes au combat. A cette époque où le français était encore la langue internationale, la guerre se faisait en dentelle avec de la musique de qualité.

Thierry Bouzard

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