L’une des particularités de la Marine nationale est que toutes les forces de quelque valeur dont elle dispose sont armées à effectifs complets pendant le temps de paix, si bien que l’on peut dire, en somme, que la Marine est constamment mobilisée. Du moins, telle était la situation au cours de l’été 1914, et il en résulta que, en août de cette année, les divers dépôts de personnel de la Marine étaient encombrés, alors que notre armée s’amaigrissait chaque jour par suite des lourdes pertes qu’elle subissait.

Dès les premiers jours de la mobilisation, le Gouvernement se préoccupait de la diminution très sensible des effectifs de la police parisienne, mais il n’entrait nullement dans ses vues de donner satisfaction à l’Hôtel de Ville, qui désirait la création d’une garde municipale, et demandait des armes pour l’équiper. Comme il n’était pas possible de renforcer la police au moyen des ressources de l’armée, on eut l’idée de faire appel à celles de la Marine, et je fus chargé de constituer un régiment de marins à Paris, au moyen de détachements fournis par les divers ports de guerre. Mais la constitution de ce régiment n’était pas encore achevée que le Gouvernement décida d’en créer un second pour l’affecter à la police de la banlieue.

C’est ainsi que naquirent les deux régiments de marins, que j’entrepris aussitôt d’organiser avec le concours des Capitaines de Vaisseau Delage et Varney, à qui j’en confiai le commandement. La tâche était laborieuse pour bien des raisons. En premier lieu, les régiments comprenaient peu de fusiliers, et se composaient surtout de réservistes, dont la plupart avaient quitté le service depuis longtemps. D’autre part, l’organisation matérielle était nulle. Les divers bataillons n’avaient ni capotes d’infanterie, ni havre-sacs, ni souliers solides, et ils n’étaient même pas tous armés. En revanche, chaque marin avait apporté son sac personnel, et ces maudits sacs, lourds et encombrants, compliquaient gravement le déplacement du moindre détachement. Enfin, nous ne disposions d’aucune voiture, et nous n’étions pas endivisionnés, ce qui nous privait des « services » qui facilitent tant l’existence d’une troupe appartenant aux armées.

L’emploi des marins pour le service de la police donna heu à des négociations laborieuses entre la Préfecture de police et l’Etat-Major du Gouvernement de Paris. La Préfecture tenait, avec raison, pour le fractionnement en petits détachements répartis en beaucoup d’endroits de Paris et de la banlieue, sous la main des commissaires de police.

L’Etat-Major, qui voyait plus loin parce qu’il savait, pensait, avec non moins de raison, que la guerre prenait une tournure telle (août 1914) que le moment approchait rapidement d’affecter les deux régiments de marins à toute autre chose que la police d’une ville d’ailleurs parfaitement calme, et le Général gouverneur me pressait vivement d’organiser et d’entraîner militairement les unités, ce dont je comprenais parfaitement la nécessité. Ce fut le point de vue militaire qui prévalut et, dès le 22 août, les deux régiments formèrent une brigade de marche dont je reçus le commandement.

* *

Ce n’est pas ici le lieu d’indiquer par le menu tout ce qu’il fallut faire pour donner de la cohésion à une troupe qui n’en avait aucune et manquait de tout, sauf de bonne volonté. Chacun y mit toute l’activité dont il était capable ; mais, malgré tout, l’organisation militaire de la brigade était encore fort loin d’être achevée à la fin du mois d’août, alors que l’approche rapide des armées allemandes indiquait que le camp retranché de Paris allait entrer en jeu à très bref délai.

Le 1er septembre, par ordre du Gouverneur (Général Galliéni), la brigade de marins est incorporée à un corps d’armée mixte, commandé par le Général Mercier-Milon, qui fait partie de l’armée de Paris et comprend déjà la 86e D.I.T. et la 168e brigade de la 83e.

La situation militaire est la suivante :

Le corps d’armée mixte a pour mission d’occuper, le 3 avant 12 heures, la région comprise entre la route Paris-Senlis et l’Oise.

La quatrième armée (Général Maunoury) qui opère sa retraite, doit occuper, dans la partie nord du camp retranché, la région comprise entre la Marne et la route Paris- Senlis incluse, de manière à couvrir le camp retranché dans les directions du Nord et de l’Est. Le groupe du Général Ebener (61e et 62e D.R.) doit opérer dans l’ouest de l’Oise, avec la mission générale de s’opposer au débordement de l’ennemi. Le corps de cavalerie Sordets doit couvrir la gauche de l’armée de Paris, sur la rive droite de l’Oise. La 45e D.I. doit être en réserve générale, à la disposition du Général gouverneur, dans la région Argenteuil-Bezons. Enfin, le quatrième C.A. est attendu, mais ne sera en mesure d’agir que le 4 septembre. Tous ces divers éléments doivent constituer progressivement l’armée de Paris, et le camp retranché doit former le point d’appui de gauche des forces françaises qui se replient vers le sud. Dans le corps d’armée mixte, la brigade de marins doit se placer en réserve, en arrière de la 86e D.I.T., dans le secteur Pierrefitte.Groslay-Sarcelles- Arnouville-les-Gonesse.

Dixmude 3

L’ennemi, venant de Montdidier et Roye, a atteint la veille à midi, le front Tricot-Ressons-sur-Matz. De la cavalerie allemande a franchi l’Oise en aval de Noyon. De l’infanterie a atteint l’Oise entre Noyon et Tourotte.

Je donne aussitôt les ordres nécessaires pour concentrer le premier régiment à Saint-Denis, le deuxième (éparpillé dans la banlieue) au Grand Palais, dans la journée du 2, et pour occuper, dans la matinée du 3, les points indiqués par l’État-Major. Les marins sont tous très fiers d’entrer dans l’armée de Paris, mais les éléments de cette armée sont organisés, ou presque, tandis que nous le sommes encore très peu, puisque nous manquons de tout Mais, quoi qu’il en soit, il faut se débrouiller. Je fais réquisitionner, de suite, tous les véhicules qu’on peut atteindre, et des rames du Nord-Sud pour transporter le plus de compagnies possible à la porte de Saint-Ouen. En outre, je forme une colonne de munitions au moyen de vingt-cinq taxis pris aux abords du Grand Palais, et je l’envoie chercher des cartouches à Vincennes.

Dans la matinée du 2, le Général gouverneur fait connaître que les forces allemandes peuvent se présenter devant Paris dès le lendemain, et qu’il y a lieu d’avancer de quelques heures l’exécution des ordres qu’il a donnés. En conséquence, le premier régiment reçoit l’ordre d’occuper tout de suite Arnouville, Groslay, Sarcelles et Pierrefitte, tandis que le deuxième régiment est invité à se concentrer à Saint- Denis au lieu du Grand Palais.

Il serait oiseux de détailler ici tous les mouvements exécutés par la brigade de marins à partir du 2 septembre. Il suffit d’indiquer que les divers éléments de cette brigade changèrent de cantonnement presque tous les jours pendant tout le mois, ce qui compliqua notablement leur organisation matérielle, mais permit d’en obtenir très rapidement une maniabilité telle que le Général gouverneur enleva la brigade au corps d’armée mixte pour en faire, avec un régiment de zouaves, une réserve spéciale, placée sous ses ordres directement et qu’il qualifia, à mon grand étonnement, de « troupe la plus souple et la plus rapide de son armée ».

L’organisation matérielle de la brigade est terminée dans les premiers jours d’octobre, et, le 6, je reçois l’ordre de l’embarquer le lendemain matin, dans sept trains qui partiront des gares de Villetaneuse et de Saint-Denis. Destination inconnue. Je sais seulement que nous montons vers le Nord, et je crois que nous allons à Dunkerque. Au moment où elle quitte l’armée de Paris, la brigade de marins se compose de : deux régiments de marche à trois bataillons de quatre compagnies de 250 hommes ; une compagnie autonome de huit sections de mitrailleuses, deux ambulances pourvues du matériel nécessaire pour hospitaliser des blessés attendant leur évacuation.

Pas d’artillerie, naturellement.

Elle laisse à Paris, au Grand Palais, un petit dépôt qui rendra dans la suite des services précieux.

Voyage lent et fastidieux comme tous ceux de ce genre. Dans les gares où l’on s’arrête, les marins regardent avec un très grand intérêt les nombreux trains qui transportent l’armée anglaise vers le Nord. C’est la course à la mer, bien connue depuis lors.

A leur passage à Dunkerque, les trains des marins sont dirigés sur Anvers qui est toujours assiégé par les Allemands et tient encore.

Mais, à Gand, ils sont arrêtés par l’autorité militaire belge, les voies du chemin de fer Gand-Anvers étant coupées à Lokeren. Je débarque moi-même à Gand vers 10 heures, et je me mets aussitôt en rapport avec le Lieutenant-Général Clooten qui commande à Gand avec le titre de Gouverneur militaire des territoires non occupés par l’ennemi et les alliés.

Le Lieutenant-Général se dit fort heureux du renfort que je lui apporte, car il va se trouver fort en l’air, d’un moment à l’autre, du fait de la situation stratégique qui est la suivante :

Les forts de l’enceinte d’Anvers sont pris, et les six divisions de l’armée belge effectuent leur retraite vers l’Ouest. Toutefois, l’une de ces divisions n’a pas encore quitté Anvers, non plus qu’une forte brigade de 9.000 fusiliers anglais de la Royal Navy et de la Royal Naval Reserve, mais ces troupes vont suivre le mouvement général. Deux divisions belges sont à l’ouest du Canal de Terneuzen, mais les trois autres ne l’ont pas encore franchi. Une division de cavalerie flanque cette marche au Sud.

Peu ou point de nouvelles de l’ennemi que l’on croit cependant en forces à Alost qui n’est qu’à 24 kilomètres de Gand, et il est évident que l’attaque des Allemands est imminente.

Le Lieutenant-Général dispose de deux régiments de ligne, d’une brigade mixte, d’une brigade volontaire, de huit escadrons de cavalerie et d’une compagnie cycliste, mais tous ces éléments n’ont que des effectifs très réduits.

Au point de vue tactique, la couverture de Gand comporte trois secteurs :

  • Le secteur Nord-Escaut, à l’est de la ville. Le secteur Entre-Escauts, dont les lignes, partant de l’Escaut amont à Eecke, rejoignent l’Escaut aval à Quatrecht, en passant par Lemberge.
  • Le secteur Sud, entre l’Escaut et la Lys, d’Eecke à Deynze, par Nazareth où se trouvent deux compagnies de territoriaux français.
  • Le Lieutenant-Général me prie de prendre, dès le lendemain matin, le commandement du secteur Entre-Escauts, par où l’ennemi se présentera probablement, et de renforcer le secteur nord.

Après avoir pris congé du Lieutenant-Général, je déjeune à l’hôtel de la Poste avec mon état-major, puis je reçois le Général Pau, qui arrive d’Ostende et m’explique ma mission tout en déjeunant lui-même. J’apprends alors que je dois retenir les Allemands à l’est de Gand, jusqu’à ce que l’armée belge tout entière et le détachement britannique soient à l’ouest du canal de Terneuzen, après quoi, je devrai m’inspirer des circonstances pour me replier vers l’ouest, moi aussi. Le Général ajoute que le G.Q.G. belge est à Eccloo aujourd’hui, sera à Bruges demain, et que je puis m’attendre à être attaqué d’un moment à l’autre. Le Général repart aussitôt après avoir déjeuné, puis mon Etat-Major prépare les ordres suivants :

Le commandant du premier régiment commandera le secteur Nord-Escaut à partir du 9 octobre à 5 heures, et poussera dès ce soir son deuxième bataillon sur la région Destelbergen-Heusden-Goudenhaut. Il placera demain matin son premier bataillon en soutien au château de Grabbenberg, sur la route de Gand à Destelbergen. Le commandant du deuxième régiment placera ce soir un bataillon sur la ligne Controde-Quatrecht, et un autre bataillon dans la région de Melle, en soutien. Le reste de la brigade, à mesure des débarquements, sera placé en réserve sur la plaine d’exercices de Ledeberg (entrée sud-est de Gand) à ma disposition.

Les trains et les ambulances cantonneront à la sortie nord-ouest de la ville, sur la route de Marjakerke. P.C. de l’Amiral au carrefour de Schelde, à mi-chemin entre Melle et Gand, à portée immédiate des deux fronts. Je me rends ensuite à Melle, où je prends contact avec le Général belge Decamp qui y commande et me met au courant de la situation. Puis j’examine la disposition du front entre Gontrode et Quatrecht, où passent l’Escaut, la grand’ route d’Alost et Bruxelles, et la bifurcation des voies ferrées vers Termonde-Alost et vers le sud. Ces voies sont sur des remblais très élevés.

Dans la soirée, j’apprends l’arrivée, pour le lendemain, de la septième division anglaise, commandée par le Général Cappers. Le 9 octobre, les ordres sont exécutés, et je prends le commandement du Secteur Entre-Escauts. En même temps je prends le commandement d’un ensemble assez hétérogène, qui comprend :

  • La brigade de marins, entre Goudenhaut et Gontrode, à cheval sur l’Escaut ;
  • Une brigade mixte belge (Général Scheere), une brigade de volontaires belges, un détachement de gardes civiques, entre Gontrode et Eecke ;
  • Un groupe d’artillerie de campagne anglais qui n’a pas encore trouvé d’emplacement de batterie ;
  • Un groupe d’artillerie de campagne, de la brigade mixte, en position à Lindenhoek ;
  • Une compagnie cycliste pour les liaisons ;
  • Une division de cavalerie belge indépendante ;
  • Six escadrons du deuxième régiment de chasseurs à cheval.

Tout cela représente un front, assez irrégulier, d’une vingtaine de kilomètres, et je commence à trouver que mon propre Etat-Major est un peu maigre pour la mission qui lui incombe. Dans la matinée, ne sachant rien de l’ennemi, j’envoie la cavalerie en reconnaissance, surtout dans le sud, et je fais reconnaître les routes de retraite à l’ouest de Gand. Puis je vais aux renseignements au Q.G. du Lieutenant-Général, après avoir prescrit aux deux bataillons de ma réserve de s’établir dans les environs de Schelde.

On signale de très gros incendies à Anvers que l’on croit pris et l’occupation progressive, par l’ennemi, de la région entre Dender et Escaut. L’armée belge continue sa retraite vers Bruges, et la septième division anglaise commence à débarquer à Gand. Le Lieutenant-Général trouve que les affaires vont mal.

A midi, l’ennemi attaque sur le front Quatrecht-Gontrode qui est occupé par le premier bataillon du deuxième régiment. La fusillade est vive, si vive même, que je vois la nécessité de demander des cartouches à Dunkerque, d’urgence, faute de pouvoir me ravitailler sur place. A 14 heures, je renforce la ligne de feu par le bataillon de soutien et je fais venir à Melle un bataillon de la réserve.

Vers la fin de l’après-midi, l’ennemi se retire sans avoir pu entamer notre ligne, mais il ne s’éloigne pas, et il organise son front.

Le Général Cappers, qui vient de prendre le commandement supérieur, me maintient dans le commandement du secteur Entre-Escauts où il me renforce de deux bataillons anglais dont je place l’un entre Gontrode, droite des marins, et Lemberge, qui devient la gauche belge ; tandis que l’autre reste en réserve à Schelde. Le Général Cappers donne au brigadier-général Ruggles-Brise le commandement du secteur Nord-Escaut, où il place deux régiments anglais à la gauche des marins, au nord de Destelbergen.

Dans la soirée, les Allemands attaquent de nouveau et nous prennent Gontrode, mais ils ne peuvent entamer le remblai du chemin de fer.

Dans la matinée du 10, nous reprenons Gontrode, que les Allemands nous enlèvent encore une fois dans la soirée, mais que nous réoccupons la nuit. Dans la matinée du 11, le Général Cappers m’informe que le mouvement de l’armée belge est terminé, que le corps naval britannique a dû pénétrer en Flandre hollandaise où il sera interné, que les forces allemandes augmentent d’heure en heure devant nous et que nous nous décrocherons le soir même.

A partir de 18 heures, la brigade de marins s’écoule rapidement vers l’ouest, et arrive à Aeltre vers 5 heures du matin, le 12. Elle repart à midi pour Thielt où elle cantonne pour la nuit, ayant fait 55 kilomètres environ en vingt heures, sans un seul traînard.

Dans la nuit, l’ordre arrive de partir pour Thourout à 8 heures par l’itinéraire Pitthem, Coolscamp, Lichtervelde. Le général Cappers m’envoie ses adieux en m’informant que nous nous séparons à la sortie de Lichtervelde, sa division allant à Roulers.

A 15 heures, la brigade de marins cantonne en alerte à Thourout, et mon aide de camp Valat, que j’ai envoyé en liaison au G.Q.G. belge à Nieuport, me rapporte que :

  • 1° La brigade de marins dépend directement du G.Q.G. belge.
  • 2° L’armée belge est rassemblée, partie entre les marais de Ghistelles et les bois de Vynendaele, partie derrière l’Yser, vers Dixmude et plus au nord.
  • 3° Ordre est donné de faire tête sur la ligne Ghistelles-bois de Vynendaele Cortemark Staden- Menin, qui sera occupée dès le lendemain à 8 heures et organisée définitivement dans la journée.
  • 4° Dans cette ligne, la brigade de marins s’établira entre la lisière sud du bois de Vynendaele et la gare de Cortemark, en liaison à gauche avec la 4e D.A. belge, et à droite avec les troupes britanniques.

Le groupe Pontus, de l’artillerie de campagne belge, est mis à ma disposition.

Commencés vers 11 heures le 14 octobre, les travaux d’organisation du front des marins sont terminés vers 18 heures, malgré la pluie persistante, mais je ne trouve aucune liaison à droite, les Anglais étant toujours à Roulers.

D’accord avec l’Etat-Major de la 40 D.A. belge, je signale cette situation fâcheuse au G.Q.G. qui répond de tenir quand même.

Vers 20 heures, un télégramme du G.Q.G. me place sous les ordres du Lieutenant-Général Michel, commandant la 4e D.A. et m’informe que la 5e D.A. va se placer à la droite des marins, mais, à minuit, tout est changé. Des mouvements considérables de troupes allemandes ayant lieu devant nous, les divisions d’armée 1re, 2e, 4e, et la brigade des marins reçoivent l’ordre de se retirer derrière l’Yser, qu’elles seront chargées de défendre 2e D.A. à Nieuport et Saint-Georges, 1re D.A. à Schoorbakke, 4e D.A. à Tervaete, les marins à Dixmude.

Dixmude carte

Les divisions d’armée 3e, 5e et 6e, qui restent à la disposition du G.Q.G., doivent se rassembler : 3e à Lampernisse, 5e au nord de la forêt d’Houthulst, 6e au nord de Bixschoote, la 2e D. C. (Général de Monge) au nord de Cortemark, avec repli par Nieuport.

Le mouvement commence à 4 heures, sous la pluie, et par une route très encombrée. A midi, la brigade de marins arrive à Dixmude où le Lieutenant-Général Michel me fait connaître sa mission qui est de tenir à tout prix les débouchés Est de Dixmude jusqu’à ce qu’on ait terminé les transports de matériel important par les voies ferrées Nieuport-Dixmude-Dixmude-Furnes qui se rejoignent à Caeskerke, halte située à 1 kilomètre à l’ouest de Dixmude. Une fois ces transports terminés, la brigade devra défendre le débouché Ouest de Dixmude, c’est-à-dire interdire le passage de l’Yser.

Je fais organiser aussitôt une ligne courbe partant du carrefour au sud du château de Woumen, englobant Eessen, et aboutissant, par la route de Vladsloo, au pont du canal d’Handzaeme. Le groupe Pontus est mis en batterie au sud de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours. Deux bataillons et le groupe d’artillerie en ligne, deux bataillons en soutien, deux bataillons en réserve.

Dans la matinée du 16, étant informé que les transports Nieuport-Furnes, via Caeskerke, sont terminés, j’abandonne notre position, que je juge trop étendue pour nos effectifs, et j’établis un nouveau front sur un demi-cercle, convexe vers l’est ayant son centre à l’Hôtel de Ville de Dixmude, et environ un kilomètre de rayon. La nouvelle position est divisée en deux secteurs séparés par la route Dixmude- Caeskerke, le secteur nord appartenant au premier régiment, le secteur sud au deuxième. Je place mon Q.G. et mon P.C. à la gare de Caeskerke, et une réserve d’un bataillon au carrefour d’Oude-Barreel, tandis que le groupe Pontus place deux batteries au sud du passage à niveau nord-ouest du carrefour et la troisième au nord de Caeskerke-village.

A 16 heures, les Allemands attaquent, sont repoussés, et nous agacent pendant toute la nuit. Dans la soirée, le Colonel de Wleschouwer commandant le 3e régiment d’artillerie de campagne belge m’amène deux autres groupes de son régiment, et prend le commandement de l’artillerie mise à ma disposition.

Dans la matinée du 17, je reçois un bataillon de la 3e D.A. et la journée se passe en luttes d’artillerie. Le 2e C.C. français opère vers Thourout et Roulers, et les Allemands ont dû se retirer pour ne pas être coupés. Les Belges tiennent toujours Keyem.

Le 18, une brigade de goumiers est mise à ma disposition, et je l’envoie patrouiller dans la région de Bovekerke, tandis que je fais réoccuper Eessen par le bataillon de Kerros (2/1) qui doit se mettre en relation avec la 4e D.C. française qui est à Zarren. Le Général de Buyer, qui commande cette D.C., me fait demander d’occuper Zarren, pour qu’il puisse continuer sur Cortemark, mais je suis obligé de répondre que je ne puis détacher de troupes vers l’est sans l’ordre du G.Q.G. belge. Ce mouvement me paraît d’ailleurs fort peu opportun, car, au même moment, les Allemands attaquent Keyem et Beerst avec des forces importantes.

Dans la soirée, j’apprends que les Belges ont dû évacuer Keyem trop fortement canonné par l’artillerie lourde allemande, mais tiennent toujours Beerst.

Le 19 octobre, au début de la matinée, les Allemands attaquent vigoureusement Beerst et Leke. La 4e D.A. demande qu’on la soutienne et le G.Q.G. décide d’attaquer l’ennemi par son flanc Sud. La brigade de marins, chargée d’attaquer Keyem par Beerst, tandis que la 5e D.A. attaquera par Vladsloo, est remplacée dans la tête de pont de Dixmude par la brigade Meyser, de la 3e D. A.

Dixmude 4

Le deuxième régiment de marins se met en devoir d’attaquer Keyem en se couvrant du côté de Vladsloo par un bataillon, mais il est attaqué lui-même, sur son flanc droit, à hauteur de Beerst que les Belges n’occupent plus.

Il faut donc d’abord reprendre Beerst, ce qui est fait à la tombée de la nuit. Mais, aussitôt après, je reçois l’ordre de ramener ma brigade à l’ouest de l’Yser et de la cantonner, pour la nuit, à Caeskerke et à Saint- Jacques-Capelle. La brigade Meyser occupe toujours la tête de pont ; les goumiers sont rentrés à Loo. Le lendemain matin, 20 octobre, la brigade Meyser est placée sous mes ordres et je donne le commandement de la tête de pont au Colonel Jacques du 3e de ligne. Avec les deux brigades, je suis chargé de tenir l’Yser sur 4 kilomètres, depuis la borne 16, aboutissement du chemin digue qui vient d’Ootskerke, au nord, jusqu’à la borne 20 aboutissement du chemin de Saint-Jacques-Capelle au sud. La tête de pont durera ce qu’elle pourra, le plus longtemps possible, certes, mais la position principale est l’Yser que l’ennemi ne doit pas franchir. Je replace mon P.C. et mon Q.G. à la gare de Caeskerke.

A notre droite, nous sommes en liaison, à la borne 20 de l’Yser, avec la 1re D.A. qui tient le fleuve jusqu’à Knocke, à notre gauche, nous nous relions au 1er de ligne à la borne 16 du fleuve.

Dans la matinée le Général commandant le 2e C.C. français m’informe qu’il est fortement pressé sur le front Zarren-Stadenberg-Westrosebeke-Passchendaele, et qu’il a dû abandonner Stadenberg à 8 heures. Puis j’apprends qu’une forte colonne marche de Thourout sur Dixmude.

Dixmude 2Quoi qu’il en soit, l’artillerie allemande bombarde violemment Dixmude et nos tranchées à partir de 11 heures. A 16 heures, l’infanterie allemande attaque vigoureusement la tête de pont, et je dois mettre toute notre artillerie en jeu. Le Colonel Jacques demande du renfort, et je lui envoie quatre compagnies de marins. Vers 20 heures, les Allemands cessent leur attaque, mais pour la reprendre plusieurs fois au cours de la nuit, en particulier par un vigoureux assaut, à cheval sur la route d’Eessen, à 2 heures du matin. L’assaut est repoussé, mais j’ai dû mettre deux compagnies de marins de plus dans la tête de pont. Le 21, au jour, le bombardement reprend, très violent, et devient général sur les tranchées, la ville, les ponts, la gare de Caeskerke et les routes en arrière. Nos pertes sont fortes et je dois demander à la Marine de les combler au plus vite. Dans la soirée, je suis informé que des tranchées occupées par des marins et des Belges viennent d’être prises par des Allemands, et qu’un mouvement de repli se dessine. J’ordonne aussitôt de reprendre les tranchées perdues, et j’envoie en renfort à la tête de pont trois compagnies de marins et deux compagnies belges. La compagnie de marins Cantener déloge l’ennemi des tranchées conquises et la situation se rétablit, mais il faut aussitôt parer à une autre attaque venant du sud. Enfin, la bagarre cesse à 21 heures et nous avons conservé toutes nos positions, mais nous avons perdu beaucoup d’hommes et d’officiers.

Le deuxième corps de cavalerie a dû reculer jusqu’à l’ouest de la forêt d’Houthulst. Le Général Bidon, gouverneur de Dunkerque, me fait savoir qu’il attaquera le lendemain sur Merckhem, avec la 87e et la 89e D.I.T.

Nous terminons l’évacuation de la population civile de Dixmude, la ville étant tout à fait inhabitable.

Le 22, le bombardement reprend dès l’aube, et nous constatons que le calibre des obus qui nous parviennent a augmenté.

Ce bombardement va devenir d’ailleurs permanent, et je n’en parlerai plus. Je dois dire seulement que je ne puis le faire cesser, ni même l’atténuer, puisque je ne dispose que d’artillerie de campagne qui ne peut atteindre les batteries lourdes de l’ennemi. A ce point de vue, nous sommes bien obligés de courber le dos sous l’averse.

Ce même jour, le Général Foch, qui commande le groupe des armées du nord, fait savoir que le Général d’Urbal prend le commandement du détachement d’armée de Belgique, qui comprend :

  • Le 9e corps d’armée ;
  • La 42e D.I., qui commence à débarquer dans le nord ;
  • Le groupe des divisions territoriales du Général Bidon ;
  • La brigade de marins.

Le 23, nous constatons la présence du calibre 210 allemand puis du calibre 280, et nous voyons apparaître deux drachen-ballons. Je reçois deux batteries de 155 court, et deux batteries de 120 long, matériel et personnel français, et je les fais mettre en position, à l’ouest du carrefour d’Oude-Barreel pour le 155, à l’ouest d’Ootskerke pour le 120. A notre droite, nous sommes maintenant en liaison avec le 89e D.I.T., qui a relevé la 5e D.A. belge.

Les Allemands ont forcé le passage de l’Yser entre Schoorbakke et Tervaete, ce qui est très inquiétant, mais on dit que la 42e D.I. progresse de Nieuport vers Lombartzyde. Le 24, le bombardement devient très violent dès l’aube, venant de la direction de Vladsloo, d’Eessen, Merckhem, et même du nord, ce qui indique que les Allemands sont en forces sur la rive ouest de l’Yser. Nous savons, par ailleurs, que les contre-attaques belges n’ont pu refouler l’ennemi sur la rive droite.

Vers 7h30, l’observateur de notre artillerie lourde, qui se tient sur le toit de la minoterie du pont-route, me fait dire que les troupes belges qui prolongent notre gauche sur le fleuve, se replient. J’alerte aussitôt le bataillon de marins qui se trouve en réserve au carre-, four d’Oude-Barreel, et je l’envoie vers le nord, sous le commandement du Capitaine de Frégate Jeanniot, avec la mission de se porter vers Oude-Stuyvekenskerke et la ferme Den Toi en, d’attaquer l’ennemi et d’empêcher à tout prix sa progression vers le sud. J’admets, en effet, d’avoir l’ennemi sur notre flanc gauche, mais non d’être tourné par lui.

Comme il me faut aussi renforcer la gauche de notre front de l’Yser qui devient un point très sensible, je n’ai plus de réserves, et cependant la tête de pont demande instamment des renforts, en prévision d’une attaque frontale que l’intensité du bombardement fait présager. Je refuse le renfort, car le plus gros danger est au nord. Notre position, déjà difficile à cause de sa forme en demi-cercle, deviendrait intenable si les Allemands parvenaient au chemin- digue qui va d’Ootskerke à la borne 16 de l’Yser.

Vers 8 heures, du quai de la gare de Caeskerke, d’où je surveille ce qui se passe, j’aperçois dans le nord de longues files de troupes qui se replient vers l’ouest. Le Colonel de Wleschouwer, ses adjoints et les officiers de mon État-Major partent aussitôt pour essayer d’enrayer ce repli, et je me rends moi-même à Caeskerke-village pour activer les mouvements du bataillon Jeanniot. La situation exige, en effet, une intervention immédiate, d’une part parce qu’il faut absolument, par notre attaque de flanc, arrêter l’attaque allemande qui peut compromettre le front belge, et, d’autre part, à cause de l’effet moral qu’une attaque de flanc sur notre position de la rive gauche de l’Yser peut produire sur la garnison de notre tête de pont de la rive droite.

Avant 9 heures, les quatre compagnies Jeanniot sont déployées au sud du chemin- digue, leur droite à peu près en liaison avec la gauche de notre front de l’Yser, et je reviens à mon P.C. de Caeskerke. Des renseignements belges m’informent alors que l’ennemi n’est pas encore parvenu à Oude-Stuyvekenskerke, mais qu’il occupe la ferme Den Toren. J’envoie au Commandant Jeanniot l’ordre d’avancer en laissant une compagnie en réserve au chemin-digue. Les trois autres se trouvent engagées dès qu’elles franchissent la digue, et progressent vers le nord, mais très lentement en raison des difficultés du polder gorgé d’eau. Les tanks à pétrole de la borne 15 de l’Yser commencent à flamber en dégageant des fumées noires très épaisses qui obscurcissent le paysage déjà très assombri par une pluie continuelle.  Avec les éclatements incessants et fulgurants de nombreux obus de tous calibres, cela forme un tableau d’une grandeur vraiment tragique et saisissante, qui force l’admiration.

Vers 11 heures, le bataillon Jeanniot, qui n’est plus dans mon secteur depuis qu’il a franchi le chemin-digue, passe sous les ordres du Général commandant la 16e brigade belge qui lui prescrit de se porter vers Oude-Stuyvekenskerke par la ferme Roodepoort. Vers 13 heures, le Commandant Jeanniot me fait dire qu’il a bon espoir d’atteindre la ferme Den Toren avant la nuit, mais à 14 heures, la situation se modifie complètement. D’une parte le bombardement lourd allemand se concentre sur cette région, et nos pertes croissent rapidement ; d’autre part, sous une violente attaque, les troupes belges perdent le village d’Oude-Stuyvekenskerke, que les Allemands garnissent aussitôt de mitrailleuses dont le feu nous fait beaucoup de mal. De plus, notre compagnie de droite recule, ayant perdu tous ses officiers et ses premiers maîtres, et sa voisine en fait autant. Le mouvement en avant se trouve arrêté net, et tout ce que peut faire le Commandant Jeanniot est de rallier ses éléments tant bien que mal derrière une partie du chemin-digue. Puis la nuit tombe et ramène le calme.

L’attaque du Den Toren a échoué, la journée a été dure et nos pertes sont considérables, mais notre position n’a pas été ébranlée, nous ne sommes pas tournés et le front général n’a plus de brèches. Tel qu’il est réalisé ce soir du 24 octobre, ce front sera d’ailleurs identiquement le même dans quatre ans.

Cependant, j’ai sur les bras un front de plus, orienté face au nord, et cela m’en fait trois en comptant les deux que je conserve face à l’est. D’autre part, le nouveau front nord est perpendiculaire au front de l’Yser. L’ennemi nous enveloppe donc sur les trois quarts du cercle, et les coups de revers vont constituer notre ordinaire normal.

J’avise le Général d’Urbal de cette situation, et voici ce qu’il me répond :

« II est de la plus haute importance que l’occupation de la ligne de l’Yser par les armées alliées soit maintenue coûte que coûte. « Il va de notre honneur d’aider les Belges dans cette tâche jusqu’à l’extrême limite de nos moyens.

« En conséquence, le passage de Dixmude devra être tenu par vous tant qu’il restera un fusilier marin vivant, quoi qu’il puisse arriver à votre droite ou à votre gauche. Si vous êtes trop pressé, vous vous enterrerez dans des tranchées. Si vous êtes tourné, vous ferez des tranchées du côté tourné. La seule hypothèse qui ne puisse être envisagée, c’est la retraite. »

C’est net et clair. Je suis d’ailleurs parfaitement d’accord avec le Général, car la seule hypothèse que je n’envisage pas est bien celle d’une retraite que je serais d’ailleurs fort en peine d’exécuter dans les circonstances où nous sommes. La lettre du Général vient à point pour deux raisons : d’abord, elle allège, si elle ne l’enlève pas, le poids qui pèse de plus en plus lourdement sur ma conscience à mesure que s’accroissent des pertes que je vois de trop près pour ne pas en être douloureusement affecté. En second lieu, l’accomplissement du devoir est d’autant plus facile que ce devoir est plus simple. Or, n’étant pas tout à fait du métier, je ne suis pas sans inquiétude pour le cas où il me faudrait manœuvrer tout en restant fortement accroché. Du moment qu’il ne s’agit que de tenir bon jusqu’à destruction totale, je récupère immédiatement toute ma sérénité d’esprit.

A la fin de sa lettre, le Général ajoute, d’ailleurs, que la 42° division (Général Grossetti) va entreprendre de refouler les Allemands sur la rive droite de l’Yser.

Ici s’arrête le premier chapitre de l’histoire de la Brigade des Fusiliers Marins.

La voici sur ce terrain où, durant plus d’une année, stoïquement accrochée au sol, elle luttera, sans une défaillance, contre les attaques incessantes de l’ennemi.

Amiral RONARCH

Pierre-Alexis Ronarc’h est un marin français né le 22 novembre 1865 à Quimper et décédé le 1er avril 1940 à Paris. 

A 15 ans et demi il est admis à l’Ecole Navale. Il est Lieutenant de vaisseau à 24 ans et il participe à la campagne de Chine en 1900 en tant que commandant en second d’un détachement français de 160 marins qui résiste à la révolte des boxers.

A 42 ans il est le plus jeune Capitaine de vaisseau de la marine française. En juin 1914 il accède au grade de contre-amiral et il est désigné comme commandant de la Brigade de fusiliers marins en cours de formation à Lorient. Il dirigera la Brigade jusqu’à sa dissolution le 6 novembre 1915. Il est promu vice-amiral, puis chef d’état-major de la marine en 1919.

Plus d’informations sur l’Amiral Ronarc’h en consultant l’espace Traditions de l’Ecole navale

Ronarc'h