Lorsqu’on essaye de penser la prochaine guerre, on a généralement tendance à le faire dans les termes et les conditions de la précédente ou, pour paraphraser Albert Einstein, on s’efforce trop souvent de concevoir la guerre du futur avec l’outillage conceptuel du passé. C’est le constat auquel parvient l’historien britannique Lawrence Freedman dans son dernier ouvrage intitulé, The Future of War : a History (1). L’auteur examine la littérature anglophone produite à ce sujet depuis la fin du XIXème siècle. Il relève notamment que la technologie joue un rôle disproportionné dans les études proposées, que les guerres civiles font l’objet de très peu de considération et que la durée d’un conflit ainsi que l’échec des stratégies envisagées ne sont presque jamais évoqués. Il souligne combien, à chaque époque envisagée, la réflexion est victime des effets de mode et de concepts en vogue : Revolution in Military Affairs ; Effect based Operations, Cyberwar, etc. Il en va de même des scénarios de 3e Guerre mondiale, 4e Guerre mondiale, voire 5e… suivant la datation adoptée.

Or il semble que ce phénomène soit en train de se reproduire en ce moment. Expliquons.

Les essais nucléaires, les tirs de missiles et les menaces proférées par la Corée du Nord, le programme nucléaire iranien, le retour de la Russie sur la scène stratégique mondiale, la compétition de plus en plus acérée entre les Etats-Unis et la Chine avec les déclarations parfois tonitruantes du Président Donald Trump sur la relance de la Guerre froide conduisent plusieurs commentateurs à évoquer très sérieusement le spectre d’une nouvelle grande guerre entre Etats (2). S’il est évident que les éléments précités sont inquiétants et qu’ils ne favorisent pas la paix et la stabilité internationales, il importe cependant de garder à l’esprit qu’une telle interprétation – une grande guerre entre États – correspond précisément à l’analyse de Freedman : penser la guerre de demain dans les termes de la précédente. En l’occurrence, ce sont les armes nucléaires qui, semble-t-il amènent les experts à de telles conclusions.

Mais, ce ne sont ni les armes, ni la similitude des situations qui déterminent la configuration de la guerre. Cette dernière est avant tout conditionnée par les unités politiques susceptibles de la mener. Et il apparaît qu’aujourd’hui les États soient de moins en moins aptes à le faire ; leurs opinions publiques ne les soutiennent plus et leurs ressources économiques et militaires n’y suffisent plus. En revanche, de nouveaux acteurs sont en passe de supplanter les Etats en tant que « machines de guerre » : ce sont les différents groupes armés, en particulier ceux actifs sur la façade sud de la Méditerranée, au Proche- et Moyen-Orient. Ceux-ci sont capables de financer armes et combattants efficacement et dans la durée.

Ces organisations sont déjà présentes en Europe occidentale comme l’indique les différents attentats, tueries et fusillades en France, en Belgique, au Royaume-Uni, en Espagne et ailleurs. En conséquence, la guerre a déjà commencé à prendre pied sur notre continent. Elle s’insinue déjà dans le quotidien de nos sociétés. Nul besoin d’imaginer une nouvelle ère nucléaire, ni une nouvelle course aux armements : l’ennemi est déjà dans la place et la crise migratoire actuelle fait de l’Europe un espace en libre accès.

C’est dans cette perspective qu’Alain Baeriswyl et moi-même avons confectionné le petit ouvrage, Citoyen-soldat 2.0 : mode d’emploi, aux éditions Astrée.

Bernard WICHT

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1/ awrence FREEDMAN, The Future of War : a History, Londres, Allen Lane, 2017.

2/ Cf. notamment l’article dans The Economist du 25 janvier 2018, « The next war : the growing danger of great-power conflict », https://www.economist.com/news/leaders/21735586-how-shifts-technology-and-geopolitics-are-renewing-threat-growing-danger .