Alors que le président de la République est en visite d’Etat dans le Royaume chérifien, il nous a semblé utile de revenir sur ce pays singulier que les tourmentes semblent épargner et qui sous la conduite de Mohamed VI devient progressivement un pays émergent.

Le phénomène qu’il est désormais convenu d’appeler le Printemps arabe aura consisté essentiellement dans la chute de régimes dictatoriaux militaires ou policiers, d’inspiration séculière, nationaliste et/ou socialiste, suite à d’immenses manifestations populaires.

La revendication démocratique aura été portée par des masses hétéroclites, composées pour l’essentiel de jeunes diplômés au chômage, de bloggeurs issus de la jeunesse des classes moyennes occidentalisées, des quelques activistes des nombreuses chapelles plutôt orientées à gauche et des très nombreux militants du tissu associatif islamiste. Ce bref exposé des motifs vaut aussi bien en Egypte, qu’en Tunisie et en Lybie, même si dans le cas Libyen, l’intervention de la coalition aura été nécessaire pour entraîner la chute de Kadhafi. Profitant du discrédit des anciennes oligarchies séculières et de l’inorganisation des jeunes formations politiques « à l’occidentale », les islamistes sont sortis grand vainqueurs des premières consultations électorales. Ils ont récolté les fruits de décennies de travail de terrain au cœur des populations déshéritées. La victoire des Frères musulmans en Egypte et de leurs versions locales en Tunisie et en Lybie fut le triomphe de l’islamisme politique. L’enthousiasme – sans doute prématuré – des observateurs s’est mué en inquiétude lorsque les peuples nouvellement affranchis des autocraties en uniforme ont plébiscité la charia.

En sus de la victoire de l’islam politique, on a assisté également à une percée des salafistes, dont l’orientation principale – la réislamisation « par le bas » des pratiques sociales – n’entre pas dans le champ politique. Ils sont venus concurrencer et contester l’hégémonie des Frères, en les débordant, si l’on peut dire, sur leur droite, contribuant à radicaliser l’ensemble.

Suite à la formidable déstabilisation de l’ensemble nord-africain par la bourrasque du Printemps arabe, la chute de Kadhafi aura également des effets dévastateurs sur l’ensemble de la région sahélienne. Les indépendantistes de l’Azawad fraîchement rentrés au Mali pactisent avec les groupes jihadistes armés. Le risque de contagion est régional. Mali, Nigeria, Burkina Faso, Côte d’Ivoire. L’ensemble menace ruine. C’est la sécurité de l’Europe qui est désormais en jeu. Un pays du Maghreb semble cependant faire exception : le Maroc.

Tandis que François Hollande est en visite dans le Royame du Maroc, Charles Saint-Prot, président de l’Observatoire d’études géopolitiques (OEG) a organisé un petit-déjeuner au Sénat, le 4 avril, autour de L’exception marocaine, titre de l’ouvrage collectif qu’il vient de codiriger avec Frédéric Rouvillois, aux éditions Ellipses. Les auteurs, spécialistes français et marocains, ont voulu chercher les raisons de cette singularité du Maroc. Ils ont voulu cerner pourquoi le Maroc fait exception.

Une singularité institutionnelle

Les institutions marocaines ont démontré à plusieurs reprises leur capacité réformatrice depuis l’indépendance. Si les réformes se sont récemment accélérées sous la pression de certaines impatiences populaires, elles se poursuivent dans un contexte stable et dans le cadre institutionnel de la monarchie.

Selon Philippe Lauvaux et Christophe Boutin – deux auteurs de contributions à l’ouvrage L’exception marocaine –  l’atout majeur du Maroc est sa Monarchie millénaire. Elle est non seulement le socle de l’identité marocaine, mais aussi et surtout le moteur des réformes.  Le réformisme marocain confirme la remarque du philosophe anglais Edmund Burke : « Un Etat sans les moyens de changer se prive des moyens de se conserver ».

L’évolution dans la stabilité impose comme une évidence la notion d’exception marocaine, alors que la situation est chaotique dans les pays qui ont subi le Printemps arabe, qu’on assiste à la montée d l’islamisme politique et que l’Algérie reste comme sidérée après dix années de guerre civile.

Une exception géopolitique

Selon le Pr. Saint-Prot, « l’exception marocaine est incontestable du point de vue de la géopolitique ».  Le Maroc est l’exemple d’un Islam réformiste et modéré, qui en fait « un pôle d’équilibre régional et acteur lucide du dialogue des civilisations ». Les racines profondes et consubstantielles de l’islamité et de la maroquinité, s’il est permis de faire usage d’un tel néologisme – rendent largement inopérantes les reconstructions phantasmatiques du salafisme et les outrances de la systématique islamiste.

De même, la fonction religieuse de Amir al Mouminine ou Commandeur des Croyants, qui procède de la légitimité religieuse du souverain – garanti l’islam marocain contre les altérations, des subversions et des excès si fréquents dès lors que l’on veut instrumentaliser la religion à des fins de pouvoir.

Le Maroc mène une importante politique africaine. Il déploie en Afrique subsaharienne – qui est « sa profondeur stratégique » –  « une politique dynamique », nourrie par des liens historiques, humains et religieux. Il est « un acteur essentiel de la sécurité dans la région sahélo-saharienne, menacée par le terrorisme, le narcotrafic et des groupes d’activistes comme le Polisario ».

De même en est-il de ses relations avec les pays européens. Le Maroc est « un artisan du dialogue et de la coopération entre les deux rives de la Méditerranée » et il s’emploie à renforcer les partenariats avancés avec les pays de l’Union européenne, notamment la France, qui est son principal partenaire et « un ami constant et sincère ». Dans un contexte très agité, le lien franco-marocain repose sur une vision stratégique commune. Comme le souligne le professeur Jean-Yves de Cara, c’est une relation étroite et confiante qui s‘impose à tous les dirigeants français quelle que soit leur étiquette politique comme le démontre, une fois de plus, la visite du président de la République française au Royaume, les 3 et 4 avril 2013.

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