« Le génie en Afghanist19e RGan (2001-2012) ? Adaptation d’une arme en situation de contre-insurrection. Hommes, matériels, emploi », thèse de doctorat en histoire soutenue le 29 janvier 2014 par le lieutenant de réserve Christophe Lafaye, va recevoir le prix d’histoire militaire 2014 des mains du ministre de la Défense le mercredi 26 novembre à 18h45. En exclusivité pour Theatrum Belli, ce chercheur revient sur la genèse de ce projet qui consacre une posture singulière, celle de l’entrepreneur de recherche.

Theatrum Belli : Pourquoi avez vous choisi de faire porter votre doctorat en histoire sur l’emploi du génie en Afghanistan ? 

Christophe Lafaye : En 2009, au moment où j’ai imaginé ce projet de recherche, je travaillais comme responsable de la culture et de la communication pour la ville de Lons-le-Saunier. J’avais déjà réalisé en 1998, un mémoire de maîtrise pourtant sur le III/13e DBLE à Dien Bien Phu où j’avais pu mobiliser des témoignages oraux inédits pour éclairer les derniers mois de vie du bataillon et la prise du piton Béatrice. Familier des opérations de contre-guérilla, j’étais interpellé par la récurrence de certains termes qui apparaissaient de nouveau dans le paysage médiatique comme la « contre-insurrection », « gagner les cœurs et les esprits » etc. Et puis comme beaucoup de français, j’ai été choqué par l’embuscade d’Uzbin et j’ai voulu comprendre ce qui se passait en Afghanistan. Le génie, arme à l’interface entre le politique et le militaire en contre-insurrection, me semblait tout particulièrement intéressant à analyser. A proximité de chez moi, se trouvaient le 19e régiment du génie (RG) et le 13e RG. Il y avait alors beaucoup à dire et je souhaitais pouvoir entreprendre une large collecte de témoignages oraux pour constituer des sources originales sur ce conflit.

 

TB : Comment êtes-vous passé de l’idée à la concrétisation de ce projet ? 

CL : J’ai puisé dans ma propre expérience les éléments pouvant faciliter la réalisation de cette recherche. Ayant effectué mon service national en 1999- 2000 comme aspirant au 1er Régiment Etranger (RE) à Aubagne, co-auteur d’un ouvrage sur un régiment de la Légion étrangère, j’ai bénéficié d’une première acculturation à l’institution militaire, à ses valeurs et à son langage. Celle-ci se complétait de connaissances en histoire militaire et coloniale, sujets travaillés pendant la première partie de mon cursus universitaire à Bordeaux III. L’histoire et les missions du génie étaient pour moi des domaines neufs à découvrir. En marge de la question de l’insertion dans mon champ d’étude, se posait celle de son financement pendant trois ans. C’est à partir de ce moment que le chercheur se mue en entrepreneur de recherche. Sans ressources propres à la suite d’une demande de mise en disponibilité de mon emploi précédent, cet aspect était essentiel. Les rencontres sont déterminantes dans la manière dont les terrains de recherches peuvent s’ouvrir. Introduit auprès du colonel Frédéric Richaud, chef de corps du 19e RG entre juillet 2008 et juillet 2010, par un ami sous-officier de ce régiment, j’ai eu l’occasion de lui présenter mon projet. Convaincu de son intérêt, le colonel Richaud m’a proposé de contracter un Engagement à servir dans la réserve (ESR) auprès du régiment. Par la suite, j’ai bénéficié de l’aide indéfectible de ses deux successeurs (les colonels Fouquet et Dodane). Des liens se sont établis entre le laboratoire CHERPA de l’institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence et le 19e RG pour officialiser cette collaboration. Le rôle du professeur Jean-Charles Jauffret fut déterminant. En juin 2010, il me présenta le lieutenant-colonel Rémy Porte, alors chef du bureau recherche du Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces (CDEF) et chercheur associé au laboratoire CHERPA. Seul militaire d’active titulaire d’une habilitation à diriger les recherches en histoire, il accepta d’encadrer mon travail. A partir du mois d’octobre 2010, l’école du génie contribua à alimenter mes travaux de recherche par l’appui de plusieurs de ses services (division étude et prospective, retour d’expérience et bureau culture d’arme). Dès le début du mois de janvier 2011, j’ai intégré le bureau recherche du CDEF comme rédacteur, afin de pouvoir contribuer à la réalisation de synthèses historiques. Cette structure, qui élabore la doctrine d’emploi des forces de l’armée de terre et assure le retour d’expérience, m’a permis d’accéder à des sources complémentaires. En 2012, l’institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM) a accepté de soutenir ce projet de recherche en me permettant de bénéficier d’une allocation annuelle, renouvelée une seconde fois en 2013. Doté de ressources financières, d’un ancrage fort dans le milieu militaire et bénéficiant d’un très bon encadrement scientifique, ma thèse était alors bien lancée.

 

TB : Pourquoi avoir choisi le 19e RG tout particulièrement ? 

CL : Ce régiment avait  une riche actualité concernant l’Afghanistan. En septembre 2010, une de ses compagnies débutait sa préparation opérationnelle dans la perspective d’un déploiement en Surobi prévu pour l’été 2011. J’ai eu la possibilité de suivre intégralement la phase de Mise en condition avant projection (MCP) de l’unité, son déploiement et son retour. J’ai exercé pendant trois ans la fonction d’officier traditions, véritable gardien de l’histoire et des usages du régiment. Ce poste fut l’occasion pour moi de découvrir la richesse de l’histoire de l’arme du génie. Dans le même temps, j’ai entrepris un large travail de recueil de récits de vie des sapeurs de tous grades de retour d’Afghanistan. J’ai voyagé dans de nombreux régiments afin de recueillir les témoignages des militaires tout justes rentrés. Chaque fois que cela a été nécessaire, le chef de corps du 19e RG a soutenu mes demandes d’enquêtes. J’ai été formidablement accueilli dans toutes les formations au sein desquelles je suis passé. Les militaires étaient tous convaincus de l’importance de débuter l’écriture de l’histoire de cet engagement. Pour certains, c’était la première fois qu’ils parlaient de leur vécu en Afghanistan. Il y a eu des moments forts…  Enfin, ma présence quasiment à mi-temps pendant deux ans au 19e RG, m’a donné l’opportunité d’observer, depuis l’intérieur, l’impact des évolutions à l’œuvre dans le génie, mais aussi les sentiments, les perceptions, les états d’âmes et les réflexions des hommes. .

 

TB : Quels sont les facteurs qui ont conditionné la réussite de votre recherche ? 

CL : Réussir son insertion sur le terrain d’étude et réunir les moyens financiers nécessaires à la réalisation d’une telle recherche demandent à la fois une implication totale du chercheur, le soutien d’un organisme financeur et l’acceptation du milieu qui va faire l’objet de l’enquête de terrain. C’est impossible sinon de soutenir une thèse en trois ans. L’institution militaire a reconnu très tôt l’intérêt de ce travail, tout en renonçant à un quelconque contrôle direct sur son contenu et en s’abstenant de toute ingérence dans son déroulement. Il faut souligner l’importance de l’accompagnement de notre directeur de thèse, de mon laboratoire (ateliers, échanges avec d’autres chercheurs, financements de terrains, colloques, communications, soutien moral) et de l’IRSEM (financement d’une journée d’étude, allocations, ateliers). Un doctorat devient ainsi une aventure collective. Pour l’étudiant que j’étais qui reprenait alors ses études après une période d’activité professionnelle, le double soutien (militaire et universitaire) est indiscutablement un élément de satisfaction. Je profite de cet entretien pour remercier les militaires français de tous grades qui m’ont fait confiance en acceptant de témoigner. Ce travail n’aurait pu être réalisé sans eux. Je ne les oublie pas, tout comme ceux qui sont tombés ou qui sont blessés. Une partie de ce prix d’histoire militaire leur appartient.

 

TB : A vous entendre, nous pouvons supposer que tout a été facile. N’avez vous pas rencontré des obstacles durant votre parcours ? 

CL : Bien évidemment, des portes se sont fermées. Pour de nombreux historiens, « l’histoire immédiate » n’est pas réellement de l’histoire… J’ai parfois été mis à l’écart. L’entrepreneur de recherche n’est pas complètement en phase avec le fonctionnement actuel de l’université. Cette relative autonomie du chercheur au sein de l’institution n’est pas forcément un avantage au moment de trouver un poste ou même des vacations. J’espère que l’université française permettra un jour à des chercheurs ayant un profil « non-conforme » d’exercer leurs talents en son sein, sans être obligés de s’expatrier. Je suis un pur produit de l’enseignement républicain français. Ça non plus, je ne l’oublie pas.

TB : Lieutenant Lafaye, merci pour cet entretien !

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Le 19e RG sur Facebook

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Le lieutenant Lafaye fera une conférence mardi 25 novembre 2014 : « La lutte contre les Engins Explosifs Improvisés en Afghanistan (2001-2012) » – master II recherche « Défense et société », Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, Espace Seguin, 16h-18h.

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IN MEMORIAM

Dans la soirée du 11 août 2011, le caporal-chef  Facrou Housseini Ali, du 19e RG, avait été tué et quatre autres sapeurs blessés dans l’explosion de leur véhicule blindé en Kapisa, dans le nord-est de l’Afghanistan.