L’un des piliers de la pensée mondialiste est l’idéologie selon laquelle il faudrait abolir les frontières. Pourtant, comme le dit le philosophe Marcel Gauchet : « un pays qui n’a pas de frontière n’est pas un pays, c’est un terrain vague ». Il faut donc des frontières dans lesquelles s’exerce l’autorité d’un État au service du bien commun. L’État est très précisément le gardien des frontières. Et des frontières bien répertoriées, sans ambiguïté.

C’est ici qu’apparaît l’ambiguïté –pour ne pas dire plus– de certaines utopies supranationales artificielles, comme l’Union européenne. En effet qui pourrait dire quelles sont les frontières de l’Europe ? Qui contrôle quoi ? De fait, l’Union européenne n’est qu’une marché et un marché n’a pas de frontière puisque c’est la règle du laisser-faire et laisser passer, le principe de la libre circulation qui est le contraire de la sécurisation des frontières. De nos jours, alors que l’échec de l’espace de Schengen, confronté aux dures réalités du moment, est patent, on voit bien l’inquiétude grandissante due au danger de l’absence de contrôle aux frontières. Cette inquiétude est forte dans de nombreux pays de l’Union, à commencer par ceux des marges, à commencer par les pays du groupe de Visegrad : Pologne, Hongrie, république tchèque, Slovaquie. En tout cas il est clair que quand se pose un problème grave concernant la sécurité la première question est celle du contrôle des espaces frontaliers. Or, cette question concerne tout particulièrement les pays africains. Devant l’émergence de nouveaux risques et de menaces globales, la surveillance et le contrôle des zones frontalières est une question cruciale pour assurer la sécurité nationale. Quels sont les risques ? Comment y faire face ?

Les risques concernent surtout les zones périphériques

Depuis quelques années, la menace terroriste sur le continent est sectorisée aux confins des pays, dans des périphéries qui sont caractérisées par leur immensité et par la porosité des frontières aussi bien terrestres qu’aériennes ou maritimes. Une dizaine d’organisations ou de mouvances terroristes sévissent de la Mauritanie à la Somalie et au Kenya. Des sanctuaires des groupes terroristes –et aussi des groupes de trafiquants de drogue et d’armes qui leur sont liés– sont installés aux périphéries de la Libye, du Niger, de l’Algérie, du Tchad, du Mali, du Burkina-Faso, de la Mauritanie, du nord du Nigéria, à la limite du Nigeria et du Cameroun, à celle de la Somalie et du Kenya, sans compter l’Éthiopie ou le Mozambique… Il faut bien noter dans ces zones, et en réalité sur toute la bande sahélo-sahélienne jusqu’en Somalie, une prolifération de bandes extrémistes et de trafics divers : armes, êtres humains, drogue des mafias latino-américaine, souvent en cheville avec des groupes terroristes y compris le Polisario, etc. À cela on peut ajouter le blanchiment d’argent et les mouvements de capitaux suspects. La nature de la présence des groupes criminels politiques ou mafieux –souvent liés– est caractérisée par d’intenses activités transfrontalières.

Il est aussi notable que d’autres activités transnationales sont à déplorer, notamment la piraterie maritime, au large des côtes somaliennes ou dans le Golfe de Guinée.

La porosité des frontières crée des dynamiques transfrontalières qui profitent aux acteurs du terrorisme et aux mafias. Cette constatation ne doit pas nous faire oublier que les espaces marginaux ne sont pas toujours frontaliers et qu’il peut exister des zones d’insécurité à l’intérieur des territoires. Mais le problème principal reste celui des espaces frontaliers. Lors du Forum sur la paix et la sécurité en Afrique qui s’est tenu à Dakar les 15 et 16 décembre 2014, le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian notait que « La menace terroriste n’a plus de frontière, les acteurs se multiplient et profitent de la fragilité des espaces frontaliers ». En effet, les groupes armés terroristes et criminels profitent l’extrême difficulté des États à exercer leur contrôle sur certains espaces de leurs territoires. La porosité des frontières favorise la mobilité des bandes terroristes. Naturellement, l’enjeu est de contrôler les espaces frontaliers pour isoler ces groupes, limiter leur liberté d’action et les réduire.

Il y a donc nécessité d’une meilleure gestion des espaces frontaliers au bénéfice de la sécurité.

Comment faire face aux risques ?

Le premier acteur de la sécurisation est l’État. L’enjeu sécuritaire majeur étant le contrôle des frontières, cela renvoie au rôle de l’État. S’il y a de nouveaux sanctuaires du terrorisme c’est précisément dans des zones où l’autorité de l’État est absente (zones tribales au Pakistan, de nombreuses zones de la région sahélo-saharienne…). Sur ce point on ne peut comme le FMI et d’autres institutions exiger des États de l’Afrique de faire des économies, de réduire leurs dépenses, de baisser le nombre de leur fonctionnaires civils et militaires, et leur demander en même temps de sécuriser leur région.

Il semble contradictoire de demander aux États africains d’assurer leur fonction de sécurité et de contrôle de leurs frontières et, en même temps, les sommer d’ouvrir davantage leurs territoires à la mobilité des biens, des capitaux et des individus. De facto, l’idéologie libérale s’oppose au principe de la sécurité puisqu’elle affaiblit l’État alors qu’il faut le renforcer.

Il est un peu vain de créer des états-majors intégrés, de prôner des initiatives internationales, d’épiloguer sur l’action qui pourrait être celle des organisations sous régionales, régionales et internationales bref de faire des plans sur la comète si on ne traite pas la question essentielle qui est le rôle et la capacité des États à répondre aux menaces.

Quand les frontières sont sécurisées par un État volontaire doté d’une armée efficace la menace est moindre. On le voit bien dans le sud du Maroc, avec le mur de protection mis en place au Sahara marocain d’abord contre la menace militaire des troupes algériennes, cubaines et d’autres pays du bloc communiste. Ce mur et les efforts considérables de l’armée marocaine a permis de sécuriser la zone. Aujourd’hui où la menace militaire s’est estompée du fait de l’effondrement du bloc communiste, le mur est un rempart puissant contre l’action des bandes terroristes et mafieuses à la frontière du sud marocain. Cette frontière bien sécurisée protège le Maroc et, il faut le souligner, l’Europe contre les flux des bandes terroristes.

Concernant le reste de l’Afrique, la principale question est la suivante : quels sont les instruments et les capacités des États pour le contrôle de leur territoire et de leurs frontières ?

Nous savons que les frontières des États africains sont les « angles morts » de la sécurité. Les forces qui sont consacrées à la protection des frontières sont trop souvent sous dimensionnés par rapports à l’immensité des territoires concernés et à parfois à la disproportion des moyens étatiques comparés à ceux des criminels. En conséquence, il faut des États plus forts et disposant de plus de moyens, humains et matériels, pour contrôler les espaces frontaliers. Il faut adapter les forces de défense et de sécurité aux nouvelles menaces en ayant les effectifs nécessaires, en favorisant les synergies entre diverses forces : armée, police, douane, etc. Il convient aussi de se doter des moyens d’équipements et d’observation nécessaires. C’est la première étape.

La seconde consiste à intensifier la coopération entre les États africains voisins, en particulier à travers des organisations sous-régionales, par exemple la CEDEAO…

L’objectif vise à consolider des coopérations concrètes pour trouver des solutions innovantes et pour resserrer les liens entre les divers appareils sécuritaires. Il faut créer des partenariats spécifiques, par exemple le partenariat militaire de coopération transfrontalière du G5 Sahel. Par ailleurs, il faut travailler à des pratiques adaptées aux menaces, comme les patrouilles conjointes, généraliser le droit de poursuite sur le territoire voisin. Le renseignement est primordial dans ce combat, il faut donc améliorer l’échange d’informations entre les services de renseignements, la police, la justice….

Enfin, il est indispensable que les pays africains disposent de moyens techniques à la hauteur pour les aider à mieux surveiller leurs territoires y compris les domaines maritimes et aériens : drones, avions, radar… Cela renvoie à la coopération avec d’autres acteurs étatiques comme les pays occidentaux, notamment la France qui a une expérience reconnue en la matière et un réel souci de l’avenir de l’Afrique. Dans tous les cas, on en revient inexorablement à l’action et à la volonté des États. En effet, la coopération régionale ou internationale n’est pas le résultat d’une mystérieuse force supranationale, elle est la résultante de la politique conduite par les États. C’est donc bien les États qui sont au centre du processus de sécurisation.

En conclusion, il convient d’affirmer que la fragilité étatique des pays africains n’est pas une fatalité. Le premier défi consiste à renforcer les États dans leurs missions régaliennes, dont l’une des plus évidentes est leur devoir de protéger les territoires et les citoyens. C’est en sécurisant les frontières que les États africains se renforceront et c’est ce qui leur permettra de franchir un pas décisif vers la construction d’un avenir de paix et de développement au service des populations.

Charles SAINT-PROT

Directeur de l’Observatoire d’études géopolitiques