Par Philippe Migault
Directeur de recherche à l’IRIS.

Texte paru dans la Revue internationale et stratégique

Soldats russes
Le spectre de la guerre froide est régulièrement agité depuis une demi-douzaine d’années. Le discours offensif vis-à-vis de l’unilatéralisme américain prononcé en 2007 par Vladimir Poutine à Munich, la guerre en Ossétie du Sud en 2008 et l’écrasement des forces géorgiennes, l’opposition virulente de la Russie au déploiement d’un bouclier antimissiles américain en Europe, le plan de réarmement massif engagé par le Kremlin, qui prévoit 590 milliards d’euros d’investissements dans le développement et l’acquisition de matériels militaires d’ici 2020, ont été autant d’occasions d’entretenir cette vision binaire des relations entre Russes et « Occidentaux ». La crise syrienne a été pour la presse occidentale l’occasion d’enfoncer le clou : « Parfum de guerre froide », « La flotte russe se déploie en Méditerranée », « Moscou envoie le porte-avions Kouznetsov », etc. Dans les médias traditionnels ou sur les réseaux sociaux, nous avons assisté, en août et septembre 2013, à un concours d’inepties avec, comme aux plus beaux jours de l’Union soviétique, l’évocation de forces armées russes prêtes à en découdre pour sauver le régime de Bachar Al-Assad . Inepties car il en va de la guerre froide comme de toutes les autres : il faut être deux pour la faire.

Or, l’Armée rouge et le complexe militaro-industriel soviétiques sont morts et leurs successeurs n’ont ni l’envie, ni les moyens de s’en prendre aux États-Unis et à leurs alliés . Il suffit d’examiner l’état des forces armées et de l’industrie de défense russe – qu’on ne peut dissocier dans l’analyse si l’on veut avoir une vision précise des atouts et intentions du Kremlin – pour comprendre à quel point la Russie demeure, hormis sur le plan nucléaire, une puissance militaire de second rang. Puisque les événements syriens ont été l’occasion d’évoquer les mânes de la fameuse 5e Eskadra, la flotte soviétique de Méditerranée, prenons le parti de commencer un méthodique examen des forces russes par la VMF (Voenno-Morskoï Flot, la marine de guerre) et par les navires déployés à proximité des côtes syriennes en septembre 2013.

Une marine inapte aux missions de combat de grande envergure

Le tableau est éloquent : la task force, d’une petite dizaine d’unités, se compose de navires hors d’âge, aux technologies dépassées. On retrouve trois bâtiments relevant de ce que l’on appelle quelquefois la « poussière navale», soit deux vedettes lance-missiles de faible tonnage (entrées en service en 1978 et 1989) et un navire d’écoute électronique dénué de moyens offensifs. À leurs côtés évoluaient un destroyer lancé en 1967 et un navire amphibie de taille modeste (lancé en 1975), tout au plus capable de débarquer quelques centaines de soldats et ayant surtout vocation à recueillir éventuellement des ressortissants russes dans le cadre d’une évacuation. Quant au croiseur Moskva, navire-amiral de la flotte de la mer Noire, surnommé le « tueur de porte-avions », bardé de missiles antinavires et sol-air, il est d’un concept qui était déjà dépassé lors de son lancement, en 1979, ce type de navire ayant une espérance de vie très limitée sur un théâtre d’opérations dominé par une force aérienne adverse . Précisons que le porte-aéronefs Amiral Kouznetsov, annoncé à chacune de ses missions en Méditerranée comme un péril digne du Bismarck, n’est pas capable de mettre en œuvre plus d’une douzaine d’avions de combat qui, faute de catapultes leur permettant de décoller à pleine charge, ne sont pas en mesure de réaliser de véritables missions de guerre et, notamment, de frappes précises sur des cibles terrestres ou navales.

Bien entendu, l’âge d’un navire n’est pas nécessairement un critère permettant d’apprécier sa capacité opérationnelle. Retiré du service début 2012, le porte-avions américain Enterprise, lancé en 1960, est resté pleinement apte à combattre tout au long de sa carrière. Mais il a fait l’objet de multiples opérations de modernisation, recevant sans cesse les nouveaux systèmes d’armes les plus perfectionnés, bénéficiant d’un entretien constant. Ce n’est pas le cas des bâtiments russes. Ceux-ci, entrés en service au sein de la marine soviétique, ont subi de plein fouet la réduction drastique des budgets de la défense consécutive à la disparition de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Cette extrême austérité n’a pas seulement signifié le gel des programmes d’armement, elle a aussi entraîné la suspension de tous les travaux d’entretien de la flotte pendant une dizaine d’années. De la sorte, la valeur combative de la VMF comme l’activité des chantiers navals ont été très profondément impactées. Rouillant à quai, ne bénéficiant d’aucun entretien, d’aucune modernisation, les navires russes ont été armés des années durant par des équipages ne sortant jamais en mer, démotivés, mal formés et non préparés aux missions théoriquement susceptibles de leur être confiées. Dans le même temps, les chantiers navals, privés de plan de charge, ont perdu une partie de leurs salariés, souvent les plus qualifiés, tandis que leurs infrastructures, désormais inactives, se dégradaient rapidement faute de travaux d’entretien et de remplacement des matériels vétustes.

Certes, nous constatons depuis la seconde moitié des années 2000 une volonté de redresser la barre. La hausse des budgets de la défense, amorcée dès les débuts de la première administration Poutine, a été suivie par une offensive tous azimuts visant à restructurer le commandement de la VMF, à remettre en route les chantiers navals via, notamment, la consolidation du secteur , à restaurer la capacité opérationnelle des navires, à renouer avec une activité soutenue en mer, conditions indispensables à la remise à niveau des compétences des équipages, des ingénieurs et des techniciens. Mais – et la leçon devrait être méditée bien au-delà de la Russie – on ne stoppe pas brutalement tout effort de défense des années durant sans que l’outil militaro-industriel ne subisse des dégâts majeurs : obsolescence des équipements, perte des savoir-faire, etc. Et il ne suffit pas de remettre des milliards d’euros dans la balance pour inverser la tendance : s’il ne faut que quelques années d’abandon pour qu’un appareil de défense moderne se dégrade et décroche des points de vue opérationnel et technologique, la remise en ordre de marche d’un tel dispositif nécessite fréquemment une ou deux décennies d’efforts constants et intelligemment orientés.

Or, la marine russe n’est qu’au début de son redressement. À l’aune de la crise syrienne, il est évident qu’elle n’est pas capable aujourd’hui de remplir une mission de combat de grande envergure loin de ses bases avec des navires modernes. Il ne s’agit pas seulement de la flotte de la mer Noire : si les bâtiments opérant en Méditerranée proviennent bien, pour la plupart, des forces stationnées à Novorossiïsk ou Sébastopol, ils reçoivent le renfort de vaisseaux venus de la flotte du Nord et du Pacifique pour former un ensemble cohérent. Ce qui revient à dire que la Russie, faute de moyens, est contrainte de réaliser des concentrations de navires en raclant ses fonds de tiroir et en faisant appel à des bâtiments stationnés à des milliers de kilomètres . Bien entendu, les longues périodes de transit en mer nécessaires pour rejoindre les zones d’opérations sont l’occasion d’aguerrir des équipages qui ont besoin d’un surcroît d’entraînement afin d’apprendre à tirer le meilleur de leurs vaisseaux. Encore faut-il que ceux-ci disposent de capacités opérationnelles correspondant aux exigences actuelles du combat naval. Ce n’est pas le cas des anciens navires, nous l’avons vu. Mais ce n’est pas le cas non plus des quelques bâtiments neufs.

Car les navires russes de nouvelle génération se signalent par leurs multiples « maladies de jeunesse ». Cela n’a rien d’exceptionnel : aucun bâtiment de guerre n’est exempt de ces problèmes dans quelque marine que ce soit. Mais le réglage est généralement rapide jusqu’à l’accession à la plénitude des moyens opérationnels. Ce n’est pas le cas en Russie. Les nouvelles classes d’escorteurs sont, à ce titre, particulièrement emblématiques. Sur ce segment des corvettes, frégates et destroyers, les chantiers navals russes ont multiplié les programmes ces dernières années. Aucun n’a donné satisfaction. Conçues dans les années 1980, mais entrées en service dans les années 1990 et 2000, les frégates 11 540, de la classe Neustrashimy, annoncées comme la relève de la flotte de surface russe avec, notamment, l’utilisation de certaines technologies leur assurant une certaine furtivité, ont été un fiasco. Le navire de tête a connu de sévères mécomptes lors de sa première sortie hauturière en océan Indien, dans le cadre de l’opération internationale anti-piraterie Atalante. Rentré au port, il a été contraint à de lourdes opérations de maintenance, attestant de la mauvaise conception du bâtiment du point de vue de la tenue et de l’habitabilité à la mer, avant de reprendre du service. Alors que sept navires de cette classe devaient être construits, deux seulement ont été achevés et le programme a finalement été gelé.

Le programme de frégates 22 350, classe Admiral Gorchkov, ne semble pas mieux engagé. Le premier bâtiment, mis sur cale en 2006, n’a été lancé qu’en 2010 et le navire n’a toujours pas rejoint la flotte russe. Il en va de même pour les corvettes des classes 20 380 et 20 385, qui multiplient retards et défauts. On retrouve les mêmes difficultés sur un autre segment, celui des navires dédiés aux opérations amphibies. La classe Ivan Gren, qui devrait comprendre six unités, fait l’objet de nombreux délais : alors que la première unité a été mise en chantier en 2004, elle n’est toujours pas opérationnelle.

Les navires de surface ne sont pas le seul défi que les chantiers navals russes ne parviennent pas à maîtriser. La nouvelle classe de sous-marins nucléaires d’attaque type 885 Yasen, accuse un retard alarmant. Le navire de tête, le Severodvinsk, mis sur cale dans les années 1990 et lancé en 2010, n’est toujours pas opérationnel et a présenté de nombreux défauts lors de ses premiers essais en mer. Sur le segment des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), la construction des nouveaux bâtiments du type Boreï semble se dérouler suivant le calendrier prévu. Mais une partie des missiles balistiques qui les équipent, les Boulava, viennent d’être retirés du service pour inspection suite à un essai de lancement raté, incident qui fait suite à une longue série d’échecs lors du programme de tests précédant l’entrée en service de l’engin. La maîtrise de la propulsion anaérobie pour submersibles n’est pas non plus acquise : la suspension provisoire du programme de sous-marins Lada en 2011 en atteste.

Conséquence de cette incapacité de la base industrielle et technologique de défense (BITD) locale à produire de nouveaux navires suivant des coûts et délais maîtrisés, la marine russe est aujourd’hui contrainte de faire du neuf avec du vieux. La nouvelle classe frégates Admiral Grigorovich, qui sera produite au chantier Yantar de Kaliningrad, n’est qu’une ultime déclinaison de la classe Talwar, version export destinée à l’Inde des Krivak, bâtiments dont les premières lignes ont été tracées dans les années 1960. On évoque la modernisation des SNA de la classe 945, lancés dans les années 1980 et au début des années 1990, pour faire la jointure jusqu’à ce que les Yasen soient enfin opérationnels.

Cependant, la solution du rétrofit des vieux navires ne peut suffire. La Russie est aujourd’hui contrainte d’importer les systèmes d’armes qu’elle ne sait plus produire. Le cas des bâtiments de projection et de commandement (BPC) de la classe Mistral est, à ce titre, emblématique, mais n’est que le plus connu. Compte tenu de l’incapacité chronique des chantiers navals russes à honorer dans les temps et suivant les prix convenus les contrats conclus avec le Kremlin, celui-ci va sans doute se tourner davantage encore vers les industries de défense occidentales dans les années à venir afin de mener à bien la modernisation de ses forces. Et cette politique d’achats sur étagère n’est pas, loin s’en faut, l’apanage exclusif du segment naval.

 

 La persistance d’un gap technologique avec l’Occident 

Le secteur de l’armement terrestre, qui ne parvient pas non plus à combler son retard technologique, est lui aussi très concerné. Le récent salon Russian Arms Expo 2013, qui a eu lieu à Nijni-Taguil en septembre 2013, devait être l’occasion de découvrir les nouveaux engins blindés destinés à équiper les divisions de l’armée de terre russe dans les années à venir. Le char de combat Armata, les véhicules de combat d’infanterie et de transport de troupes Boomerang et Kourganietz-25, régulièrement évoqués dans la presse spécialisée, devaient enfin être dévoilés. Or, personne n’a rien vu.

Le Taifun, simple camion blindé de Kamaz et le BMPT Terminator-2 d’Ouralvagonzavod, véhicule de soutien surarmé relevant plus du gadget destiné à l’export que d’un engin répondant aux besoins russes, ont été les produits les plus vantés du salon, masquant l’absence des blindés annoncés. Le char Armata n’aurait été dévoilé que quelques minutes durant au Premier ministre russe, Dmitri Medvedev, et à une délégation restreinte. Une discrétion qui n’est pas sans susciter de nombreux doutes quant aux suites du programme. 2 300 exemplaires de l’engin sont censés équiper les régiments blindés russes d’ici 2020 alors que la production en série doit débuter en 2015. Or, il se passe quasi-systématiquement plusieurs années entre la présentation du prototype et le lancement de la production destinée aux unités . L’Armata est censé reprendre des éléments de blindés précédents, ce qui devrait accélérer certains travaux. Mais en supposant que la production démarre en 2015, il faudrait construire plus de 400 machines par an pour tenir les délais annoncés. Or, les cadences les plus élevées d’Ouralvagonzavod, le concepteur et fabricant du char, sont de 170 unités par an avec le T-90, blindé ancien, nettement moins complexe que l’Armata. Les conséquences d’un allongement de la phase de développement de l’Armata, dans l’absolu, ne remettraient pas gravement en cause les capacités de combat de l’armée de terre russe qui, à moyen terme, ne sera sans doute pas confrontée à un conflit de haute intensité nécessitant l’emploi de chars d’assaut. Mais ce retard est symptomatique de l’ensemble de la production d’armement russe.

L’armée de l’air russe (VVS), la mieux lotie du point de vue budgétaire et collaborant avec les industriels les plus performants du pays, n’est pas épargnée non plus par les allongements de programmes, alors qu’elle accuse de multiples faiblesses. On peut, en conséquence, affirmer que les forces conventionnelles russes sont en situation de décrochage technologique, à quelques exceptions près, et qu’elles ne constituent pas une menace sérieuse pour les États-Unis et leurs alliés. Le scénario d’une nouvelle guerre froide ne tient pas, dans la mesure où l’équilibre des forces qu’il suppose ne peut être au rendez-vous.

S-350E Vityaz

S-350E Vityaz

Le Kremlin conserve de puissants moyens de défense

Cela ne veut pas dire, toutefois, que la Russie ne conserve pas les instruments lui permettant de dissuader très efficacement toute velléité d’agression de type conventionnel. Si le vaste programme de mise en place d’une défense aérospatiale intégrée sous un commandement unique, le VKO, connaît de nombreuses vicissitudes, il n’en demeure pas moins que les systèmes d’armes développés dans ce cadre suscitent l’intérêt de l’ensemble des observateurs étrangers. Après Israël, la Russie sera sans doute très bientôt le second État disposant de l’ensemble des moyens lui permettant de mettre en place une défense antiaérienne et antimissiles balistiques multicouches de théâtre. Le système Morfeï devrait bientôt être opérationnel pour les interceptions d’aéronefs à basse altitude et courte portée. La dernière version du fameux S-300, le S-350E Vityaz, devrait théoriquement entrer en service à compter de fin 2013-début 2014 pour les altitudes correspondant aux basses et moyennes couches endoatmosphériques – jusqu’à des plafonds d’interception de 30 000 mètres – et les portées intermédiaires – jusqu’à 120 kilomètres. À plus longue distance – jusqu’à 600 kilomètres suivant les cibles visées et les engins utilisés –, capables de frapper jusqu’aux altitudes exoatmosphériques – sans doute jusqu’à 180 kilomètres –, les missiles mis en œuvre par les systèmes S-400 et S-500 seront théoriquement en mesure d’abattre aéronefs, missiles de croisière et IRBM . Associés à un système radar d’alerte avancé performant basé sur les différentes versions des radars Voronej, la Russie dispose via ces matériels des moyens de s’opposer à toute agression contre son territoire, en complément d’un outil de dissuasion nucléaire qu’elle modernise régulièrement afin de le maintenir à un seuil de crédibilité satisfaisant .

Mais le rôle dévolu à ce bouclier atomique et les soins constants qui lui sont accordés attestent de la faiblesse des forces conventionnelles du pays : c’est parce que la Russie sait ne pas pouvoir compter sur elles en cas de conflit de haute intensité menaçant son intégrité territoriale, parce qu’elle sait qu’elle a encore une guerre de retard du point de vue des opérations interarmées et de la guerre en réseau, qu’elle s’accorde le droit d’ouvrir le feu nucléaire en premier. À ce titre, la modernisation des trois principales composantes des forces russes, armée de terre, de l’air et marine, loin d’accroître les risques de conflit, sont bel et bien de nature à rehausser très sensiblement le seuil d’emploi de l’arme nucléaire russe en cas de crise majeure. Un facteur dont les Cassandre annonçant le retour de la guerre froide devraient tenir compte, tant un mécanisme de dissuasion garantissant la paix dépend du bon équilibre des moyens nucléaires et conventionnels.