La guerre au Liban, unanimement condamnée en Turquie, fait resurgir des sentiments anti-israéliens dans ce pays proche de l’État hébreu.

PEU APRÈS les premières frappes de Tsahal au Liban, des affiches bleues placardées par un groupuscule d’extrême gauche ont fleuri sur les murs du quartier de Beyoglu, repaire de la jeunesse stambouliote. Israël est écrit au milieu avec le sigle du dollar, $, à la place du «s», celui de l’euro, €, pour remplacer le «e» et une étoile de David au lieu du «a». Un sous-titre dénonce : «Une expérience humiliante pour l’humanité

Le week-end dernier, deux jeunes artistes, piercings et cheveux en bataille, déambulaient au milieu de la foule sur l’avenue d’Istiklal, avec un drapeau américain réalisé avec des fils de fer barbelés.

La guerre au Liban force la Turquie au grand écart, une position de plus en plus douloureuse à tenir. Tiraillée entre, d’un côté, son alliance stratégique avec Israël et, de l’autre, la solidarité avec «ses frères» musulmans et des sentiments anti-américains à fleur de peau.

«On ne peut pas justifier une mentalité qui massacre des innocents, détruit des villes et légitime la violence», martelait le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, à l’occasion de son discours télévisé mensuel à la nation, lundi 31 juillet.

Les avions de Tsahal dans le ciel d’Anatolie

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Le gouvernement AKP, islamo-conservateur, multiplie les condamnations contre Israël tout en mettant en avant les liens naturels qui l’unissent à la fois aux Palestiniens et aux Israéliens pour se positionner comme médiateur dans le conflit proche-oriental.

Ankara était directement intervenu auprès du président syrien Bachar al-Assad afin d’essayer d’obtenir la libération du soldat israélien Gilad Shalit, enlevé par des brigades armées palestiniennes à Gaza le 25 juin.

La Turquie est le seul pays musulman de la région à entretenir de bonnes relations avec l’État juif. Les deux alliés ont signé un accord de coopération militaire en 1996. Les avions de Tsahal s’entraînent dans le ciel d’Anatolie. Fidèles à ce pacte, quelques rares voix soutiennent le droit à l’autodéfense d’Israël.

«Ne vous laissez pas émouvoir par les images de trois enfants morts», a par exemple lancé Nuri Cilingir, député de l’opposition sociale-démocrate CHP, comparant la lutte menée contre le Hezbollah à celle qui vise le PKK.

Mais ce discours est ultraminoritaire. Soixante-dix députés de l’AKP, du CHP et d’Anavatan – le Parti de la mère patrie – ont déjà claqué la porte du groupe d’amitié turco-israélien du Parlement. Avec 263 adhérents sur 550 élus, le cercle parlementaire symbolisait la vigueur des échanges entre les deux pays.

Les déclarations du président AKP de la commission des droits de l’homme de l’Assemblée ne vont pas améliorer les relations. Qualifiant les bombardements de Tsahal de «crimes contre l’humanité», Mehmet Elkatmis a livré, jeudi, son analyse : «Il me semble qu’Israël fait payer des gens innocents pour le génocide commis par Hitler.»

Manifestations contre Israël dans plusieurs villes

Des manifestations contre Israël et ses alliés se déroulent dans plusieurs villes du pays. Parallèlement aux réactions anti-israéliennes largement répandues au sein de la population, des théories antisionistes sont colportées notamment par les groupes d’extrême gauche.

La thèse du complot judéo-américano-occidental contre les pays musulmans fait recette depuis l’invasion américaine en Irak. Et dans les cercles islamistes, les rumeurs les plus folles circulent.

Comme les origines prétendument juives du chef d’état-major des armées, Yasar Büyükanit. Ou l’introduction par des randonneuses israéliennes de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo, qui a tué une vingtaine de personnes depuis le début de l’année en Turquie.