Plus de dix mille personnes, dont le prince Charles d’Angleterre et de nombreux ressortissants des pays du Commonwealth, assisteront samedi aux cérémonies du 90e anniversaire des combats de la Somme, les plus meurtriers de la Première Guerre mondiale.

Un océan de blés, des chênes d’Afrique du Sud, des érables canadiens, des tapis de gazon anglais et des nuées de coquelicots sur le bord des chemins, bien sûr, mais aussi, en papier léger, au pied des tombes et des mémoriaux. En ce mois de juin, la campagne de la Somme a la paix profonde des lieux qui ont connu la fureur de la guerre. Silencieusement, des lycéens, cahier en main, parcourent un cimetière, les yeux rivés sur les stèles blanches, propres aux soldats du Commonwealth. Comment comprendre que des jeunes du même âge qu’eux aient traversé les mers pour venir mourir ici, il y a 90 ans? Aujourd’hui, des Français, mais aussi des Anglais, des Écossais, des Canadiens prennent le relais pour transmettre la mémoire d’une bataille encore méconnue en France. Lancée le 1er juillet 1916 pour terminer, sans véritable victoire, dans les boues de novembre, la bataille de la Somme fit plus d’un million de tués, blessés ou disparus aux belligérants. Pour la seule journée du 1er juillet, les armées britanniques ont déploré 20 000 victimes. Ce bout de terre picarde est devenu «le Verdun» de l’Angleterre, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, du Canada, de Terre-Neuve, de l’Afrique du Sud, de l’Irlande. Confrontés à l’impossibilité matérielle de rapatrier les corps de leurs soldats, les Britanniques ont enterré leurs morts sur place, dans plus de 400 cimetières. Dès la fin de la guerre, les flux de familles venant se recueillir sur les tombes ont créé une atmosphère typiquement «british». Tea-room, bed and breakfast jalonnent ce bout de terre, sillonné par près de 200 000 visiteurs chaque année. Ils devraient être encore plus nombreux en cette année du 90e anniversaire. Chaque 1er juillet, à 7h28, une foule se rassemble à la Boisselle, autour d’un énorme trou de mine. Un bruit d’explosion, un coup de sifflet et, au loin, émerge le son lancinant d’une cornemuse.


Un piper, en uniforme, s’avance. Le Somme Battlefield Pipe Band accompagne toute la cérémonie. Plus écossais que nature avec leur kilt, leur calot et leur cornemuse, ses membres sont pourtant bien français. Couvreur, enseignant, aiguilleur du ciel, dessinateur… leur aventure a commencé à Albert, en 1989, quand une poignée de passionnés de culture écossaise et de cornemuse commence à jouer pour des amis britanniques. Le Somme Battlefield Pipe Band, unique en son genre, est désormais de toutes les commémorations. «L’essentiel, outre la qualité musicale, est d’être très respectueux dans la façon de défiler et dans la symbolique de l’uniforme», explique son président, Yves Holbecq. En toutes saisons, le groupe assure les commémorations quand les musiques des régiments sont absentes. Arlène King s’occupe des destinées de 13 mémoriaux canadiens dont le site terre-neuvien de Beaumont-Hamel. Dans un parc où les tranchées sont encore visibles, les visiteurs tentent d’imaginer la rage d’une bataille qui a mis hors de combat près de 700 Terre-Neuviens dans la première demi-heure de l’assaut.

Une poignée d’étudiants canadiens fait visiter le site. «Présents ici pendant quatre mois, ils transmettent cette mémoire à leur pays, se félicite Arlène King. Là-bas, on n’imagine pas la gratitude des Français, des Néerlandais ou des Belges pour nos soldats.» «Les Britanniques sont passionnés par leur histoire et cela se voit, sourit-elle. Les Français sont peut-être plus discrets, mais ils sont là, avec une efficacité tranquille.» Cette Terre-Neuvienne tient à rappeler inlassablement les motivations des soldats : «Après coup, certains disent que tous ces hommes sont morts pour rien. Nous n’avons pas le droit de dévaloriser leur engagement.» Elle espère être présente jusqu’au 100e anniversaire, avant de prendre sa retraite dans les environs : «Quand je suis arrivée au début des années 2000, je m’étais donné trois ans…» Jean-Pierre Thierry, lui aussi, en arrivant à Villers-Bretonneux en 1975, ignorait qu’il serait saisi d’une passion qui le ferait partir jusqu’aux antipodes. «Villers-Bretonneux abrite le mémorial des Australiens : j’ai commencé à me lancer à la recherche de toutes les traces de la Grande Guerre », confie le septuagénaire. Ancien cadre de l’industrie automobile, il se retrouve, au milieu des années 1980, en charge des collections de l’Historial de Péronne. Uniformes, jeux, meubles, prothèses… Jean-Pierre Thierry a sillonné l’Europe des collectionneurs et des greniers. À sa retraite, en 2003, il quitte les objets pour les hommes et part recueillir dans toute la France les souvenirs des derniers survivants de la Grande Guerre. En septembre, il s’envolera vers l’Australie. Les soldats australiens sont revenus chez eux avec leur «diary». Munis de ce journal de bord, leurs descendants aiment découvrir les bois, les villages dans lesquels sont passés leurs ancêtres. «Je suis toujours frappée par la tenue des jeunes qui visitent le mémorial », confirme Geneviève Potié, maire de Thiepval. L’arc de triomphe rouge du Mémorial britannique portant plus de 73 000 noms de soldats disparus est visible à des kilomètres à la ronde. Une présence qui entraîne des cérémonies inédites : «Tous les 1er juillet, j’accueille d’abord les personnalités britanniques, en terre française, en lisière du mémorial, puis ce sont elles qui m’accueillent sur le site même, qui est territoire britannique.» Lors de la récente construction du centre d’interprétation, trois officiers britanniques étaient là pour surveiller les engins de terrassement qui travaillaient au peigne fin. Leur crainte ? Que des corps de soldats soient abîmés. Cette fois-ci, ce sont ceux de huit Allemands qui ont été exhumés. Régulièrement, la terre rend des vestiges. Obus, munitions, gamelles, monnaie, comme pour nourrir cette promesse répétée à chaque cérémonie du souvenir par les mots du poète Laurence Binyon : «Ils ne vieilliront pas… Lorsque nous, nous vieillissons. L’âge ne les atteindra pas…Ni le poids des années. Au coucher du soleil et au matin, nous nous souviendrons d’eux.»