D’après les sondages réalisés très régulièrement, les Français ont une image positive des militaires et font confiance à l’armée. Les militaires de leur côté, perçoivent une indifférence de la part des civils quant à leur sort. L’étude Opinion publique et armées à l’épreuve de la guerre en Afghanistan tente d’expliquer ce paradoxe. Il est ici question d’analyser le processus de construction de l’opinion publique et les raisons de son évolution en prenant l’exemple de la guerre en Afghanistan.

Après un retour sur les différentes phases de la guerre en Afghanistan, l’étude constate que, s’il existe des évolutions de l’opinion publique communes aux principaux pays de l’Alliance, chaque pays présente des particularités. Cette étude s’attache donc à expliquer les raisons qui ont conduit à une baisse inéluctable du soutien des Français alors même que la France présentait certaines caractéristiques la distinguant des autres pays européens participant à la coalition. Ces caractéristiques auraient du engendrer un soutien de l’opinion plus persistant.

Après quelques décennies d’études conduites sur les facteurs qui contribuent à l’érosion du soutien de l’opinion publique à une intervention militaire, il s’est avéré qu’il n’y a pas de cause unique qui explique l’impopularité lorsqu’elle se manifeste. La déconvenue de l’opinion est un phénomène provoqué par des facteurs en interaction les uns avec les autres.

Deux dimensions sont examinées dans cette étude : les récits justifiant l’intervention et les pertes militaires, l’une et l’autre étant considérées, dans la littérature scientifique anglo-saxonne, comme des facteurs à prendre en compte dans l’analyse de l’évolution des opinions publiques envers un conflit dans lequel des militaires de leur pays sont impliqués.

Les narratives ou récits officiels, relayés par les médias, sont les instruments de la diffusion des arguments qui légitiment l’intervention. Ils sont fondamentalement orientés vers l’opinion publique.

En concourant à justifier la guerre, ils devraient permettre de prévenir la désaffection de l’opinion, surtout au moment où les pertes deviennent trop importantes ou lorsque le succès n’est plus certain.

L’analyse des récits justifiant la guerre en Afghanistan en France montre que ces derniers ont été déficients. Ils ont insuffisamment tenu compte de l’évolution du conflit et n’ont pas su expliquer à l’opinion publique pourquoi l’intervention devenait de plus en plus belliqueuse. D’autre part, ces récits n’ont pas démontré les progrès accomplis malgré les pertes humaines subies, ce qui est fondamental pour le maintien d’une opinion publique favorable. De plus, le terme de « guerre » a été très lent à s’intégrer aux récits, ce qui les rendait incohérents avec la réalité sur le terrain perçue par l’opinion publique à travers les médias. Ainsi les contre-récits des opposants à l’intervention ont mieux trouvé leur place face à des Français de moins en moins convaincus que la situation en Afghanistan touchait directement les intérêts et les valeurs françaises. Cette dynamique a participé du rejet progressif de cette guerre.

Le rôle joué par les pertes militaires a été quelque peu relativisé depuis des études récentes sur les cas de la guerre en Irak et en Afghanistan. A elles seules, les pertes n’expliquent pas la baisse du soutien de l’opinion, mais elles sont d’autant moins bien tolérées que les objectifs à atteindre sont mis en échec et que le succès s’avère inaccessible. Si habituellement on considère les pertes militaires surtout sous l’angle de leur effet sur la décision de retrait des troupes car elles contribuent à rendre l’intervention impopulaire, le cas français met en évidence un autre phénomène jusqu’à présent négligé dans les études sur l’impact des pertes : ce ne sont pas les pertes en elles-mêmes mais leur traitement médiatique insuffisant qui, joint au désintérêt de l’opinion publique, a eu des effets négatifs. La France est confrontée à une situation contradictoire dans laquelle même si l’image des armées n’a jamais été aussi positive, les militaires considèrent que leurs concitoyens sont indifférents à leur sort et cela est particulièrement préoccupant quand les militaires meurent au combat.

La guerre en Afghanistan a révélé une faille potentielle entre la société et son armée. Elle a contribué à ancrer chez les militaires le sentiment de leur non-reconnaissance. Si on peut aisément envisager que le temps de paix éloigne les individus de la préoccupation d’avoir à défendre les valeurs et les intérêts de la nation, on aurait pu imaginer que la guerre rapprocherait civils et militaires.

Les morts au combat, en plus de la douleur qu’ils provoquent au sein des familles et des régiments qui subissent les pertes, peuvent avoir un effet nuisible sur la confiance, un sentiment fondamental entre les militaires et la société qu’ils défendent. Une telle déficience porte en elle les germes d’un confinement moral.

La guerre d’Afghanistan sert donc d’exemple pour expliquer l’évolution de l’opinion publique en parallèle à l’évolution d’une opération extérieure. C’est aussi un bon exemple de l’importance des récits des responsables politiques et des médias pour conserver le soutien de l’opinion publique et le moral des armées.