Alors que les annonces et les projets surgissent de tous côtés, dans tous les départements et dans toutes les régions comme à l’étranger, les instances nationales restent totalement absentes. Ce n’est plus de la discrétion, c’est une disparition pure et simple. Après une très laborieuse mise en place des structures (GIP et conseil scientifique en particulier), on pouvait espérer que « le taureau serait pris par les cornes », à désormais un an et demi de l’échéance. Dans la grande tradition du « village gaulois » (la France n’est-elle pas un « pays de présidents » où chacun doit avoir une belle carte de visite ?), après une dizaine de mois perdus à se partager les places et les titres (ou à neutraliser celui que l’on veut empêcher d’y accéder), est-ce trop demander que d’espérer connaître (bientôt ?) les choix stratégiques et l’architecture générale de ce centenaire ? Mais toujours rien, depuis le rapport initial. De savantes individualités participent à ces réunions, mais le « collectif » semble totalement paralysé.

Par ailleurs, on peut de plus en plus légitimement s’interroger sur la très faible participation de vrais spécialistes des dimensions proprement militaires de la guerre elle-même dans ces organismes. Les compétences les plus diverses sont représentées (ce qui est bien sûr une bonne chose), mais au détriment de la composante « militaire » des travaux. Toutes les chapelles, écoles, niches et sous-thématiques des spéculations sur le « phénomène guerrier » sont là, mais à 5 ou 6 exceptions  près (dont 1 Britannique et 1 Américain) on ne trouve pas d’historiens de référence sur les armées et leurs opérations. Organisation, entrainement, équipements, commandement, évolutions, doctrines, planification, conduite, enseignements tactiques, opératifs, stratégiques, interaction entre les fronts, comparaisons entre les pays, les hommes et leur(s) rôle(s) personnel(s) à tous les niveaux des hiérarchies, les causes et les conséquences immédiates et plus lointaines, etc. : ne s’agirait-il donc là que d’éléments tout-à-fait secondaires et mineurs au sujet de la Grande Guerre ?

Il y a là une question de fond, que le vide sidéral qui entoure aujourd’hui la programmation générale des manifestations invite à poser.

Ayant toujours une approche globale de l’histoire militaire sous toutes ses facettes, ce n’est pas nous qui nierons aujourd’hui l’importance des innombrables facteurs exogènes, culturels, sociaux, économiques, politiques, diplomatiques, techniques et scientifiques, financiers et budgétaires, etc., qui interagissent peu ou prou et de façon variable dans le temps sur le déroulement d’un conflit de cette ampleur. Le Service de santé, les mines de charbon, la presse ou une brève « trêve » un soir de Noël, parmi de multiples autres paramètres, tiennent bien sûr une place importante dans la Première Guerre mondiale. Mais il ne faut pas confondre le cœur du sujet et sa périphérie, l’essentiel et l’accessoire. Il ne faut pas « inverser les proportions ». C’est bien du centenaire de la Grande Guerre qu’il s’agit, et non pas de placer bout-à-bout quelques manifestations commémoratives sur les évolutions générales de la France au XXe siècle. Ne confondons pas l’objet et ses conséquences, surtout lorsque celles-ci ont été (et sont) re-travaillées au filtre du temps, des idéologies et des engagements personnels.

Que veut-on faire ? Veut-on d’ailleurs même, simplement, « faire » quelque chose ?

Une fois de plus, ces questions doivent être posées avec d’autant plus d’insistance que les semaines s’écoulent, dans le silence assourdissant des autorités. Quelle est la volonté affichée par l’Etat ? On nous en parlera sans doute pendant 15 ou 20 mn. lors du prochain 11 novembre… Pour nous annoncer quoi ? Une vague « commémoration Potemkine », avec façade ripolinée dans les tons pastels pour « faire bien » au JT de 20 heures et l’immensité du néant derrière la porte ?

Nous regrettons parfois, car cela témoigne d’une faiblesse de l’université française, que l’histoire (notre histoire) soit si souvent écrite par les historiens anglo-saxons. Rappelons simplement ce que disait sur notre sujet du jour le chef du gouvernement britannique, dès octobre 2012, lorsqu’il a personnellement présenté à l’Imperial War Museum les principes et les objectifs qu’il fixait aux commémorations du Centenaire :

  • « A truly national commemoration »,
  • Célébration de l’entrée en guerre et de l’armistice certes, mais aussi des « major battles in between » (Somme, Jutland, Gallipoli, Passchendaele),
  • Programme pour les écoles, « including trips to the battlefields »,
  • Un comité directeur formé d’anciens Secrétaires à la Défense, « chiefs of staff and military specialists »,
  • Une commémoration qui doit, comme le Jubilé de diamant de la reine, « says something about who we are as people ».

Trois rapides extraits de ce discours pour en terminer, avant de rougir de honte. Pour le Premier ministre, « ce fut l’extraordinaire sacrifice d’une génération. un sacrifice qu’ils ont fait pour nous, et il est bon que nous nous en souvenions » … La guerre a contribué « à faire ce que nous sommes aujourd’hui » … « Il y a quelque chose dans la Première Guerre mondiale qui en fait un élément fondamental de notre conscience nationale ».

Ne rêvons pas, c’était à Londres. Et nous n’aurons pas l’outrecuidance de comparer les budgets annoncés de part et d’autre de la Manche…

Là où ne souffle pas un grand vent frais, dans les structures étriquées où les manœuvres de couloir et les procédures routinières serviront demain d’alibi à l’inaction, peut-il naître quelque grand projet fédérateur (et je ne parle pas de « mise en scène ») ? Plus le temps passe, plus les interrogations deviennent intimes convictions. Au risque de ne pas avoir l’air « à la mode » (mais, au fait, pourquoi faudrait-il être « à la mode » en Histoire ?), je vais retrousser mes manches, continuer à essayer de convaincre, et travailler sur le plus grand nombre de projets possibles. Revenons aux fondamentaux et prouvons que le « culturel » n’est pas l’apanage de quelques-uns : il a toute sa place dans la réflexion militaire stricto sensu en replaçant le phénomène « Guerre » en tant que tel au cœur des dossiers, et du Centenaire. J’espère que nous serons nombreux à nous retrouver sur ce chemin et à nous « entre-aider », chacun dans son domaine, dans sa ville, avec ses moyens, pour essayer d’éviter ce qui pourrait devenir, au « rythme » où (ne) vont (pas) les choses, un fiasco national, dans le pays qui a compté plus de 5,6 millions de soldats morts et de blessés.

Rémy PORTE

Source du texte : GUERRES & CONFLITS