theseeDans une bonne ordonnance des choses politiques, la masse est ce qui n’agit pas par soi-même. Sa « mission » est de ne pas agir. Elle est venue au monde pour être dirigée, influencée, représentée, organisée – même quand le but proposé est qu’elle cesse d’être masse, ou du moins aspire à ne plus l’être. Mais elle n’est pas venue au monde pour faire tout cela par elle-même. Elle doit régler sa vie sur cette instance supérieure que constituent les minorités d’élite. On discutera autant qu’on voudra sur l’excellence des hommes excellents ; mais que sans eux l’humanité dans ce qu’elle a de plus essentiel n’existerait pas, c’est un fait sur lequel il convient de n’avoir aucun doute, bien que l’Europe ait passé tout un siècle, la tête sous l’aile, à la façon des autruches, s’efforçant de ne pas voir une chose d’une si lumineuse évidence. Car il ne s’agit pas d’une opinion fondée sur des faits, plus ou moins fréquents et probables, mais d’une loi de la « physique » sociale, beaucoup plus immuable que les lois de la physique de Newton. Le jour où l’Europe sera de nouveau gouvernée par une authentique philosophie, – seule chose qui puisse la sauver – on se rendra compte de nouveau que l’homme est – qu’il le veuille ou non – un être que sa propre constitution force à rechercher une instance supérieure. S’il parvient par lui-même à la trouver, c’est qu’il est un homme d’élite ; sinon, c’est qu’il est un homme-masse et qu’il a besoin de la recevoir de l’homme d’élite.

José Ortéga y Gasset
In La révolte des masses
Première parution : 1926