Les Français étaient habitués à voir leurs soldats au combat … à travers leur poste de télévision ! Ils les voient désormais déployés dans les rues, sur les plages, autour des lieux sensibles. La guerre, dont la forme moderne constitue certainement l’un des phénomènes les plus aboutis de la mondialisation, est désormais importée sur notre sol. Elle a franchi l’écran de plasma qui la contenait. Elle est de retour, plus violente, plus complexe, plus subtile, plus aveugle …

Dans son récent ouvrage intitulé Qui est l’ennemi ?, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian souligne cette nouveauté : « vingt-cinq ans après la guerre du Golfe, nous avons changé d’époque ». Une génération est passée ; une autre se dessine …

Depuis le lancement de l’opération Daguet, six cent mille hommes – soit l’équivalent de la Grande Armée – se sont succédé dans des opérations militaires dites asymétriques dans lesquelles nous avions un avantage opérationnel certain. Les récents engagements, en Afghanistan notamment, annonçaient la fin d’un cycle, celui de la suprématie des armées occidentales. Désormais, c’est une réalité : dominer l’adversaire – qu’il soit terroriste comme aujourd’hui ou potentiellement d’une autre nature demain – n’est plus acquis par avance.

Dans un tel contexte de rupture stratégique, la France doit impérativement maintenir très haut le niveau de son outil militaire, qui porte la double responsabilité de défendre la Cité et de concourir à la robustesse de la Nation.

De Gaulle achevait l’écriture de Vers l’Armée de métier avec ces mots : « si la refonte nationale devait commencer par l’armée, il n’y aurait là rien que de conforme à l’ordre naturel des choses ». C’est toute l’ambition que porte le nouveau modèle de l’armée de Terre, sorte de renaissance bâtie sur une logique à la fois triennale et tridimensionnelle. Trois années pour concevoir (2015), mettre en place (2016) et mettre en œuvre (2017) ; trois dimensions pour organiser (avec « Au contact »), outiller (avec la transition capacitaire dont Scorpion est l’aspect le plus emblématique) et orienter (avec Action Terrestre Future).

La première dimension, « Au contact », est bien davantage que la réorganisation structurelle à laquelle certains la réduisent parfois. Elle fait véritablement entrer l’armée de Terre dans une nouvelle ère, la rendant à la fois plus connectée aux autres forces de la Nation et plus adaptable au contexte, qu’il soit sécuritaire ou financier, pour lui permettre de mieux encaisser les chocs. La pertinence de cet enjeu de plasticité a été immédiatement validée par l’actualité au travers de deux inflexions successives majeures : l’augmentation de la menace sur le territoire national et, par effet induit, la remontée en puissance de la force opérationnelle terrestre. Quant à la volonté d’être plus connectée à la Nation, elle se décline sur plusieurs champs : rapprochement du monde industriel – dans une réciprocité vertueuse entre le patriotisme économique et l’économie patriote –, meilleure coopération interministérielle favorisant les synergies, et enfin renforcement du lien armée-Nation – à la fois pilier de la cohésion sociale, vecteur de l’esprit de résistance et moteur de la fierté nationale.

La deuxième dimension de ce changement d’époque est celle des moyens. L’armée de Terre vit aujourd’hui la transition capacitaire la plus importante des trois dernières décennies. Elle constitue une adaptation majeure de l’outil militaire à des engagements opérationnels toujours plus complexes contre des ennemis toujours plus insaisissables. Le programme intégrateur Scorpion en est la bannière. Il va modifier, à l’horizon 2020- 2025, la totalité du « cœur de combat » de l’armée de Terre, notamment au travers de la simulation, de l’infovalorisation et de capacités accrues d’agression comme de protection.

La troisième dimension, la plus prospective, est l’objet de cet ouvrage. « Au contact » et Scorpion sont deux déclinaisons d’une même ambition à laquelle je souhaitais donner un sens, un cap. C’est tout l’objet du projet Action Terrestre Future. En interne, je compte sur cette dynamique pour garder l’initiative dans le milieu terrestre. En externe, mon objectif est double : favoriser la compréhension des enjeux et du besoin par nos partenaires industriels et stimuler l’émergence de synergies interministérielles et interalliées. Ce document n’a pas l’ambition de prédire avec précision et certitude ce que seront les ennemis de demain et la nature des engagements militaires. Ce serait une gageure. Je le vois en revanche comme l’initiateur d’une dynamique vertueuse, permettant d’affronter les ruptures stratégiques et technologiques qui ne manqueront pas de s’imposer à l’armée de Terre. En cela il constitue un guide précieux pour aujourd’hui comme pour demain.

Général d’armée Jean-Pierre BOSSER, CEMAT