Tombant sur la vidéo ci-dessous, le blog « MARS ATTAQUE » animé par Florent de Saint Victor, a souhaité en savoir plus sur le projet qui était derrière ce premier épisode présentant de manière courte et didactique un élément du patrimoine de la Première Guerre mondiale.

Isabelle Masson-Loodts, archéologue, historienne et journaliste belge à l’origine de cet ambitieux projet, plus que d’actualité à quelques mois du Centenaire de la 1ère GM (cf. le site français de la Mission Centenaire), a bien voulu nous le présenter.

Pouvez-vous présenter rapidement l’initiative des capsules vidéos ?

Le concept tient en quelques mots : une enquête, un blog, 200 capsules vidéo, et une application pour smartphone afin de découvrir les 4 ans de la Grande Guerre au travers de la lecture des paysages contemporains sur les 700 km de l’ancienne ligne de front.

Pourquoi vous intéressez-vous à titre personnel à ces aspects là de notre Histoire ?

J’ai une formation d’archéologue et historienne de l’art. Mais après quelques années de pratique, j’ai réorienté ma carrière : je suis journaliste indépendante depuis 2004 et je réalise de nombreux reportages et chroniques dans la presse écrite mais aussi en radio et télévision, dans le domaine de l’environnement et de la nature. Mon papa, le Docteur Patrick Loodts, m’a demandé de l’aider à écrire son livre, « La Grande Guerre des Soignants. Médecins, infirmiers et brancardiers de la Grande Guerre », paru en 2009 aux Editions Memogrames. C’est à l’occasion de la rédaction de ce livre que je me suis intéressée à la Première Guerre Mondiale.

Lors d’ une visite sur le site de Vauquois, en Argonne, j’ai été saisie par le paradoxe qui émane de ce lieu dévasté. A  25 km au nord-est de Verdun, Allemands et Français s’y sont affrontés de septembre 1914 à avril 1918, dans une effroyable guerre des mines qui a ravagé le tertre et le village qu’il portait. De l’ancien village perché sur la butte, il ne reste que quelques pierres. Les cratères qui ont éventré la colline laissent encore percevoir la violence des affrontements qui ont eu lieu durant 4 ans à cet endroit. Mais le site, superbement émouvant, offre encore une vue exceptionnelle sur la région. Je me suis rendue compte qu’il en était ainsi pour  de nombreux champs de bataille de 14-18, car ainsi que l’exprime le géographe Yves Lacoste : « (…) parmi les endroits d’où l’on peut voir un paysage, celui dont la vue est la plus belle est presque toujours celui qui est le plus intéressant dans un raisonnement de tactique militaire ». L’idée est alors née de sillonner les paysages qui portent les stigmates de la Première Guerre Mondiale, à la recherche de ce lien entre l’histoire et la nature.

Mes intérêts pour l’environnement et pour l’Histoire ont ainsi convergé autour du projet « Paysages en bataille », une grande enquête que j’ai initiée en 2010 sur le thème des séquelles environnementales de la Grande Guerre. Après une première série de publications en 2012, grâce au soutien du Fonds pour le Journalisme, j’ai eu envie de poursuivre ce projet avec l’écriture d’un livre, et l’élaboration d’une série de capsules audio-visuelles.

Quels sont les enjeux derrière la mise en avant de ce patrimoine ?

Les zones de guerre conservées à titre mémoriel peuvent jouer un rôle au niveau écologique. C’est le cas par exemple autour de Verdun, mais de bien d’autres anciens champs de bataille de la Grande Guerre, et notamment dans des zones plus urbanisées, comme la région d’Ypres, où les sites conservés pour la mémoire de 14-18 constituent de rares îlots de biodiversité dans un environnement largement dévolu aux cultures et aux habitations. Au-delà de l’incroyable résilience écologique des champs de bataille, certains éléments du paysage, comme des arbres, peuvent être considérés comme les derniers témoins « vivants » de ce conflit qui a bouleversé les rapports sociaux, et modifié notre regard sur le monde. A ce titre, ils méritent d’être mis en valeur et connus du plus grand nombre. A titre personnel et professionnel, cet angle du lien entre l’Homme, la Nature et l’Histoire me semble très intéressant car il permet de toucher un public plus large que celui des passionnés d’Histoire.

Quels seraient vos souhaits pour développer ce tourisme de mémoire ?

D’un point de vue très pratique, j’espère que les internautes nous aideront à réaliser ce projet. Nous lançons une opération de crowdfunding sur Kisskissbankbank (adresse à suivre). Notre objectif est de réunir 10.800 € pour tourner les 10 premières capsules, mais aussi et surtout, de créer l’engouement du public autour de ce projet, pour éveiller l’attention de partenaires publics et privés.

J’espère que notre projet pourra se développer dans toute son ampleur. J’ai essayé de développer une façon dynamique de raconter l’Histoire, en la décloisonnant d’autres thématiques. Ce que je souhaite aussi au travers de ce projet, c’est de créer du lien entre les différentes régions et personnes concernées par les commémorations. En ce moment, tout le monde s’active au niveau local, mais il existe peu d’initiatives transversales. Le tourisme de mémoire recouvre des enjeux économiques et politiques. C’est vrai en France, mais aussi en Belgique, où depuis le début, les préparatifs des commémorations sont entourés de polémiques. C’est sans doute ce qui explique qu’il semble si difficile de coordonner les futurs événements, ou des initiatives comme le projet d’inscription des paysages et sites de mémoire de la guerre 14-18 « au patrimoine mondial de l’Humanité » de l’UNESCO, conduit par l’association « Paysages et Sites de Mémoire de la Grande Guerre ».

J’aimerais que ce projet fournisse un vrai panorama de la ligne de front et de tout ce qui y est/sera entrepris pour que l’on se souvienne de cette guerre effroyable. Car le vrai enjeu de ces commémorations, c’est un message de paix, qui ne peut véritablement passer et être utile que si l’on crée du lien.

Par votre expérience et votre précédente enquête, au final, chez qui les traces sont les plus visibles : les humains ? Ou les paysages ?

En fait, ce qui me marque vraiment depuis le début de ce travail, c’est que l’observation de ces traces dans le paysage et le contact avec celles-ci, ont le don de réveiller la mémoire des hommes, et de délier leurs langues. Lorsque je suis sur le terrain, dans des cimetières de 14-18 dont je lis les registres, où lorsque nous sommes en train de tourner, il n’est pas rare que d’autres visiteurs s’arrêtent, et nous racontent l’histoire de leur aïeul. Toutes ces rencontres sont très humaines, très émouvantes. Et à mon avis, le fait de « vivre » l’Histoire de cette façon est une façon efficace de ne pas retomber dans les pièges multiples que nous tend l’oubli. En cela, le lien entre l’homme, la nature, et l’histoire, est riche et porteur d’espoir.

Merci pour votre disponibilité, et bon courage à vous pour ce beau projet !

PS : Si jamais des lecteurs sont intéressés par le fait de rentrer en contact avec l’initiatrice du projet, n’hésitez pas à utiliser les commentaires ci-dessous, je transmettrais votre demande.

PS 2 : et le 4 août 2014, cela pourra faire un sujet de discussions en commun, une bière à la main (cf. l’opération « bière de Mémoire » lancée par Theatrum Belli : site et Facebook) !