BEOWULF

Titre donné par les éditeurs modernes au poème héroïque vieil-anglais, de 3 182 vers, conservé dans un manuscrit copié vers l’An Mil – le plus ancien long poème complet en langue vernaculaire qui nous soit parvenu. Le poème conte les aventures du prince Beowulf, de la maison des Geatas, c’est-à-dire des Gautard du sud-ouest de la Suède actuelle mais que les Anglo-Saxons pouvaient confondre avec les Gètes. Ces aventures forment un diptyque.

Premier volet : le jeune prince va purifier le palais du roi danois Hrothgar en le débarrassant de l’ogre Grendel et de l’ogresse sa mère encore plus redoutable.

Second volet : Beowulf est devenu roi des Geatas ; malgré sa vieillesse il affronte un dragon qui, rendu furieux par un voleur, ravage le royaume. Beowulf meurt, à la fois vainqueur et victime du serpent. Ses compagnons brûlent son corps sur un bûcher où ils ont entassé le trésor du dragon ; ils chantent les louanges de leur chef. Et ils construisent par-dessus un amer qui portera le nom de Beowulf. On a donc un double mémorial : l’amer, et le poème amorcé dans les louanges funèbres.

Beowulf_1Poème héroïque dont les caractéristiques sont définis dans les vers d’ouverture : récit, transmis par la tradition, de prouesses d’une aristocratie guerrière aux jours d’autrefois. Et les vers de clôture définissent, eux, le prince héroïque – « roi de cette terre, de tous les hommes le plus miséricordieux, le plus épris de concorde, le plus attentif au bien des siens, le plus soucieux de gloire ». De fait, si Beowulf montre un courage et une force extraordinaire, il les met au service du bien. Le poème ne le montre guère en action contre des hommes – sauf quand il venge sur-le-champ son oncle et souverain Hygelac en tuant celui qui l’avait tué. Les luttes que décrit le poème oppose Beowulf à des monstres (les ogres, qui sont à la fois des géants, des hommes réduits à l’état d’animaux, des démons) et à un animal aussi dangereux que malfaisant (le dragon, qui en s’emparant d’un trésor interrompt le circuit des richesses, flux vital de la société héroïque).

La société décrite est païenne. Le seul personnage historique mentionné dans le poème est Hygelac, mort en 523, et les pays scandinaves ne se convertiront au christianisme que quatre ou cinq siècles plus tard. Le poète mentionne des pratiques païennes mais il donne à son récit des commentaires et un sens chrétien. Fort habilement : aucune allusion au Christ ou à l’Eglise mais une constante référence à la toute-puissance divine. C’est de Dieu que Beowulf a reçu sa force, il en a conscience.

Le poème trace, en action, le portrait d’un prince exemplaire. Beowulf se montre un vassal fidèle à son souverain. Il lui remet toutes les récompenses qu’il a pu gagner dans les combats, qu’il entreprend pour la gloire de son suzerain. A la mort de celui-ci Beowulf refuse la couronne et se contente de conseiller et de protéger le très jeune successeur. Devenu enfin roi Beowulf assure longtemps (50 hivers) la prospérité du pays et il finit, tel un bon pasteur, par donner sa vie pour le salut des siens. Alliant la sagesse à la force, Beowulf est le chef héroïque (chrétien) exemplaire.

La version du poème qui nous est parvenue est probablement une version parmi d’autres, étape d’une longue tradition qui peut remonter jusqu’aux premières générations de dynasties installées en Angleterre, venues du Danemark et de la Suède d’aujourd’hui. Notre version pourrait avoir pris sa forme au VIIIè s., en Est-Anglie ou en Mercie. Elle pourrait avoir été « chantée » lors des fêtes du baptème du viking Guthrum, signant la paix avec le roi du Wessex, en 878. Beowulf, comme tout chef-d’œuvre, est susceptible d’interprétations variées. Le responsable du codex où il a été copié le considérait comme un récit d’aventures extraordinaires digne de figurer parmi d’autres textes anglais du même genre : traductions en prose du Martyre de saint Christophe le géant, des Merveilles de l’Orient, de la Lettre d’Alexandre – et la paraphrase en vers du livre biblique de Judith. Beowulf a été publié et traduit (en latin) pour la première fois en 1815 comme document d’histoire. Puis il a servi de carrière aux philologues, jusqu’à ce qu’une conférence de J.R.R. Tolkien en 1936 lui restitue son statut d’œuvre d’art.

Hélène DAUBY In Dictionnaire du Moyen-Age

Hélène DAUBY
In Dictionnaire du Moyen-Age