Encore un « chef de guerre », dira-t-on. Celui-ci mérite qu’on s’arrête sur ses exploits. Et l’auteur du livre qui lui a été consacré sait de quoi il parle : il a été militaire, enseignant à Saint-Cyr et il pratique actuellement le difficile métier d’archéologue. Il était donc, si l’on ose dire, parfaitement armé pour l’écrire.

L’émouvante préface de P.-M. MARTIN mérite que nous nous y arrêtions. Elle propose un parallèle entre Alésia et Dien-Bien-Phu, que nous avions fait à Lyon dans une conférence à deux voix, avec le général R. BRESSE. Et elle souligne justement les deux apports essentiels de cet ouvrage : César est un auteur fiable (dans le domaine militaire, et à condition, toutefois, de manier l’esprit critique) et Vercingétorix un grand militaire.

I. Le premier chapitre brosse le cadre des opérations (attention : p. C. = post Christum), et il s’ouvre sur une présentation des sources et de l’historiographie. Un des rares reproches qui peuvent être adressés à Alain DEYBER est d’avoir mis beaucoup d’auteurs sur le même plan (p. 12). C’est ainsi que le livre de D. PORTE intitulé Vercingétorix. Celui qui fit trembler César, 2013 (Paris), 528 p., est consacré surtout à défendre la thèse qui place Alésia dans le Jura [1]. Quoi qu’il en soit, la présentation des sources apporte du nouveau. Il faut certes utiliser les textes et les monnaies, connus depuis longtemps, mais il convient également de suivre les progrès de l’archéologie et de s’appuyer sur les « reconstituteurs » [2]. César, comme l’a dit P.-M. Martin dans sa préface, est une source majeure ; certes, il a menti, il a rédigé un plaidoyer pro domo, mais il reste indispensable.

Suit, dans le même chapitre, une présentation du contexte géostratégique. Des découvertes récentes ont montré qu’est survenu un épisode de réchauffement juste avant 52, et la disette qui suivit donna aux Gaulois une raison de mécontentement supplémentaire. Sur le plan politique, nous partageons tout-à-fait l’avis d’Alain DEYBER : en 52, les Gaulois n’étaient pas des primitifs organisés en tribus, mais des gens civilisés, structurés en peuples qui avaient su élaborer des cités. C’est la thèse que nous avions défendue dans un petit livre : Peuples et fédérations en Gaule (58-51 avant J.-C.) : lecture socio-juridique du Bellum gallicum, 2009 (Paris), 51 p. La société est vue ensuite, encadrée par les prêtres (druides) et par les equites (« chevaliers » plus que « cavaliers »). Et nous trouvons un peu dur de parler du « joug de Rome » pour les habitants de la Transalpine, qui n’ont jamais suivi Vercingétorix ; les Helviens du Vivarais ont même attaqué les Gaulois indépendantistes, à leur grand dam au demeurant. Une intéressante présentation de la situation économique vient ensuite. Suivent deux pages (p. 26-28) réjouissantes et très polémiques contre les imbéciles ; nous les recommandons particulièrement pour l’hygiène intellectuelle du lecteur.

II. Le deuxième chapitre est consacré aux débuts de Vercingétorix et il s’ouvre sur une analyse du nom, difficile à comprendre. L’enfance est mal connue et le personnage n’apparaît dans la lumière que lors de sa tentative de prise du pouvoir. Il essaya de contrôler Gergovie, capitale des Arvernes, les siens, mais il se heurta à son oncle, Gobannitio qui défendait le pouvoir aristocratique et refusait l’option monarchique du neveu. Vercingétorix rassembla alors une petite armée.
Alain DEYBER revient sur un épisode peu clair, la présence de Vercingétorix dans l’entourage de César. S’y est-il trouvé comme otage ou comme ami ? On sait que César ne lui a pas accordé son pardon après sa reddition devant Alésia. À notre avis, s’il avait suivi le proconsul comme ami, il ne pouvait pas espérer son pardon ; or il l’a espéré. En revanche, une chance d’oubli existait s’il avait été otage. De toute façon, il n’est pas impossible qu’il ait été envoyé officiellement comme ami ; en même temps, il servait d’otage.

III. Le troisième chapitre traite de la Gaule avant Vercingétorix, en fait de l’art de la guerre qui y était pratiqué. Les Gaulois, qui n’étaient décidément pas des sauvages, suivaient des règles dans ce domaine ; ils n’agissaient pas n’importe comment et, un peu comme les Romains qui étaient soumis au ius fetiale, « le droit des (prêtres) fétiaux », ils obéissaient à des lois, à un droit de la guerre au moins embryonnaire, et en partie religieux.
Leurs armées sont mal connues. La proximité des hommes entre eux est une valeur pour Alain DEYBER qui prend ici le contre-pied de beaucoup d’auteurs, à juste titre ; une même origine géographique et des occupations communes comme la chasse soudent les unités. Pour la marche d’une troupe, elle était difficile à organiser ; elle implique une organisation du renseignement et de la transmission des ordres. Du reste, il ne semble pas qu’ait existé une conscription, mais il est sûr que les hommes devaient obéir à une mobilisation sur ordre. L’examen de leurs effectifs permet à Alain DEYBER. de critiquer des théories parfois farfelues. En réalité, il pense, à juste titre, qu’une armée comptait entre 10 000 et 50 000 combattants. 
Les postes de chefs revenaient aux equites de César, qui étaient les chevaliers, c’est-à-dire les nobles. Ils avaient sous leurs ordres des sortes de gradés, des spécialistes, les porte-enseigne, les musiciens, les hommes du génie et du train ; car tous ces services existaient. Plus bas encore, les simples soldats recevaient une formation (ouverte aux gradés, il est vrai) et ils pratiquaient l’exercice. La chasse, pour A.D., présentait une utilité certaine, « contrairement à l’opinion de certains auteurs » qu’il ne nomme pas, et dans la liste desquels nous sommes peut-être ; mais il a certainement raison s’il faut placer cette pratique dans la catégorie des sports. Il propose une conclusion provisoire convaincante : « Nous sommes bien loin d’armées composées d’amateurs et commandées par des chefs caractériels n’en faisant qu’à leur guise ». Il rejoint ici pour l’armée ce qu’il a écrit plus haut pour la politique et les institutions : les Gaulois n’étaient pas des sauvages.

  • Leurs qualités militaires apparaissent également dans leur armement. Certes, ils ne possédaient pas d’artillerie, ni de machines de guerre : c’étaient là deux points faibles. Mais les soldats étaient parfaitement équipés, parfois mieux que les Romains. Du point de vue défensif, ils connaissaient ce qui fait une panoplie, le casque, la cuirasse et un bouclier célèbre, copié par leurs adversaires. La demi-sphère placée au centre du bouclier, appelée umbo en latin, y était placée « pour protéger la main », dit Alain DEYBER. D’autres explications avaient été jadis données, et elles ne sont nécessairement ni fausses, ni justes : l’umbo permettait de frapper l’adversaire au moment du choc, ou il était conçu pour briser flèches et javelots. L’armement offensif était constitué surtout par la lance et l’épée. L’épée était longue, à bout ogival et ne semble pas avoir été de très bonne qualité [3]. En revanche, les Gaulois avaient mis au point une très grande variété de javelots et de lances, utilisés en fonction des besoins.
  • Ils disposaient aussi des trois armes classiques de leur époque, l’infanterie, médiocre, la cavalerie, excellente, et les troupes légères, auxquelles il faut ajouter « les soutiens ». Par le mot de « soutiens », nous devons entendre un personnel nombreux : les valets d’armes qui s’occupaient de la logistique, les hommes qui formaient le génie militaire, le train et le service de santé, pour les combattants et les animaux (sur ce point, ils étaient au moins aussi avancés que les Romains, sinon plus).
  • Cette armée était faite pour avancer, et la marche est un élément important d’une guerre. Les Gaulois savaient construire des camps ; les Grecs et les Latins considéraient que ceux qui connaissaient cet art ne pouvaient pas être considérés comme des barbares. En revanche, il n’est pas prouvé qu’ils dormaient sous des tentes, ce qui, au demeurant, n’est pas nécessairement excellent. En tenant compte de ces travaux, les armées gauloises pouvaient franchir environ 20 km par jour.
  • L’art de la guerre est enfin expliqué par un militaire en des termes qu’il est difficile de résumer ; de toute façon, tout historien qui prétend se pencher sur une armée antique quelconque doit lire cette présentation, où A.D. distingue « hyper-principes », « principes secondaires » et « paramètres de la manœuvre » (page 64).
  • C’est ici que l’éditeur a choisi de placer un dossier iconographique extrêmement intéressant et bien constitué, sur lequel nous n’avons qu’un désaccord à exprimer ; il concerne la fig. n° 29 de la pl. XIII, un buste trouvé dans le Rhône et attribué par son inventeur à César. Il suffit de regarder les monnaies au buste de César, gravées à la demande du fils adoptif du dictateur, pour voir les différences ; et l’on peut raisonnablement penser que le fils, même adoptif, savait à quoi ressembler son père. C’est pourquoi nous pensons que le portrait le plus ressemblant est celui qui est dit « de Tor d’Agliè » (en Italie ; voir César chef de guerre, réimpr. 2015, Paris, p. 70-71).

IV. Le quatrième et dernier chapitre est assurément le plus important, et il prête peu à débat.

  1. Dans une première étape, Vercingétorix affirme haut et fort qu’il lutte pour la libertas de la Gaule ; il pense aussi très probablement à renforcer son pouvoir (les deux objectifs ne sont d’ailleurs pas exclusifs l’un de l’autre).
  2. Tout commence, comme on sait, par le massacre des Romains présents à Cenabum (Orléans). S’ensuit une guerre de mouvement, au cours de laquelle Vercingétorix met en application une vraie stratégie, une stratégie « indirecte ». Il fait donc appliquer trois mesures. Il refuse la bataille en rase campagne ; il s’efforce de chasser ses ennemis vers la Province ; il pratique ce qui est appelée, par métaphore, « la terre brûlée ». Nous ajouterons que l’installation de contingents sur les bords est et sud du Massif Central a imposé au proconsul d’aller défendre la province qui était dans sa juridiction (César, BG, VII, 7 ; 64, 5 et 6 ; Dion Cassius, XL, 39). Ce fut une politique que les Anglo-Saxons ont appelée bien plus tard la stratégie du « pull and push » : Vercingétorix chasse César du nord en lui rendant la vie impossible dans cette zone ; il l’attire vers le sud en menaçant les cités romanisées de la province. Et Vercingétorix réussit dans son entreprise : César fut obligé de partir, en pleine retraite, même s’il ne voulut pas le reconnaître. Mais le Gaulois commit une erreur en marquant un « coup d’arrêt » : par une bataille, il provoqua César, le contraignit à le suivre à Alésia.
  3. Vercingétorix et ses Gaulois ont aussi su pratiquer la guerre de position et la petite guerre (ou guérilla) ; c’est un retour en arrière chronologique. César prit et détruisit Avaricum (Bourges) ; il échoua devant Gergovie et il explique cet échec par la désobéissance des soldats, ce qui reste à prouver : la faute pourrait plutôt incomber au proconsul. Enfin, nous arrivons au siège d’Alésia, où Vercingétorix voulut appliquer la tactique dite « de l’enclume et du marteau » : ses hommes, enfermés derrière les remparts de la ville, formaient l’enclume ; une armée dite « de secours », venue de l’extérieur, devait servir de marteau. Le marteau fut défaillant, en sorte que l’enclume dut se rendre.

A.D. propose enfin une conclusion, où l’on trouvera une intéressante étude des monnaies. Il ajoute au livre un tableau chronologique très exact et un glossaire indispensable à toute personne qui veut comprendre la guerre antique (p. 123-186). On trouve ensuite les notes, la liste des sources et une bibliographie.

À notre avis, il ne sera plus possible de parler de Vercingétorix comme stratège et tacticien sans utiliser le livre d’Alain DEYBER qui va plus loin que ses prédécesseurs. Il nous paraît indispensable pour tout auteur qui voudrait s’occuper des études militaires anciennes, et peut-être même à ceux qui veulent aller au-delà de cette période chronologique.

 

Yann LE BOHEC

LEMME edit, 240 pages dont cahier central illustré (16 pages), 22 €

[1] voir notre compte-rendu dans Latomus, 75, 1, 2016, p. 272-274

[2] on donne ce nom à des amateurs souvent très éclairés qui s’équipent comme l’étaient Romains ou Gaulois ; ils permettent souvent de mieux comprendre la vie quotidienne des soldats de l’Antiquité

[3] A. France-Lanord, La fabrication des épées de fer gauloises, Revue d’Histoire de la Sidérurgie, 5, 1964, p. 315-327 ; R. Pleiner, The Celtic Sword, 1993, Oxford, 196 p.