jean-jacques-cecile-un-espion-francais-a-l-est-9782268075853L’ouvrage est un saut de génération, une véritable plongée dans un monde désormais entré dans la mémoire historique. On vit à nouveau dans l’univers de la guerre froide et de l’équilibre de la terreur, qui disparaît avec l’implosion de l’URSS et la première guerre du Golfe.

Pour donner tout son sens à ce livre étonnant, il convient de rappeler au préalable quelques jalons historiques. Le premier tir nucléaire de la France, en 1960, fait entrer le pays dans le club très fermé des possesseurs de l’atome et lui rend son statut de grande puissance perdu à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. L’organisation des armées françaises en est bouleversée, tandis que sa modernisation devient un impératif. En octobre 1964, l’armée de l’air organise la première alerte nucléaire avec ses mirages IV, puis met en œuvre les missiles du plateau d’Albion. De son côté, le premier SNLE entre en service opérationnel en 1972. La force nucléaire stratégique est désormais complète. L’armée de terre reçoit seulement la responsabilité du missile tactique Pluton (qualifié en France de « préstratégique » pour insister sur sa valeur d’ultime avertissement).

À travers la carrière d’un sous-officier de l’armée de terre, l’auteur, lui-même ancien du 13e régiment de dragons parachutistes et des services de renseignement, réussit le tour de force de nous faire pénétrer dans le monde de l’espionnage au quotidien, qui caractérisait la zone de contact emblématique des deux blocs, Berlin et la RDA.

Le parcours professionnel du major Bach constitue une véritable leçon de micro-histoire, à mettre en regard avec celle de la France et de l’Europe. Lorsqu’il s’engage en 1962, à 18 ans, la guerre d’Algérie vient à peine de se terminer. Les armées, dans la vision gaullienne, doivent désormais avant tout défendre un territoire national sanctuarisé (les opérations en Afrique, au nom des accords de défense avec les nouveaux États issus de l’empire colonial, demeurant marginales). Quand il abandonne définitivement l’uniforme, en 2004, la France a remplacé la conscription par la professionnalisation. Elle mène des opérations de projection, au nom de liens d’alliance ou de la défense de valeurs humanitaires, et joue, dans le cadre de l’OTAN (qu’elle a pleinement réintégré en 1995), les gendarmes dans les Balkans.

Au sortir de la guerre d’Algérie, l’armée de terre, énormément réduite, touchée plus que les autres par l’écrémage politique des officiers et des sous-officiers, connaît un profond malaise. Quoiqu’encore un peu sclérosée dans ses attitudes, elle entre également dans la voie de la modernité. Le jeune sous-officier tient d’abord sa place (modeste) dans un régiment de chars. Il s’agit alors de s’opposer au moins une semaine au corps de bataille du pacte de Varsovie (deux à trois fois plus important que les forces de l’OTAN en Europe), afin de légitimer l’emploi du feu nucléaire. Mais, en 1970, ses talents de linguiste (il parle anglais et allemand couramment) ainsi que son goût du risque calculé l’amènent à intégrer les rangs de la « mission militaire française de liaison », installée à Berlin. Pendant près de dix ans, profitant des accords qui lient toujours les anciens alliés de la Seconde Guerre mondiale, il espionne, en uniforme, les forces soviétiques présentes en RDA. Des deux côtés en effet, la crainte majeure demeure l’attaque-surprise, à la faveur d’une manœuvre officiellement annoncée qui ne serait autre qu’une façon de concentrer les troupes de façon détournée.

On suit Pierre Bach dans ses missions où se mêlent culot, sang-froid et professionnalisme. Pas de cascades spectaculaires ni de manipulations psychologiques sophistiquées, seulement un recensement méthodique, perpétuellement réactualisé, des capacités militaires soviétiques sur un territoire donné. C’est un véritable travail d’artisan, patient et soigné, mené dans un jeu de cache-cache constant avec l’Armée rouge mais aussi la redoutable Stasi, la police secrète de la RDA, de triste mémoire. Le labeur de Pierre Bach et de ses pairs, ignoré du grand public, permet néanmoins de tenir à jour en permanence l’ordre de bataille du pacte de Varsovie.

Muté à l’ambassade de France en Hongrie en 1976, il effectue un travail similaire, puis rejoint à nouveau Berlin et la mission française en 1980. En 1984, il intègre la FAR (force d’action rapide) qui vient d’être créée pour donner à la France une capacité d’intervention quasi-immédiate. Muté en 1989 au centre de renseignement avancé de Baden Baden, il vit en direct la fin du bloc de l’Est et la victoire sans affrontement du camp occidental. Il suit ainsi jusqu’en 1992 le retrait des forces soviétiques, qui échangent bientôt le drapeau rouge pour l’emblème national russe. De 1992 à 1994, adjoint de l’attaché de Défense français en Croatie, il est un témoin privilégié de la recomposition territoriale des Balkans, en ex-Yougoslavie, lorsque la poigne de fer du communisme n’est plus là pour brider les aspirations nationales des divers peuples.

Le major Bach vit ensuite à son niveau la nouvelle mutation de l’armée française, qui n’a plus d’adversaire à l’Est mais participe désormais à des projections extérieures. En 1994, son immense expérience et sa compétence reconnue lui valent de rejoindre le centre de la doctrine et de l’entraînement (ancêtre du CDEF), qui étudie les modes tactiques et leurs évolutions et rédige les manuels doctrinaux de l’armée de terre. Toutefois la fin de l’aventure est là. Le vieux soldat fait son adieu aux armes le 11 novembre 1998, sans toutefois abandonner totalement l’uniforme. Réserviste, il effectue l’année suivante un séjour au Kosovo puis des périodes jusqu’en 2004. Ses activités durant cette dernière décennie illustrent autant les transformations radicales de la conception que l’on se fait de la défense de la France, que l’entre-deux de la géopolitique européenne entre XXe et XXIe siècles.

Ecrit très simplement, l’ouvrage se lit comme un roman. Toutefois, son principal mérite est ailleurs. Il éclaire, à travers un parcours individuel, l’histoire de l’Europe séparée en deux blocs idéologiques et devenue, à son corps défendant, champ d’affrontement potentiel d’un conflit nucléaire. L’ambiance fait songer davantage à « la Taupe » qu’à SAS ou OSS 117. Mais l’on est ici dans une description réaliste qui s’appuie sur un exemple vécu. Cette coupure entre deux mondes, cet affrontement toujours sur le point d’éclater, propre au « désert des Tartares », ont été le lot de toute une génération qui a aujourd’hui 50 ans ou plus. La valeur d’Un espion français à l’Est, écrit par quelqu’un qui connaît d’expérience le sujet, réside dans cette capacité à recréer la période tout en brossant, en arrière-plan, par petites touches, le tableau d’un milieu particulier, l’armée française, avec ses habitudes, ses limites et ses pesanteurs. C’est aussi un très bel hommage à tous les spécialistes du renseignement qui, loin des feux de la rampe médiatique, ont accompli, en artisans honnêtes et consciencieux, jour après jour, les mêmes gestes (plus ou moins risqués) pour permettre aux chefs politiques et militaires occidentaux de disposer des éléments nécessaires à la prise de décision. Au bout du compte, nous sommes là face à un résultat prenant, qui s’inscrit dans la veine des grands témoignages.

Jean-François Brun

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Source : Guerres & Conflits