SarrebruckVoici un livre que tous les amateurs d’histoire du Moyen-Âge finissant se doivent de lire. Avec une très grande érudition, Valérie Toureille fait revivre pour nous l’un des seigneurs les plus caractéristiques (et en même temps déjà en décalage) de son temps.

Après une solide introduction qui restitue la situation de l’époque en Lorraine et présente en particulier le corpus d’archives étudiées, un premier chapitre s’attarde sur la famille et la jeunesse du Robert « de Sarrebruche », entre territoires germaniques et royaume de France (Commercy), son éducation et sa proximité (y compris familiale) avec le « parti orléannais » : s’il « recueillit les domaines de son père, il hérita aussi de ses querelles, de ses dettes et de ses fidélités ». Dès avant l’âge de vingt ans, il se lance dans la « petite guerre » autour de ses terres : « Dès l’année suivante ce furent trente-trois hommes de guerre de Durand de Saint-Dié qui furent saisis lors d’une bataille rangée à Maxey, avant d’être conduits dans les prisons de Commercy et mis à rançon ». Le second chapitre retrace les campagnes et opérations militaires de Robert de Sarrebrück, toujours sur fond de rivalités politiques entre le faible royaume de France et ses voisins, et insiste en particulier sur la notion de « guerre privée », au titre d’une dette impayée par le duc de Bar : « Il existait dans la tradition lorraine une coutume qui permettait de recourir aux armes lorsque l’on s’estimait lésé par une créance non honorée. C’est fort de cet usage que Robert envisagea d’agir par le fer et le feu, plutôt que de saisir les tribunaux, comme un créancier l’aurait sans doute fait en France ». Pendant dix ans, raids et coups de mains se succèdent pour faire céder les détenteurs successifs du duché de Bar, le tout sur fond de rivalités locales multipliées par le système de vassalité (duché de Bourgogne) et les alliances familiales. Se posent également de nombreuses questions de propriétés (qui impliquent des revenus mais aussi une éventuelle souveraineté), qui accaparent l’attention de Robert de Sarrebrück ; et après le retour de temps plus apaisés celle de la liquidation des bandes de routiers et de l’indemnisation de leurs exactions. Sa fidélité au roi de France lui vaudra de terminer sa vie dans un calme relatif et avec une aisance retrouvée.

A partir de cette partie biographique, Valérie Toureille développe son étude dans deux dimensions originales : le chapitre III traite de Robert de Sarrebrück comme « Entrepreneur de guerre » et la quatrième des rapports entre le droit et la guerre à l’époque. Ceci nous donne quelques excellentes pages sur la guerre au Moyen-Âge, qu’il s’agisse des questions financières (« Combattre n’était pas seulement un jeu ou une passion, une manière de maintenir son rang ou de se conformer à une identité, c’était aussi une stratégie économique, dans laquelle le seigneur de Commercy investissait et dont il attendait le meilleur retour »), ou des normes juridiques (« La société en guerre dans laquelle vit Robert de Sarrebrück est totalement balisée par le droit, et même par un droit écrit, qui oblige le plaideur à compiler l’abondante documentation des mémoires, des requêtes, des preuves et des décisions pour des affaires qui se traînent parfois sur des dizaines d’années, voire sur plusieurs générations »).

Au terme de son ouvrage, elle livre donc un portrait nuancé de l’homme dont « la violence (du) comportement se mesure à l’aune de l’époque qui fut le sienne : Philippe Contamine avait osé l’expression ‘corsaires de terre’ ; elle lui convient à merveille ».

Une passionnante lecture. Un livre tout-à-fait recommandé aux amateurs de la période (et même au-delà à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la guerre en Europe).

Presses universitaires de Rennes, 2014, 272 pages, 21 euros.

Source : Guerres & Conflits

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