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Japon médiévalLes caractères originaux de la société médiévale japonaise

Age des guerriers

Age des guerriers, régime shôgunal, liens de vassalité : le Japon bascule dans ce qu’il est convenu d’appeler le Moyen Age. Moyen Age ? L’expression, on s’en doute, est ici un néologisme. Les hommes de la fin du XIIe siècle eurent conscience de vivre une époque charnière : ils nommèrent ces temps nouveaux, « l’âge des guerriers ». Le mot de Moyen Age (chûsei) date du début du XXe siècle, et est employé pour la première fois par Hara Katsurô, professeur à l’Université impériale de Kyôto. Ce dernier publie en 1906 une histoire du Moyen Age japonais. Ce titre marquait l’aboutissement d’une réflexion. Hara voulait d’abord signifier par là une période intermédiaire entre deux sociétés stabilisées, l’époque ancienne dominée par une cour impériale installée à Heian et l’époque moderne (kinsei) dominée par le shôgunat des Tokugawa installé à Edo. Au régime centralisé de la monarchie antique succédait un système de fractionnement des pouvoirs publics. A tort ou à raison, les dictionnaires traduisent depuis la fin du XIXe siècle le mot hôken (fengjiang en chinois) par le terme occidental de fief. L’âge des guerriers désignait donc le début de la période féodale au Japon ou si l’on préfère, les débuts des temps médiévaux. Mais en choisissant ce terme de Moyen Age, Hara Katsurô se préoccupait aussi de faire correspondre les grandes coupures de l’histoire occidentale, Antiquité, Moyen Age, Temps Modernes, Epoque contemporaine, avec celles de l’histoire japonaise. A l’heure où le Japon affrontait la Russie des tsars à Port-Arthur et faisait montre de sa puissance technique moderne en envoyant par le fond la flotte russe à Tsushima, il n’était pas inutile de mettre l’accent sur la similitude du développement historique en Occident et au Japon.

Pour les médiévistes japonais du début du XXe siècle, l’expression « âge des guerriers » s’appliquait à un tour- nant significatif dans l’histoire japonaise, comparable avec ce qu’avait pu être le tournant du Moyen Age en Occident. Comme dans l’Europe médiévale, on retrouvait au Japon un émiettement des pouvoirs, un phénomène de militarisation des couches dirigeantes dans les provinces, l’apparition de liens de vassalité unissant le seigneur à son homme, la naissance de seigneuries foncières dominant la terre et ceux qui la travaillent. L’Etat shôgunal qui se constituait à la fin du me siècle possédait même certains traits des monarchies féodales d’Occident. Le shôgun de la dynastie des Minamoto n’était-il pas investi par l’empereur, descendant de la déesse du Soleil, comme le roi de France est sacré par l’évêque de Reims, représentant de l’Eglise chrétienne et délégué du pape de Rome, de même que le roi d’Angle- terre est couronné dans la cathédrale de Cantorbéry ? Tout en « inventant » des formes sociales nouvelles, le Japon s’éloignait insensiblement des modèles sociaux censés régler les relations humaines en Asie et notamment en Chine. Avec le Moyen Age, le Japon devenait de moins en moins « asiatique » et de plus en plus « européen »… Le Moyen Age, c’était comme la révélation d’une société à l’européenne en plein cœur du Japon.

Loin d’avoir été stagnante à l’image des autres sociétés asiatiques telles que se les représentaient du moins les Occidentaux de l’époque, la société japonaise était animée d’une dynamique qui la conduisait naturellement, avec l’émergence d’une féodalité, à marcher sur les traces des sociétés d’Europe occidentale. La supériorité intrinsèque du Japon sur les autres nations asiatiques en termes industriels et militaires trouvait sa source à la fin du XIIe siècle dans le Kantô, quand les bushi, les fameux guerriers de l’est du pays, avaient subverti les anciennes formes de la domination aristocratique et entraîné le pays dans l’aventure féodale. On mesure sans peine l’enjeu idéologique de tels discours historiques à l’époque de l’impérialisme triomphant.

Aux mains de la classe des guerriers, le nouveau pou- voir d’Etat, le shôgunat, cohabitait avec l’ancien Etat impérial jusqu’au XIVe siècle, avant de s’y substituer entièrement. La coutume guerrière passée en droit écrit en 1232 avec la rédaction d’un recueil législatif le Goseibai shikimoku remplaçait l’ancien droit de la cour hérité des codes antiques eux-mêmes inspirés du modèle chinois des Tang, et s’imposait peu à peu à l’ensemble de la société, Les pouvoirs régaliens tendaient à se fragmenter au niveau local et à passer aux mains des seigneurs de la terre dont l’objectif était la création de seigneuries d’un seul tenant. Ces seigneurs locaux armés se fédéraient en groupements vassaliques unissant dans un lien d’obligations réciproques le suzerain au vassal qu’on appelle ici le kenin, l’homme de la maisonnée. Le Moyen Age japonais était par ailleurs à l’origine de nouvelles valeurs surgies de l’éthique guerrière primitive se « raffinant » au contact de formes de pensée venues de Chine, bouddhisme zen et néo-confucianisme surtout.

Mais pour bien des historiens d’avant-guerre, le Moyen Age reste un moment décisif de l’histoire du pays parce que c’est là que s’affirme l’identité nationale du Japon. A travers des formes d’expression culturelle nouvelles (art du récit, poésie, théâtre, art des jardins, art du thé, art floral, peinture sur rouleaux, esthétique du dépouillement, style architecturaux etc.) qui laissaient transparaître une sensibilité originale, parfois à l’opposé des modèles chinois censés constituer ceux de la noblesse antique, le Japon de l’âge des guerriers devenait « tel qu’en lui-même enfin », c’est-à-dire, pour les observateurs du début du XXe siècle, culturellement autonome.

Une pareille vision des choses permettait aussi d’expliquer la signification profonde de la période qui suit le Moyen Age, celle d’Edo. Il s’agissait d’une sorte d’Ancien Régime à la japonaise et certains shôguns de la dynastie Tokugawa comme Yoshimune étaient d’ailleurs parfaits dans le rôle des despotes éclairés.

Il est certain que la naissance d’un groupe de guerriers, les bushi, d’abord serviteurs armés de la noblesse de cour (samurai), puis véritables seigneurs disposant de pouvoirs locaux étendus, est un phénomène particulier à l’évolution interne de la société japonaise, qu’on ne retrouve pas, du moins à une échelle comparable, dans les autres sociétés asiatiques. D’où cette tentation pour nombre d’historiens de voir dans l’apparition puis l’expansion de ces couches guerrières dont le fonctionnement et les valeurs font en effet penser à celui des couches féodales d’Occident, le moteur d’un développement historique original.

Mobilité sociale, révoltes, croissance

Or, si la montée des couches guerrières, la création d’un Etat shôgunal et l’effondrement progressif du système politique mis en place par la monarchie impériale au cours de l’époque ancienne constituent bien l’un des phénomènes saillants de cette époque, la mobilité sociale ou plutôt l’instabilité sociale constitue tout autant un trait majeur de cette société. Les hommes du XVe siècle désignaient cela par l’expression imagée gekokujô, quand « l’inférieur l’emporte sur le supérieur », c’est-à-dire la désobéissance civile, l’inversion des hiérarchies sociales, « le monde à l’envers ». En langage moderne, on serait peut-être bien inspiré de traduire cette expression par « révolution », à condition bien sûr d’entendre par là non point le grand soir, mais un mouvement multiséculaire de remise en cause permanente des pouvoirs étatiques ou régionaux, de poussée émancipatrice des couches sociales inférieures. Celles-ci refusent la fatalité de leur condition tandis que les couches dirigeantes s’avèrent incapables de maintenir des institutions stables. L’existence de ce gekokujô, cette mobilité sociale de nature quasi révolutionnaire, explique pourquoi l’Etat éprouve les plus vives difficultés à faire régner l’ordre dans les provinces.

L’imprécision dans la définition de la propriété foncière, l’enchevêtrement des droits sur la terre, la multiplicité des juridictions, la pratique de la succession partagée entre les descendants sous l’autorité du chef d’une parentèle provoquent, des tensions entre les groupes sociaux mais aussi à l’intérieur des mêmes couches sociales, voire au sein des familles. Des conflits violents opposent les seigneurs à leurs voisins. La guerre privée devient ordinaire. Conflits pour le contrôle réel de la terre et des redevances paysannes, mais aussi plaisir du pillage et de la guerre pour elle-même dans une société qui reste largement dominée par une éthique combattante. Mais le phénomène de la guerre féodale est rendu ici plus complexe par l’existence de véritables conflits sociaux opposant seigneurs fonciers et communautés paysannes.

Très fortement structurées autour de la riziculture, ces dernières résistent souvent victorieusement à la ponction fiscale exigée par les couches supérieures. Le montant et la nature des redevances annuelles, la durée des corvées et leur objet, constituent un thème fréquent de dispute. A partir du XVe siècle, les communautés s’opposent aux classes dirigeantes à propos de la nature même du pouvoir seigneurial, revendiquant pour elles le droit à l’auto administration, y compris les droits de justice et de police dévolus jusqu’alors aux seigneurs. Produits du développement d’une économie monétaire, d’autres conflits surgissent entre peuple des campagnes et prêteurs d’argent usuriers habitant les villes. Luttes de factions au sein des lignages vassaliques pour le contrôle de la succession du patrimoine, luttes de classes dans les campagnes entre les communautés paysannes et seigneurs guerriers ou propriétaires urbains absentéistes, s’accompagnent aussi de conflits entre les communautés rurales elles-mêmes, que les historiens japonais dénomment luttes de confins (kyôkai no funsô). Il s’agit là de disputes parfois vives à propos du contrôle et de la répartition des eaux d’irrigation, de l’exploitation des bois et des friches ou des limites de terroirs. Ces incidents dont les motivations peuvent parfois sembler dérisoires, s’enveniment cependant rapidement, chaque communauté cherchant protection et parfois aide militaire auprès de son seigneur’.

A partir du XVe siècle, ces conflits de nature diverse se généralisent, entraînant des provinces entières dans la guerre civile. Profitant de l’incapacité de l’Etat shôgunal à imposer son point de vue et éventuellement à arbitrer entre les parties qui veulent en découdre, villages, quartiers des villes, cantons finissent par créer des structures autonomes de gouvernement local, communes fondées sur des fédérations de villages parfois à l’échelle d’une province entière. Cette gigantesque poussée sociale et cette aspiration à l’autonomie et au pouvoir local nées de la crise des structures féodales incapables d’assumer si peu que ce soit leur rôle et de plus en plus considérées comme superflues, expliquent les difficultés des autorités du Moyen Age finissant à assurer l’ordre. Cette incapacité des pouvoirs constitués à s’imposer face à ce mouvement de déstabilisation permanente venu d’en bas éclaire le caractère endémique de la guerre pendant la plus grande partie de la période.

Si le Moyen Age est assurément un âge des guerriers, c’est donc aussi un âge des révoltes, un moment d’insubordination sociale. Car, malgré ses contraintes, la société médiévale japonaise correspond finalement à une société relativement dynamique et ouverte, porteuse en ses flancs d’une créativité culturelle notable et d’énormes potentialités économiques : partie prenante d’une accélération des échanges et de la mise en place de nouveaux réseaux marchands en Asie orientale, suite à l’effondrement de l’empire mongol, le Japon commence alors à faire l’expérience d’une économie commerciale avec des échanges monétaires encore certes balbutiants, mais qui rendent possibles les premières tentatives d’accumulation de capital. L’exploration des archives portuaires de Hyôgo (la future Kôbe) au XVe siècle met en évidence un trafic dans la mer Intérieure équivalent à celui de la mer Baltique à la fin du Moyen Age. De leur côté, les missionnaires chrétiens arrivés dans l’archipel au XVIe siècle ne purent s’empêcher de comparer Sakai avec son port international, son oligarchie bourgeoise dirigeant la cité, ses nombreux artisans, à la Venise de leur temps.

Longtemps considérée comme une période noire de l’histoire du pays parce qu’anarchique, parce que les usurpations étaient fréquentes, la période médiévale est aujourd’hui largement reconsidérée par les historiens japonais. Ces quatre siècles (fin XIIe-fin XVIe siècle) passent pour les moments du premier « décollage » du pays. Cet essor économique et ce dynamisme social font déjà de ce « Cipango » évoqué par Marco Polo sinon le pays du fabuleux métal du moins l’une des premières puissances commerciales d’Extrême-Orient. Le pays du Soleil Levant peut ainsi faire l’économie d’une première expérience amère de colonisation européenne au XVIe siècle. Malgré les guerres civiles et l’instabilité politique chronique, la société japonaise est suffisamment structurée pour apprendre des premiers Occidentaux parvenus au Japon ce qu’il faut savoir du reste du monde sans pour autant tomber dans la dépendance technique et culturelle de l’Europe. En 1542 ou 1543, les Portugais atteignent l’archipel mais ils ne seront jamais à même — l’eussent-ils voulu — d’imiter les exploits conquérants des Espagnols en Amérique. Face aux armes à feu européennes, les métallurgistes japonais ne sont pas tout à fait démunis. Ils sont les héritiers d’une tradition artisanale qui a fait ses preuves. Ils ont en particulier mis au point des techniques de soufflerie qui leur permettent de produire dans les fours des chaleurs inconnues ailleurs. La maîtrise de leur art est telle qu’ils ont fait de leur pays le principal exportateur d’armes de la région. Et les sabres japonais valent bien les meilleures lames de Tolède. Plus de vingt mille sabres ont été exportés vers la Chine durant le XVe siècle par le seul intermédiaire du commerce officiel entre les deux pays. Les artisans de Tanegashima, du monastère du Negoro-ji, de Sakai et d’ailleurs se voient immédiatement confier l’étude de ces étonnantes armes à feu, pourtant depuis longtemps connues ailleurs en Asie du Sud-Est. Dès 1545, on fabrique les premiers fusils « made in Japan ». Mieux encore, quelques années suffisent pour comprendre tout le parti à tirer de ces nouvelles armes. Vers 1570, le seigneur Oda Nobunaga organise de véritables corps de fusiliers, retranchés derrière des palissades adossées le long des pentes de la colline, qui déclenchent un feu roulant sur les charges de cavaliers ennemis. En 1575, à la bataille de Nagashino, Nobunaga écrase avec sa mousqueterie la fine fleur de la chevalerie du clan féodal des Takeda et élimine l’un de ses plus puissants rivaux.

L’arrivée des Européens dans les mers d’Extrême- Orient représente pour les pays asiatiques de la région un défi nouveau. Disposant de navires capables d’affronter la haute mer pendant de longs mois, d’armes à feu efficaces, animés d’une foi inébranlable, les Portugais n’ont pourtant pas en face d’eux des sociétés inertes. La plupart d’entre elles sauront parfaitement tenir les nouveaux arrivants à distance. C’est le cas en particulier du Japon qui fait là preuve d’une « modernité » saisissante pour une société demeurée des siècles durant à l’écart du monde. L’originalité de l’organisation sociale médiévale explique une telle capacité de riposte. Elle est sans doute à l’origine du formidable mouvement d’expansion interne qui remodèle entièrement l’archipel au XVIIe siècle.

Pierre-François SOUYRI

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Galerie photos : Samouraï – Art of War (Exposition à Saint-Pétersbourg en novembre 2012, crédit photo Stéphane Gaudin)