Guérilla, guerre asymétrique ou guerre subversive s’imposent comme le visage post-moderne de la guerre au XXIe siècle. La généalogie de ces formes de guerre irrégulière remonte cependant bien au-delà des guerres révolutionnaires de la décolonisation. L’expédition française au Mexique a ainsi constitué le banc d’essai d’une troupe hors cadre qui peut être considérée comme un ancêtre ou un précurseur des forces spéciales. S’éloignant de son champ d’étude habituel, celui des civilisations méso-américaines, l’universitaire mexicaniste Éric Taladoire consacre une évocation détaillée à cette contre-guérilla française, malgré la trace historiographique très défavorable qui lui est attachée pour ainsi dire dès l’origine. Unité mal famée y compris aux yeux du corps expéditionnaire français dont elle est l’appendice, elle est pourtant un instrument essentiel du dispositif de protection de ce dernier.

Même s’il n’en est pas le fondateur, les actions et l’image de la contre-guérilla sont indissociables de la forte personnalité de son principal chef, le colonel Charles du Pin. Aristocrate sulfureux, ce baroudeur de mauvaise réputation est un mouton noir du corps des officiers français. Authentique chef de bande ayant le goût de l’indépendance et du risque, l’homme est destitué pour ses exactions en 1865, puis réhabilité un an plus tard. Il façonne sa troupe à son image. Une double mission lui est assignée : assurer la sécurité des communications et combattre les guérillas libérales favorables à Benito Juárez qui insécurisent les « Terres Chaudes » de l’État de Vera Cruz et des territoires environnants. Pour ce faire, il dispose d’un corps hétérogène formé de volontaires. Ses quelques centaines d’hommes (dont l’effectif maximal atteint 850 combattants) réunissent une trentaine de nationalités différentes, même si la plupart d’entre eux sont issus des rangs du corps expéditionnaire : Français, Algériens, Européens provenant de la Légion étrangère, Espagnols et Mexicains recrutés sur place, et même quelques Nord-Américains dont deux Québécois. L’unité est bilingue, voire trilingue. Elle est cimentée par une très forte loyauté personnelle à l’égard de son chef. Il y règne une discipline opérationnelle sévère, indispensable à la cohésion et donc la survie du groupe, mais dénuée de formalisme, et indulgente aux excès des moments de repos. Son encadrement provient en bonne partie de la promotion interne des meilleurs volontaires. Mais il attire aussi les amateurs d’actions d’éclat et d’avancement accéléré : le cas le plus saillant est, à la toute fin de l’intervention française au Mexique, celui du marquis de Galliffet, qui déloge du Pin de son poste par arrivisme mais se montre tout aussi répressif envers les insurgés.

La spécificité de la contre-guérilla réside dans la marginalité de ses modes d’action et dans sa forte autonomie par rapport à l’armée régulière. Ces deux caractéristiques expliquent qu’elle ait été souvent considérée comme une forme de banditisme militaire, non seulement par ses adversaires mais aussi par ses autorités hiérarchiques. Pourtant, elles font aussi sa modernité et son caractère anticipateur. Son activité opérationnelle combine corvées de routine (maintien de l’ordre, escorte de convois) et raids audacieux en profondeur. Menant ses actions en autonomie en adoptant les méthodes de l’ennemi, elle joue de l’effet de surprise basé sur la rapidité de ses mouvements et une bonne capacité de renseignement. Mobilité, rusticité et atrocités sont ses trois principes clés. L’exécution des prisonniers est systématique de part et d’autre. Par sens politique, du Pin n’en est pas moins capable de gestes de mansuétude envers la population civile. Il a aussi celui de témoigner d’une attitude « indigéniste » favorable aux Indiens. Sans qu’il soit question de relativiser les excès de la contre-guérilla, il n’est toutefois pas superflu de les replacer dans le contexte féroce de la guerre civile entre conservateurs partisans de l’empereur Maximilien et libéraux fidèles à Juárez qui ravage alors le Mexique, et où personne ne fait de prisonnier.

Réinsérés dans le cadre élargi d’un tableau historique du Mexique au XIXe siècle, dense mais d’un réel intérêt, l’histoire, les protagonistes et les méthodes de la lutte brutale menée par cette unité de marginaux de la guerre y prennent donc un relief inédit. On ne suivra néanmoins pas certaines appréciations de l’auteur. D’abord, celle qui lui fait considérer la bande de du Pin comme la première contre-guérilla de l’Histoire : c’est sans doute mésestimer l’héritage des pratiques de contre-insurrection des troupes bleues en Vendée puis de l’armée napoléonienne en Calabre et en Espagne. De même qu’il ne fait remonter les méthodes employées par la contre-guérilla au Mexique qu’à l’expérience personnelle préalable de ses chefs en Algérie et en Crimée : or, le fil rouge de la mémoire des expériences combattantes plus anciennes n’est pas à mésestimer. La continuité entre les colonnes de la guerre d’Espagne et la conquête de l’Algérie est, par exemple, désormais assez clairement étayée. Enfin, l’idée que l’expérience mexicaine ait fait école mérite d’être considérée mais tout de même relativisée. Certes, plusieurs anciens officiers de la contre-guérilla servent à la tête de corps-francs durant la guerre de 1870 : mais ces unités furent très nombreuses et la plupart sans aucun vétéran du Mexique. Les mêmes chefs ou d’autres (notamment, bien sûr, le sanglant général de Galliffet) se retrouvent impliqués dans la répression de la Commune de Paris. Pourtant, relier cette participation, ainsi que le fait l’auteur, aux habitudes sanguinaires acquises dans leur aventure mexicaine, ressemble à un artefact paralogique. Le fait naturel qu’il se trouve, parmi les centaines d’officiers engagés dans la guerre civile, un nombre significatif de vétérans d’une opération extérieure achevée à peine quatre ans auparavant ne suffit pas à établir une corrélation très probante…

Ce travail richement documenté s’appuie sur des références solides. Une large bibliographie trilingue en français, en anglais et en espagnol (qui puise très judicieusement dans les publications mexicaines) est mise à contribution. Le dossier personnel du colonel du Pin et les archives de la contre-guérilla conservées au Service Historique de la Défense sont l’autre source principale de cette étude. Éric Taladoire exploite notamment la narration événementielle détaillée consignée par l’historique de l’unité rédigé par son chef Charles du Pin, dans un manuscrit demeuré inédit déposé au SHD. Quelques imperfections ponctuelles sont malgré tout à signaler. On ne peut que déplorer l’absence regrettable d’index. Un petit répertoire biographique des principaux protagonistes cités n’aurait pas été dénué d’utilité. La qualité des deux cartes proposées (p.60 et 285) est peu satisfaisante. L’armée Bazaine n’est pas celle qui a été écrasée à Sedan (p.246). L’annonce de la libération par la contre-guérilla du légionnaire H. De Vries(s), donné pour tué à Camerone par les autres sources sur ce combat, est une révélation à confirmer (p.94). Enfin, l’auteur marque son regret (p.188) de n’avoir pu identifier le lieutenant F. de Golstein, dont il cite plusieurs fois le rapport sur la contre-guérilla. Gageons qu’il est probable qu’il s’agisse de Frédéric de Goltstein (1836-1894).

Au total, une lecture intéressante et instructive qui contribue avantageusement à éclairer un sujet méconnu, et enrichit la bibliographie utile à l’histoire du Mexique, à celle du Second Empire ainsi qu’à celle des armées en guerre.

Guillaume Lévêque

Éditions L’Harmattan, 316 pages, 31,5 €