Ernesto Guevara de la Serna dit le Che constitue sans aucun doute l’une des figures emblématiques de la deuxième moitié du XXème siècle. Sa mort en Bolivie, le 9 octobre 1967, l’a immédiatement propulsé au rang d’icône et martyr de la Révolution et de la lutte anti-impérialiste, en Amérique latine comme ailleurs. Le Journal de Bolivie du Che, bien que très anecdotique, est devenu le bréviaire de quantités de militants. Son combat est devenu un exemple à suivre pour des générations de jeunes, aspirant à changer l’ordre des choses et son exemple a influencé de multiples mouvements et leaders politiques du monde entier. Quantité de livres et autres écrits ont été publiés à son propos, et l’on dispose donc d’une bibliographie très étendue, traduite dans des dizaines de langues et sans cesse renouvelée à ce jour. Cependant, la grande majorité de ces écrits l’ont été sur le mode de l’hagiographie d’un Che devenu un symbole et  un mythe à lui tout seul.

Che 4Plus que toute autre étape de sa courte vie, son dernier combat en Bolivie s’est imposé comme l’apothéose d’une légende que certains ont pu comparer à la Passion du Christ. Parce qu’il fallait expliquer l’échec du Che, car c’en est un, l’histoire officielle a donc désigné les coupables responsables de ce fiasco : on a d’abord accusé les membres du Parti communiste bolivien qui ont refusé de l’appuyer dans la lutte, puis Fidel Castro qui aurait envoyé à la mort un compagnon de lutte devenu trop encombrant. On a ensuite désigné à la vindicte générale l’armée bolivienne réduite au pitoyable rôle de sbires manipulés par Washington et la CIA et on a lancé un voile de mépris sur la population paysanne locale, accusée d’indifférence coupable. On a enfin lancé toute sorte d’accusations pernicieuses contre certains camarades l’ayant accompagné dans cette aventure comme par exemple le français Régis Debray dont la capture aurait accéléré l’issue fatale du mouvement rebelle.

A l’approche du cinquantenaire de la mort du Che Guevara, alors que le culte associé au guérillero argentin reste vivace, le but de ce livre est donc de poser enfin un regard d’historien, dépassionné, sur la dernière guérilla de ce dernier. La question n’est pas tellement de briser le mythe et chacun est bien sûr libre d’en conserver l’image qu’il souhaite. Il s’agit tout simplement de traiter cet événement historique comme tel, sans compromission et de le réintroduire dans son contexte particulier. Ce contexte, les hommes qui avec le Che ont organisé la guérilla de 1967 l’ont négligé, de même que tous les thuriféraires du héros révolutionnaire à la suite. Dès le début pourtant, avant même les premières opérations sur place, l’échec était prévisible : l’enthousiasme et la ferveur révolutionnaire des guérilleros de La Havane, partagé par les volontaires de Bolivie ou d’ailleurs, ont donné lieu à de multiples erreurs d’appréciation lourdes de conséquences en termes d’organisation comme d’évaluation. L’insistance même du Che a lancé la lutte au plus vite a cédé la place à la précipitation. Or, en dehors des aléas du combat, l’étude du contexte local se révèle riche d’enseignements. Il est vrai que la longue tradition de luttes sociales et d’instabilité politique de la Bolivie pouvait donner l’impression qu’il s’agissait d’un terreau favorable pour une guérilla. Pourtant, c’était faire peu de cas de l’héritage toujours vigoureux d’une Révolution nationaliste engagée en 1952 et qui avait contribué à désamorcer nombres de tensions sociales. Décrite comme une vulgaire république bananière soumise aux intérêts américains comme il en avait tant d’autres alors sur le continent, la Bolivie de l’époque était un régime bien plus complexe : certes la Bolivie était alors un état dépendant du Tiers-Monde, sous la coupe d’un président militaire, le général Barrientos, bien sûr aligné sur Washington. Mais on oublie souvent l’engagement nationaliste et révolutionnaire précoce de Barrientos et malgré toutes les limites de celui-ci, l’ascendant réel auquel il pouvait prétendre sur les masses paysannes et indigènes locales, entre autres parce qu’il se faisait le garant du maintien des acquis révolutionnaires. L’image que l’on a de l’armée bolivienne est aussi erronée : bien sûr, elle dépendait de l’aide américaine et ses interventions en politique avant comme après la guérilla ont été souvent aussi brutales que malheureuses, ne servant qu’à la défense des intérêts de l’oligarchie locale ou de la puissance américaine. Cependant, de nombreux membres de l’armée bolivienne restaient alors très étroitement associés aux valeurs du nationalisme révolutionnaire et continuaient à les défendre, tout en maintenant des relations privilégiées avec les couches populaires. Loin d’être une milice de soudards, une grande partie de l’institution armée se sentait identifiée à la Nation, à la République bolivienne et prête à la défendre. C’est pourquoi malgré ses moyens limités, ses errements, l’armée bolivienne a donc su faire face au défi lancé par la guérilla auquel elle n’était certainement pas préparée. Démontrant une grande capacité d’adaptation, elle a su y apporter une réponse efficace que les intromissions américaines, bien qu’avérées, ne peuvent expliquer à elles seules. Enfin, au même titre que l’armée, la population paysanne indigène n’a pas été la population manipulable et soumise que l’on décrit souvent. Si la paysannerie a montré de l’indifférence voire de l’hostilité face à la guérilla, c’est qu’elle s’est pas sentie identifiée à un combat qu’elle n’a pas considérée comme étant le sien, comme le démontre l’absence totale de recrues pendant le temps qu’a duré la guérilla.

Alors que ces conditions peu favorables s’affirmaient une fois la lutte entamée, le Che Guevara a choisi de passer outre : incapable de remise en cause, il a multiplié les erreurs tactiques jusqu’à s’enferrer dans une situation inextricable qui l’a conduit, lui et ses compagnons d’armes, à un sort inévitable. C’est sur ces points fondamentaux que ce livre prétend lever le voile et apporter un regard nouveau : ce récit qu’il propose s’appuie sur la base d’une étude détaillée des sources existantes, enrichie par de multiples entrevues avec des acteurs de premier plan de l’époque, en particulier nombre de militaires engagés directement au combat ainsi qu’une profonde connaissance de l’histoire bolivienne et de sa société.

Thierry NOËL

Editions Vendémiaire, 192 pages, 18 €