Qu’est-ce qui fait perdre une guerre ? Quelle est la part des causes systémiques et celle des responsabilités individuelles dans la défaite ? S’intéresser au général Corap conduit inévitablement à une telle interrogation. Le nom de ce dernier est en effet resté flétri par le désastre de 1940. Le chef impuissant de l’armée enfoncée par les Panzers de Guderian sur le front de Meuse, actant la victoire stratégique allemande en à peine quatre jours de bataille effective, a-t-il failli ? Cet irréparable rendez-vous avec l’échec l’a en tout cas fait désigner comme un des responsables militaires de la débâcle, à l’image de l’indécis Gamelin avec lequel, pourtant, cette forte personnalité n’eut guère d’affinités.

L’excellente biographie signée par Max Schiavon est la première à être consacrée à la figure oubliée et controversée d’André Corap. La maîtrise du propos et la solidité documentaire [1] du contenu en rendent la lecture prenante. Spécialiste des généraux français de la Deuxième Guerre mondiale, l’auteur a notamment affûté sa méthode dans deux précédentes biographies évoquant les généraux Georges et Vauthier. Cette troisième production est particulièrement aboutie. Elle bénéficie en effet de l’exceptionnelle valeur ajoutée apportée par l’accès à une source de première main : les archives privée laissées par l’intéressé, en particulier ses carnets intimes dont le riche matériau inédit, largement cité, permet de s’immerger dans la pensée du protagoniste central, ses jugements personnels et sa vision du monde militaire.

Ami d’Alphonse Georges et supérieur hiérarchique de Paul Vauthier, Corap appartient comme eux à la génération des officiers victorieux de 1918 devenus des chefs vaincus de 1940. La première caractéristique saillante du parcours de son existence est la belle réussite professionnelle et sociale que lui permet l’armée malgré une origine familiale très modeste. Devenu, après une scolarité brillante à Saint-Cyr, un colonial de l’armée d’Afrique, il acquiert une solide expérience saharienne et sert au sein du corps d’occupation au Maroc. Officier d’état-major couvert d’éloges durant la Première Guerre mondiale, il n’a toutefois pas d’expérience significative du Front. Ses demandes à servir au feu n’ont pas été prises en considération, son haut potentiel reconnu étant assigné aux besoins des organes supérieurs de l’armée. Le colonel Corap peut exprimer plus tard son goût du terrain lors de la Guerre du Rif. Il y est l’auteur d’un coup d’éclat décisif en capturant Abd-el-Krim en mai 1926. Ce succès est le fruit d’un sens audacieux de l’initiative, qui outrepasse la frilosité de la hiérarchie politique et militaire pour agir en fonction de la situation sur le terrain ce qui lui vaut, masquées sous les félicitations, quelques inimitiés durables. Il est ensuite, de 1931 à 1934, bras droit de Weygand, inspecteur général de l’armée et généralissime désigné en cas de guerre.

L’adieu de ce dernier au service actif ne favorise pas Corap, mal vu des radicaux et peu prisé de Gamelin. Ces considérations informelles freinent son accession aux responsabilités sommitales indépendamment de sa valeur professionnelle. Il résulte de ces préventions un plafonnement de sa carrière, sans doute privée d’un meilleur accomplissement parmi les grands commandeurs de l’armée française. De Weygand à Gamelin, et de Daladier en… Daladier, s’ébauche à travers Corap une fresque en immersion des arbitrages décisifs de l’insuffisant effort de défense de la France et, parallèlement, du rôle des combinaisons politiciennes dans les évolutions de carrière des généraux.

Ainsi s’explique que le général Corap soit nommé à la tête de l’armée la moins nombreuse et la moins bien équipée du front français en 1939. Placé à la tête d’un dispositif passif tenant une zone de front considérée comme marginale, il est le chef d’une armée sous-dimensionnée incapable de bloquer un choc puissant. La pénurie des moyens qui lui est imposée crée les conditions défavorables d’une bataille potentiellement perdue d’avance. Observateur assez lucide de la menace stratégique allemande et de l’impuissance française dans les mois qui conduisent à la guerre, Corap dresse un bon diagnostic des vulnérabilités de son secteur, de l’insuffisance de ses moyens et de la qualité médiocre de ses troupes. Il constate aussi le désintérêt de Gamelin à l’égard des avertissements qu’il lui adresse. Le généralissime néglige ouvertement le front de la Meuse qu’il s’obstine à juger impropre à une attaque majeure. Dans la mesure de ses moyens, Corap s’efforce pourtant de préparer ses troupes au combat, en étudiant les nouvelles méthodes tactiques allemandes basées sur le couple blindé-avion.

Après neuf mois de Drôle de Guerre, la bataille de France débute le 10 mai 1940. En quatre jours, les divisions mal équipées de l’armée Corap cèdent sous le boutoir mécanique irrésistible de l’ennemi. Le terrible compte-à-rebours de ces journées décisives est restitué depuis le PC de Corap, dont le caractère énergique ne peut remédier à une situation qui lui échappe. Relevé de son commandement, la réussite de la percée allemande fait de lui le premier bouc-émissaire de la guerre perdue. Cet aboutissement dramatique scelle la place de Corap au cœur du désastre de 1940, bien que les actes du général vaincu n’aient jamais été mis en cause par ses pairs ni par ses subordonnés, et que les historiens l’aient lavé de toute faute personnelle.

Le portrait donné de ce personnage hors du commun, qui a laissé son empreinte dans la chronique militaire à deux reprises, lors d’une victoire coloniale puis dans la pire défaire de l’histoire de France, est assurément bienveillant. Mais son intention relève moins d’une logique de réhabilitation, somme toute superflue, que d’une réévaluation équitable. A travers le cas Corap, se dessine d’ailleurs le tableau trouble du milieu du commandement et de l’échec collectif d’une génération militaire. Cette biographie à coup sûr définitive aboutit ainsi, entre les lignes, à un précis de décomposition que n’aurait pas déjugé Marc Bloch. A prolonger ce fil logique, le dossier suivant pourrait être celui du général Huntziger.

Guillaume Lévêque