Andre_Maginot_1877_1932Dans la grande famille des inconnus célèbres, demandez Maginot ! Pour l’immense majorité de nos contemporains, son patronyme n’est plus associé qu’au souvenir douloureux de la ligne fortifiée incapable de protéger la France de l’invasion en 1940. Le grand mérite de ce volume est donc de faire redécouvrir un personnage dont le parcours et l’action sont liés, à des titres divers, à la Première Guerre mondiale et ses conséquences.

Son contenu assemble trois éléments complémentaires. Le prologue signé par l’homme politique meusien Gérard Longuet, lui-même ancien ministre, formule un éloge respectueux de son illustre prédécesseur qu’il pousse jusqu’à l’uchronie. S’ensuit une biographie détaillée de Maginot par les soins de Marc Sorlot, qui jette un éclairage factuel sur sa vie et son bilan politique. Enfin, un dernier volet présente l’action civique et sociale de la Fédération Nationale André Maginot (FNAM), héritière de l’association d’anciens combattants mutilés de guerre dont Maginot fut le président et dont elle perpétue le nom.

Lorsqu’André Maginot meurt à 54 ans en 1932, c’est une figure haute en couleur qui quitte la scène politique française. Parisien aux fortes attaches lorraines, ce colosse d’1m98, bon vivant et docteur en droit, est auditeur au Conseil d’État avant entamer, en 1910, une carrière parlementaire ininterrompue jusqu’à sa mort. Représentant le département de la Meuse, où se trouvent ses racines et sa maison de famille, il siège comme ministre au sein de douze gouvernements, durant un total de neuf ans, détenant notamment les portefeuilles de la Guerre et des Colonies. Il est aussi, de 1920 à 1924, le premier titulaire du nouveau ministère des Pensions (ancêtre de l’actuel secrétariat d’État aux Anciens Combattants), poste où il accomplit une œuvre considérable au service des énormes besoins de ses administrés, en étayant son volontarisme personnel par la pratique du paritarisme.

Son engagement constant au service des anciens combattants et des mutilés de guerre s’appuie sur l’expérience vécue de sa propre chair. Mobilisé en 1914 comme simple soldat dans l’infanterie territoriale à Verdun, le député Maginot s’est vite distingué en organisant un détachement de patrouilleurs. Son tempérament de chef et son audace en mission lui valent d’être rapidement promu sergent et décoré de la Médaille militaire. Mais, gravement blessé à une jambe en novembre 1914, il est rendu à la vie civile avec de lourdes séquelles à vie, marquées par des rechutes régulières. Cette épreuve en fait un représentant fidèle au sein de la classe politique du mouvement des mutilés de guerre, dont il préside à partir de 1918 une association qui prendra de l’ampleur jusqu’à devenir l’actuelle FNAM. Il dirigera aussi l’Office national des mutilés et réformés de guerre et la Fédération française d’escrime.

Homme de caractère de la droite modérée, Maginot est un des dirigeants des Républicains nationaux. Grand patriote, il est partisan de la fermeté envers l’Allemagne. Son rôle et ses positions concernant les questions diplomatiques et militaires, dans le débat parlementaire pendant le conflit puis dans le contexte budgétaire et démographique contraint de l’après-guerre, sont étudiés de façon précise par son biographe. Il s’en dégage un profil d’homme d’ordre moins classique qu’il n’y paraît, certaines de ses opinions témoignant d’une forme d’ouverture aux idées progressistes : Maginot est en effet favorable au suffrage des femmes et milite pour l’amélioration du logement ouvrier. Son passage à la postérité est assuré par son rôle dans la fortification de la frontière de l’Est. Bien que la paternité de celle-ci doive notamment être partagée avec son homologue Paul Painlevé, c’est son nom qui l’emporte. On apprend d’ailleurs que l’expression de Ligne Maginot est une désignation posthume apparue seulement en 1936.

Cette biographie est complétée par une présentation de la Fondation André Maginot, qui perpétue l’héritage et l’action de son ancien président en faveur des anciens combattants et mutilés de guerre. Les auteurs de cette partie sont des responsables actuels de la fondation. L’histoire de ce mouvement, son bilan, l’originalité de son financement par la loterie nationale, l’intégration des Malgré-Nous au mouvement, ses formes d’action civiques, mémorielles, médicales et sociales actuelles sont scrupuleusement détaillés tout à tour.

Riche d’une iconographie abondante et de grande qualité, le ton de l’ouvrage se situe dans un registre très institutionnel. Son contenu possède un intérêt documentaire réel et apporte des informations claires et utilisables. Cependant, il faut regretter une lacune et une équivoque. La lacune réside dans l’absence d’indication sur les sources et la bibliographie utilisées, hormis les références aux citations de la presse et d’ouvrages d’époque mentionnées par Marc Sorlot. L’équivoque réside dans le degré d’originalité véritable de cette même partie biographique. Bien que cela ne soit pas formulé de façon explicite, il semble concevable que cette version recycle largement le contenu de deux biographies antérieures de Maginot dues à Marc Sorlot et publiées avec le soutien de la FNAM : André Maginot (1877-1932) L’homme politique et sa légende (Éditions Serpenoise, 1995), puis André Maginot (1877-1932) Une forte personnalité à découvrir (Lacour Éditeur, 2006). Réédition actualisée ? Nouvelle mouture ? Ouvrage inédit fondé sur des références enrichies et complétées ? Sans remettre en cause l’intérêt de fond du contenu, on aurait apprécié que ces interrogations soient levées.

Guillaume Lévêque

André Maginot, un destin, un héritage, Marc Sorlot (dir.), Editions du Cherche-Midi, 255 pages, 19,50 €