Général ESTIENNE

Avec la stabilisation du front, la cavalerie semblait condamnée à l’inaction sur le front ouest. C’est pourquoi le commandement décida de transformer certains régiments de cavalerie en régiments d’infanterie tout en leur conservant leur appellation de tradition. Au début mai 1917, alors que les offensives françaises touchaient à leur fin, une division de cavalerie à pied fut créée – à titre provisoire – à partir de régiments de cuirassiers. Ils montèrent aussitôt en ligne dans l’Aisne où ils furent regardés avec scepticisme par les fantassins et coloniaux aux côtés desquels ils allaient être engagés le 5 mai. L’objectif de la division provisoire Brécard était un point clef de la ligne de front dans l’Aisne : le plateau du moulin de Laffaux, charnière de la ligne Hindenburg. Avec elle, et pour la première fois depuis l’attaque de Berry-au-Bac, allaient être également engagés des chars dont l’emploi n’avait toujours pas convaincu ni le commandement, ni le gouvernement.

En août 1914, la cavalerie comptait encore 12 régiments de cuirassiers à cheval. Malgré de nombreux débats avant-guerre au sujet de l’abandon de la cuirasse, les cuirassiers qui rentrèrent en guerre en étaient toujours pourvus. Dès les premiers engagements, il fallut se rendre à l’évidence : cet équipement était devenu , plus gênant qu’utile. Son abandon fut donc décidé. Les cuirassiers, créés en 1803, ne l’étaient plus que de nom. Après la course à la mer et la stabilisation du front, la cavalerie devint inutile alors que le service des tranchées exigeait un effectif de fantassins considérable. Les cavaliers firent donc le service de la tranchée tout en continuant à s’entraîner au combat à cheval dans l’espoir d’exploiter une éventuelle percée.

Des régiments abandonnèrent leurs chevaux pour la durée de la guerre ; ce fut le cas pour certains régiments de cuirassiers. En novembre 1914, chaque division de cavalerie forma un « groupe léger » composé d’escadrons prélevés sur ses divers régiments. Le 1er juin 1916, leur succédant, six régiments de cuirassiers (R.C.) à cheval furent transformés en cuirassiers à pied (4e, 5e, 8e, 9e, 11e et 12e R.C.). Ils se donnèrent eux-mêmes le surnom de « cuirapieds « .

Ils adoptèrent alors une structure de régiment d’infanterie à trois bataillons de quatre escadrons plus une compagnie de mitrailleuses et prirent l’équipement et la tenue de l’infanterie.

À leur création les régiments de cuirassiers à pied faisaient partie organiquement des divisions de cavalerie, puis furent rattachés à des divisions d’infanterie. Le 26 avril 1917, dans la région de Coeuvres, une division provisoire de cuirassiers à pied fut formée. Elle comprenait les 4e, 9e et 11e R.C. avec trois groupes d’artillerie à cheval, deux escadrons montés et une compagnie du Génie. Elle fut placée sous les ordres du général Brécard, commandant la 5e division de cavalerie, et fut envoyée aussitôt dans l’Aisne pour être incorporée avec les 2e et 3e divisions d’infanterie coloniale (D.I.C.) au 1er corps d’armée colonial (C.A.C.) (VIe armée) commandé par le général Berdoulat.

Le 29 avril, ils commencèrent leur montée en ligne entre la ferme Le Bessy exclue et la ligne Vauveny – Fruty exclue. Les régiments adoptèrent un dispositif en profondeur avec leurs trois bataillons les uns derrière les autres.

Le général Brécard prit le commandement du secteur de Sorny le 30 avril. Le 1er mai la division était prête à participer à la fin des offensives de l’Aisne.

FIN DES OFFENSIVES DE L’AISNE

Dès leur commencement, ces opérations avaient confirmé ce que beaucoup pensaient depuis longtemps : la percée était encore impossible. Après quelques jours de combats plutôt infructueux au regard des pertes consenties, le gouvernement s’était demandé s’il ne valait pas mieux les suspendre. Mais, poussés par les Britanniques, il finit par se laisser convaincre que leur prolongation était indispensable afin d’user l’ennemi. Quant au général Nivelle, il restait déterminé à poursuivre la bataille par une poussée vers le nord-est pour dégager Reims et compléter l’occupation du Chemin des Dames.

Il n’était alors plus question de percée immédiate mais cette opération impliquait une coordination de quatre armées différentes et restait donc une opération de grande envergure. L’attaque, initialement prévue le 27 avril, fut reportée au 2 mai suite aux hésitations du gouvernement, puis au 4 pour les attaques à l’est de Craonne et au 5 pour celles confiées aux VIe et Xe armées sur le Chemin des Dames.

L’attaque de la Ve armée, déclenchée le 4, échoua dans la matinée et fut arrêtée tout de suite. La Xe armée qui prit l’offensive au nord de Craonne le 5 mai, eut un peu plus de succès et prolongea ses attaques jusqu’au 8 mai.

Dans le même temps, la VIe armée attaquait entre Hurtebise et Laffaux. Les opérations préparées par le général Mangin, devaient être menées par le général Maistre. La VIe armée disposait pour l’attaque du 5 mai de cinq corps d’armée dont le 1er C.A.C. et le 37e C.A.

Les chars d’assaut devaient prendre part à l’action : la division provisoire de cuirassiers à pied était renforcée par le groupe Schneider d’artillerie spéciale 1 (A.S.1 ), composée de 4 batteries de 4 chars. Ce groupe commandé par le capitaine Robinet avait comme infanterie d’accompagnement la 1ère compagnie du 17e bataillon de chasseurs à pied (B.C.P). Cette compagnie devait, au moment du combat, se diviser en groupes de 3 chasseurs chargés d’accompagner chacun un char pour l’orienter, le protéger et le mettre en liaison avec l’infanterie d’attaque, et en sections d’accompagnement chargées de préparer les passages sur les tranchées ennemies. Les batteries de l’A.S. 1 furent réparties à raison d’une par R.C. et une maintenue en réserve.

L’ATTAQUE DE LA VIe ARMÉE

L’attaque étant initialement prévue le 2 mai, la préparation d’artillerie débuta dès la veille interdisant tout effet de surprise. Guidée par l’aviation, l’artillerie s’était attachée à pilonner toute la profondeur de la zone assignée comme objectif au 1er C.A.C. Des tirs d’interdiction étaient dirigés sur les communications ainsi que sur les zones d’abris allemands et des tirs de destruction visaient les batteries ennemies repérées. Les unités du génie avaient aménagé de nuit la zone d’attaque. Un réseau télégraphique, avec et sans fil, de commandement complet avait été réalisé. Des liaisons par avions et par ballons, des liaisons optiques, par fusées, par panneaux et par pigeons furent également aménagées.

Dans le cadre de l’action du 1er C.A.C. dont la mission était de rejeter l’ennemi au jour J en direction générale de Pinon-Vaudesson et de précipiter sa retraite au nord du canal de l’Oise, la division Brécard devait, au sud de la zone d’action, contribuer à la prise des organisations ennemies des plateaux de Moisy et du moulin de Laffaux. Son objectif était en fait la charnière de la ligne Hindenburg : moulin et mont de Laffaux, Allemant et les carrières de Fruty. Au nord, la 3e D.I.C. avait pour objectif immédiat le plateau Mont-des-Singes et pour objectif ultérieur le château de Pinon. La 2e D.I.C. devait rester en réserve et être en mesure de dépasser la division Brécard sur la ligne nord d’Allemant – ferme Saint-Guilain pour établir la jonction au Point-du-jour avec le 37e C.A. (158e D.I.) opérant au sud.

L’ATTAQUE DU 5 MAI

Les troupes s’étaient mises en place le 4 mai au soir. L’attaque fut déclenchée le lendemain à 4 h 45 après une préparation d’artillerie de six heures avec notamment des obus toxiques. Dans la faible clarté du petit-jour les cuirassiers s’élancèrent, appuyés par les chars d’assaut et précédés par un barrage roulant de 75, réglé sur la vitesse de marche de 100 m en 2 mn. Le 4e R.C. était au nord du moulin, le 9e devant le moulin de Laffaux et le 11e à droite devant les carrières de Fruty.

Les 3 R.C. avaient gardé leur dispositif étalé en profondeur. Dans chaque bataillon de première ligne, deux compagnies devaient marcher en tête, une troisième se tenant en soutien. Les premières étaient formées en colonne double, en deux vagues, distantes l’une de l’autre d’une centaine de mètres; la compagnie de deuxième ligne, avec laquelle marchait le commandant de bataillon, devait prendre une formation en tête de porc. En arrivant sur la première tranchée ennemie, la première vague devait s’y installer et la nettoyer. La deuxième vague devait continuer sur la deuxième tranchée et s’efforcer de la dépasser. La compagnie de soutien devait être en mesure d’appuyer les premières vagues, d’achever le nettoyage ou d’exécuter une manœuvre.

L’attaque sitôt lancée, les Allemands déclenchèrent un barrage. Après une course de 300 m sous le feu, traversant le plateau, les cuirassiers enlevèrent dans un seul élan la première ligne de tranchées.

Au nord, le 2e bataillon du 4e R.C. (chef d’escadrons (Ces) Meillon) appuyé par le 1er bataillon du Ces Ducrot a pris et dépassé la tranchée du Rossignol en 30 minutes. Son 7e escadron, celui du lieutenant de Préval, coiffa la côte 171. Un seul char – sur les quatre qui constituaient la batterie d’appui put franchir la première tranchée; deux tombèrent en panne à hauteur de la tranchée du Rossignol ; le quatrième – celui du commandant de batterie -, tombé en panne avant l’attaque, ne put rejoindre à temps. Après avoir détruit des nids des mitrailleuses et appuyé la progression des cuirassiers, le chef de char estimant sa mission terminée, fit demi-tour à 250 m du château de la Motte devant la tranchée des Abris.

C’est la ligne qu’avait atteinte dès 5 h 30 le bataillon Meillon. De petits fortins, qui mitraillaient le glacis, interdisaient l’accès du château. L’escadron de Préval qui avait dépassé la ligne des abris dut reculer pour rester aligné avec ses voisins (3e D.I.C. au nord et le 6e escadron au sud.) Les cuirassiers attaquèrent les fortins à la grenade et à la baïonnette. Dans le courant de la matinée, trois contre-attaques furent repoussées et 200 prisonniers envoyés à l’arrière.

Au nord, la 3e D.I.C., gênée par les pentes escarpées du ravin de Vauxaillon, était retardée et bloquée par un centre de résistance. À droite du 11e R.C., la 158e D.I. ne pouvait déboucher. La division de cuirassiers se trouvait donc en flèche de l’attaque et l’artillerie ennemie concentra ses feux sur elle. Les cuirassiers avancèrent plus lentement et plus difficilement, en nettoyant à la grenade abris et nids de mitrailleuses. À 13 h 30, une fois le bataillon Meillon aligné sur la ligne de la tranchée des Abris, l’attaque fut relancée et la tranchée des Abris prise. À 14 h, les cuirassiers enlevèrent à la baïonnette le château de la Motte en y capturant une compagnie complète. Le Ces Meillon y ayant trouvé la mort, le capitaine van Huffel prit le commandement du bataillon. À 16 h, comme celui-ci était en flèche et menacé d’encerclement, il dut abandonner le château de la Motte et recula jusqu’aux tranchées des Abris. Au centre, le bataillon du Ces de Vaucresson du 9e R.C. fut accueilli dès son débouché par un feu très violent. Dès le début de l’action, tous les officiers du 5e escadron furent tués. Un maréchal des logis prit le commandement et entraîna ses hommes au-delà de la tranchée du Rouge-gorge vers le moulin de Laffaux. Des patrouilles de nettoyeurs s’occupèrent de débarrasser la tranchée du Rouge-gorge de ses derniers occupants. Avant d’atteindre le moulin de Laffaux, les cuirassiers furent fortement ralentis par le tir de mitrailleuses regroupées en deux pôles : l’un vers le boyau de l’Ibis et l’autre vers le moulin de Laffaux. Le 3e bataillon, qui était en soutien, envoya sur chacun de ces points un escadron en renfort.

Du côté du boyau de l’Ibis, on progressait à la grenade à main et au fusil. Les deux mitrailleuses du pôle de résistance du moulin furent prises grâce à l’intervention de deux chars.

La batterie de soutien du 9e R.C. avait été divisée en deux : deux chars partirent du nord du secteur et deux du sud. Les chars du nord franchirent la tranchée du Rouge-gorge sans incidents et se dirigèrent vers le mont de Laffaux. Après avoir débusqué des abris alignés sur la route du Château de la Motte, le char du Slt. Laur franchit cette ligne et ouvrit le feu sur les nids de mitrailleuses. Le char fut alors attaqué à la grenade par un retour offensif devant lequel des cuirassiers refluaient. Le canonnier fut blessé et le réservoir percé à cinq endroits. Les mitrailleuses du char forcèrent quand même les Allemands à se rendre aux cuirassiers. Il fut alors rejoint par le char du commandant de batterie qui venait du sud et qui avait été mis en retard par deux pannes, dont une survenue sous le tir de barrage. À deux, ils réduisirent les mitrailleuses du moulin de Laffaux. Le second char venu du nord eut son chef blessé à deux reprises en engageant une mitrailleuse située dans le ravin d’Allemant. Les trois chars retournèrent ensuite sur leur base de départ. Quant au dernier char, il traversa sans incident le tir de barrage et la tranchée du Grappin. Il rentra en action dans le secteur du 11e R.C., et lia son action à celle d’un char de la batterie d’appui de ce régiment. À la suite de quoi, il eut son chef de char blessé par une balle entrée par un viseur puis tomba dans une tranchée d’où il ne put pas sortir. Ce char resta sur le champ de bataille.

Dans le secteur sud, le 3e bataillon du 11 e R.C. (Ces. Wallace) était disposé, comme les autres, en triangle « base en avant ». Le 10e escadron, celui de gauche, enleva rapidement la tranchée de la Môle, celui de droite, le 9e, après avoir pris une mitrailleuse et réduit plusieurs postes de grenadiers, s’empara de la tranchée du Mousse. Les prisonniers commençaient à affluer, mais la résistance n’était pas pour autant brisée.

Dans la tranchée de la Môle, les cuirassiers de l’escadron de 2e échelon se heurtèrent à de forts nids de mitrailleuses abrités dans des fortins bétonnés que l’artillerie n’avait pas atteints et qui avaient laissé passer le 1er échelon, menaçant ainsi de prendre ce dernier à revers. Ce combat, où l’ennemi était imbriqué entre deux échelons, posa de grandes difficultés aux cuirassiers qui finirent par rester maître du terrain. L’escadron d’attaque atteignit la route de Maubeuge et la tranchée du Loup où il fit prisonnier une unité placée en réserve qui attendait d’être engagée. Il se heurta alors à hauteur des carrières de Fruty à une forte résistance. Les Allemands n’y avaient pas souffert des tirs d’artillerie. L’escadron était d’autant plus gêné pour s’emparer de cette position que les bataillons de la 158e D.I. qui étaient à sa droite n’avaient pas atteint leurs objectifs. Il se retrouvait, de ce fait, sous le feu de mitrailleuses se situant sur son flanc droit et derrière lui.

Face à cette situation les cuirassiers ne pouvaient plus progresser. À 11 h 30, ils tentèrent de relancer la progression mais durent renoncer devant un retour offensif de l’ennemi.

À 16 h, le bataillon de soutien envoya un de ses escadrons en première ligne. La progression reprit à la fois contre le mont de Laffaux et les carrières de Fruty. L’escadron Gréau, progressant de trou d’obus en trou d’obus, rampant dans les boyaux ou les tranchées bouleversées par l’artillerie nettoya les entrées des carrières à coups de grenades et prit sous le feu de ses FM les Allemands qui tentaient d’en sortir. La garnison finit par se rendre.

En direction du mont de Laffaux, le capitaine Duthu qui, la canne à la main, avait remplacé le Ces Wallace blessé, atteignit la côte 170 mais y fut arrêté par le tir des mitrailleuses postées sur le mont de Laffaux. L’attaque marqua un temps d’arrêt.

La 1ère batterie de chars chargée d’appuyer le 11e R.C. engagea ses quatre chars. Après avoir traversé le barrage sans perte, elle franchit, toujours en colonne, la tranchée du Grappin grâce à l’aménagement qu’avaient réalisé les chasseurs à pied d’accompagnement avec des sacs de terre. Elle avança lentement sur un terrain parsemé de trous d’obus et rejoignit les cuirassiers à hauteur de la tranchée de la Môle où elle se déploya.

Le char de droite après avoir engagé l’ennemi au canon et avoir fait une vingtaine de prisonniers, tomba dans un trou d’obus. Le chef de char fit terrasser des prisonniers pour dégager l’engin sous la direction des chasseurs à pied. Il arrêta également des cuirassiers qui avaient perdu leurs cadres et refluaient devant un retour offensif débouchant des carrières de Fruty. Il fit mettre en batterie une mitrailleuse de bord et soutenu par le feu de chasseurs qui étaient postés dans la tranchée du Loup, arrêta cette contre-attaque. Une fois son char désembourbé, il continua sa progression et, après avoir tiré contre les carrières de Fruty, rejoignit son point de départ vers 9 h 30.

Le char du commandant de batterie s’embourba dans la tranchée de la Môle et fut dégagé par un groupe de trois prisonniers. Après avoir franchi la tranchée du Loup, il longea la route de Maubeuge en nettoyant les tranchées au nord de celle-ci et y fit des prisonniers. Parvenu à 200 m des carrières de Fruty avant l’arrivée des cuirassiers et ne constatant aucune activité de l’ennemi, il rejoignit son point de départ qu’il atteignit vers 9 h 30.

Le troisième char, après avoir nettoyé la partie ouest de la tranchée du Loup et réduit un point d’appui bétonné à l’est de la route de Maubeuge, tomba dans un élément de tranchée entre la tranchée du Loup et celle de la Môle. Pris sous le feu ennemi il ne put pas être dégagé malgré les efforts des chasseurs et de quelques prisonniers. Il fut abandonné par son équipage qui emmena avec lui les mitrailleuses de bord. Ce char fut ramené en arrière dans la nuit du 6 au 7 par un char Saint-Chamond de dépannage de la section de réparation et de ravitaillement.

Le dernier char, dès le déploiement de la batterie, partit vers l’ouest pour réduire un point d’appui ennemi dont les feux arrêtaient les cuirassiers à hauteur de la tranchée de la Môle. Il y fut rejoint par un char de la batterie voisine avec lequel il détruisit l’abri bétonné forçant les survivants à se rendre. Puis, après être parti vers le nord, il voulut engager une mitrailleuse postée sur la pente du mont de Laffaux que des cuirassiers commençaient à atteindre. Mais un éboulement le précipita dans un trou. Malgré cela il réussit quand même à faire feu et à faire taire la mitrailleuse. Le char fut abandonné définitivement par son équipage qui rejoignit les cuirassiers plus au sud avec les armes de bord et la magnéto.

En fin d’après-midi, menacée par ses flancs du fait de son isolement, la division dut s’arrêter pour organiser les positions conquises et se réarticuler. L’attaque reprit sur tout le front à 18 h. Les cuirassiers s’élancèrent vers le troisième objectif intermédiaire : ceux du 9e R.C. s’emparèrent de la route de la Motte au moulin de Laffaux et dépassèrent la tranchée du Loup. L’artillerie allemande alors se déchaîna notamment sur la tranchée du Rouge-gorge, la région de Laffaux et des Trous. Le mont de Laffaux fut pris par le 11e R.C. mais aussitôt perdu sous la pression de mitrailleuses bien dissimulées. Cette fois la division Brécard marquait le pas. À 20 h, après un tir de barrage, les Allemands lancèrent une contre-attaque contre la position du 4e R.C. Ils furent repoussés grâce à l’engagement du bataillon de soutien du 9e R.C. À ce moment-là, toutes les positions conquises étaient tenues et les liaisons latérales assurées tant bien que mal. La division avait fait plus de 500 prisonniers. Ses pertes étaient de 16 officiers tués ou blessés, de 100 sous-officiers et hommes du rang tués et de 500 blessés. Succédant à la chaleur torride de la journée, un violent orage éclata, transformant les tranchées en torrent de boue et empêchant les hommes de prendre le moindre repos. La nuit fut employée à la relève des troupes de première ligne par les bataillons de 2e échelon.

Le général Berdoulat, commandant le 1er C.A.C. décida de reprendre l’attaque dans la journée du 6, pour atteindre le troisième objectif intermédiaire. La 3e D.I.C. devait poursuivre la conquête du plateau de la ferme Moisy et la 158e D.I. devait s’aligner sur la division Brécard. Les reconnaissances faites au point du jour montrèrent que le terrain détrempé par la pluie était devenu impraticable pour les chars.

Précédé d’un barrage roulant et après six heures de préparation d’artillerie, l’attaque partit à 16 h. Cette fois, les Allemands étaient sur leurs gardes. Dès le début, leur artillerie déclencha un tir de barrage avec des obus de gros calibre. Partout des mitrailleuses se révélèrent dans de nouvelles positions. La journée fut caractérisée par une série d’actions de détails, ayant pour but la réduction des centres ennemis.

En raison du terrain détrempé, la vitesse de marche était très lente : 100 m en 4 min. Au nord, à 17 h, le bataillon Huet du 4e R.C. s’engouffra dans le parc du château de la Motte et engagea le combat derrière les arbres et les anciens massifs, puis dans les caves du château. L’ennemi lança deux contre-attaques repoussées par deux pelotons dont un était commandé par un simple cavalier. Mais pour la seconde fois, menacés d’encerclement du fait de l’arrêt de la 3e D.I.C., les cuirassiers durent abandonner la position. À la nuit tombante, ils se dégagèrent à la baïonnette et se replièrent sur la ligne des Abris.

Au centre de la division, le bataillon Boulanger du 9e R.C. avait atteint son objectif. A droite il bordait le ravin d’Allemant où il pénétra à la grenade, tuant ceux qui ne se rendaient pas et, à gauche, le sud des bois du mont de Laffaux. Le centre arriva à la grande carrière 66 ter, où les Mdl. Rouziès et Desmartin firent prisonniers 3 officiers et 50 hommes. Mais ces succès furent de courte durée, les cuirassiers furent obligés de se replier à 200 m de la carrière 66 ter.

L’abandon du château de la Motte par le 4e R.C. permit aux Allemands de tenter une infiltration entre ces deux régiments par le boyau de l’Ibis. Leur intention était de s’emparer du point coté 166,4 d’où ils auraient pu menacer les positions françaises. Après une courte préparation d’artillerie, un escadron du bataillon de soutien attaqua l’ennemi à la grenade. Ayant perdu tous ses sous-officiers il finit par réoccuper la position.

De son côté, le 11e régiment ne pouvaient pas bouger tant que les éléments de la 158e D.I. n’avaient pas progressé. Son attaque échoua encore devant les carrières de Fruty et le soir vint avant que les objectifs aient été atteints.

À 18 h, le général Maistre donna l’ordre de suspendre l’attaque et de s’installer sur les positions conquises. II fit savoir que  » la progression ne serait pas poursuivie le 7″ et il ordonna de s’organiser fortement sur les positions. Le dernier acte des offensives de l’Aisne s’acheva par une contre-attaque allemande déclenchée vers 21 h à partir du ravin d’Allemant, qui échoua sous les tirs de barrage.

ANALYSE DE L’ACTION

Dans les combats des 5 et 6 mai, la division des cuirassiers à pied, avait porté la ligne de front de 1 200 m et enlevé un saillant de la ligne Hindenburg. Elle avait capturé 550 prisonniers valides, dont 5 officiers. Peu après les échecs de l’offensive du 16 avril, ce succès tactique fut d’autant plus remarqué dans l’armée et à l’intérieur. Un article paru dans le journal L’Illustration du 16 juin s’en fit l’écho en des termes très élogieux, le journaliste concluait:  » Le plateau du moulin de Laffaux est entièrement entre nos mains […]. L’ennemi a subi des pertes exceptionnellement lourdes. Il a dû évacuer ce qu’il appelait la « charnière de la ligne Hindenburg ». C’est un résultat qui restera célèbre dans les annales des régiments à pied. Cependant ce succès indéniable, surtout pour une troupe qui n’avait pas l’habitude de combattre à pied, n’en restait pas moins limité : l’attaque avait été arrêtée à plus de trois kilomètres de son objectif final. Ceci était dû au fait que dans l’état actuel de leurs moyens matériels et humains, les armées, française et britannique, ne pouvaient pas rompre le système défensif des Allemands en profondeur.

Ceux-ci avaient appliqué les principes préconisés par le maréchal von Hindenburg. Les premières lignes étaient surtout défendues par des armes automatiques, et celles qui suivaient étaient organisées avec des chicanes et une grande quantité de mitrailleuses. L’emploi de l’artillerie et les actions de contre-attaques faisaient également partie des actions défensives allemandes : l’artillerie d’appui des contre-attaques dont l’emploi était planifié en liaison avec l’infanterie, devait déclencher des tirs de barrage en appui direct (à vue) dans des zones de feu définies au préalable. Ainsi, l’assaillant, après un succès initial contre une première position faiblement défendue, était attiré dans une zone de feu repérée par de l’artillerie et des mitrailleuses soigneusement abritées. Seule une troupe appuyée en permanence par des chars, pour réduire les mitrailleuses, et en liaison directe avec son artillerie, pour obtenir la supériorité des feux, aurait pu venir à bout de ce système de défense. L’application de ces principes expliquait en grande partie le type de combat qu’eurent à livrer les cuirassiers à pied : enlever morceau par morceau chaque point d’appui, manœuvrer pour faire tomber chaque centre de résistance, organiser sans délai tout pouce de terrain conquis en vue de résister aux contre-attaques déclenchées systématiquement.

Les Français avaient tenu compte des enseignements des attaques du 16 avril dans l’élaboration des ordres d’attaque du 5 mai : emploi de l’artillerie décentralisée par la liaison directe de l’infanterie avec son artillerie d’appui, que les moyens de transmission de l’époque rendaient malgré tout aléatoire ; adoption d’un horaire de déclenchement des feux moins rigide, surtout en ce qui concerne le tir de barrage roulant ; conquête, nettoyage et occupation d’une ligne par une seule et même fraction ; manœuvre par dépassement ; marche automatique des réserves derrière les troupes d’assaut ; occupation en profondeur du terrain nouvellement conquis, pour arrêter au plus tôt les contre-attaques et réduction des fronts d’attaque : 5 km pour le Corps d’Armée au lieu de 8, ce qui réduisait celui de la division à 2,5km.

Mais, comme pour le 16 avril, il y eut une série de petits combats locaux au cours desquels on ne pouvait faire céder l’ennemi que par des manœuvres débordantes de petites unités ou sous l’action de chars d’assaut, qui seuls pouvaient fournir un appui feu par des tirs directs aux unités d’attaque. L’artillerie, trop peu renseignée sur la ligne atteinte par l’infanterie, ne fut réellement efficace que lors de la mise en place de tirs de contre-batterie ou de barrage déclenchés et réglés par des observateurs aériens.

C’est pourquoi, dans les conditions de 1917, il était encore extrêmement difficile, sinon impossible d’obtenir, par surprise, en un point précis du champ de bataille un rapport de force suffisamment favorable pour pouvoir percer ou emporter la décision.

La guerre avait changé de nature. Auparavant, en rase campagne la manœuvre permettait à un général d’obtenir ce rapport de force favorable en un point du champ de bataille, soit sur une aile, soit au centre. Mais avec le front stabilisé, la manœuvre d’aile (fixer/déborder) n’a plus de sens à l’échelon tactique. C’est pourquoi il fut décidé de mener des attaques en force avec un dispositif en profondeur (trois bataillons les uns derrière les autres). Pour réussir, ces attaques en force devaient être menées avec une excellente coordination entre le feu et le mouvement, ce qui ne fut pas le cas. En fait, comme l’avait montré la guerre russo-japonaise en 1904, le commandement tactique n’avait plus les moyens de commander à vue, et il n’avait pas, non plus, du moins pas encore, les moyens de coordonner des actions en temps réel : une fois l’action lancée, elle se déroulait de façon décentralisée à l’initiative des commandants d’unité (bataillon ou compagnie). Cependant, les moyens modernes commençaient à faire leur apparition sur le champ de bataille. Quoiqu’en dirent certains officiers à l’époque qui traitèrent les chars de  » monstres aveugles et sourds « , il est indéniable que les succès de l’attaque du 5 mai étaient dus en grande partie aux chars de combat qui avaient ouvert des brèches dans les réseaux de barbelés et surtout permis la neutralisation des mitrailleuses parfois sous abri bétonné. Bénéficiant des expériences des premières attaques, des nouveautés avaient vu le jour pour l’attaque du 5 mai :

  • le débouché ne s’effectuait plus en colonne mais directement en ligne,
  • le groupe était échelonné en profondeur avec un élément en réserve (batterie Rougier),
  • la liaison accrue de l’action des chars à celle de l’infanterie et de l’artillerie, par une affectation préalable à une unité déterminée, et une plus grande planification des tirs d’aveuglement et de contre-batterie,
  • l’envoi du commandant de groupe d’A.S. au PC de la division soutenue pour y remplir le rôle de conseiller pour l’emploi des chars.

Dans leur emploi deux constats ont pu être faits : d’une part la facilité avec laquelle ils pouvaient dissocier les contre-attaques de l’ennemi et, d’autre part, le fait que l’action des chars n’était réellement efficace que lorsqu’elle était immédiatement exploitée par l’infanterie.

Leurs principaux défauts restaient toujours :

  • faute de moyens de transmission, le peu de liaison qui existait entre eux, pour pouvoir mener des actions d’ensemble, et avec l’infanterie, pour pouvoir leur permettre d’intervenir là où leur présence était nécessaire,
  • leur capacité d’action limitée à l’appui au débouché et à la conquête du premier objectif, dû au fait qu’ils ne tenaient pas le terrain étant donné leur consommation en carburant. Ce qui était d’autant plus gênant car, le dispositif allemand étant plus fort dans la profondeur, les chars disparaissaient juste avant l’instant où l’infanterie avait le plus besoin d’eux. Les résultats de l’attaque du 5 mai confortèrent le général Estienne dans son opinion que l’échec du 16 avril n’était pas dû à un vice de sa conception du combat moderne mais bien à des circonstances accidentelles. Il pensait qu’un emploi judicieux des chars en accroîtrait l’efficacité. Cependant les chars n’avaient toujours pas convaincu les milieux militaires et gouvernementaux de leur efficacité : on parla de la faillite des nouveaux engins et on discuta l’utilité des crédits qui leur étaient consacrés. Il fallut toute la force de persuasion du général Estienne et du général Pétain pour enrayer les effets de cette vague de doutes et préserver l’existence des chars.

Avec l’expérience du 5 mai, les chars Schneider furent modifiés sensiblement : les réservoirs furent doublés, pour permettre une présence plus longue sur le champ de bataille, et sur-blindés ; une porte latérale fut ouverte pour permettre une évacuation plus rapide en cas d’incendie et un appareil simple de pointage fut réalisé pour le canon. Pour éviter d’abandonner trop de chars en panne ou embourbés, il fut décidé, en juin 1917, de créer un groupe de sauvetage chargé de récupérer les chars utilisables.

Au point de vue tactique, pour faciliter le commandement et la liaison au sein des batteries de chars Schneider, elles furent réduites à trois engins à titre provisoire. En outre, les chars ne reçurent plus comme mission de prolonger l’action de l’artillerie mais de la compléter. Enfin, un système de communication par panneaux entre l’infanterie appuyée et les chars fut mis au point.

Forts de ces modifications techniques et tactiques, les chars furent à nouveau engagés avec plus de succès lors de l’attaque de la Malmaison au mois d’octobre suivant.

ÉPILOGUE

Le 7 mai, le général Brécard adressa à sa division son ordre du jour n° 9, par lequel il transmettait à ses cavaliers sans monture les félicitations du haut commandement. Entre le 8 et le 10 mai la division provisoire de cuirassiers fut relevée par la 2e D.I.C. Le 10, le général Brécard quitta à son tour le champ de bataille.

« L’interruption de l’offensive d’avril laissait les fronts de combats français dans un équilibre instable ». Mal installés sur la ligne de crête du moulin de Laffaux et du Chemin des Dames, les Français auraient voulu occuper le terrain jusqu’à l’Ailette. Les Allemands, quant à eux, ne voulaient pas laisser aux Français les points d’observation qu’ils occupaient sur la ligne de crête. C’est pourquoi une série de combats limités se déroula de mai à septembre, ce qui modifia quelque peu la ligne de front. En octobre, les Français finirent par s’emparer du fort de Malmaison, occupant ainsi toute la ligne de crête du mont de Laffaux.

Pour leur conduite au feu, les trois régiments de cuirassiers à pied furent cités à l’ordre de l’armée avec l’attribution pour leur étendard de la croix de guerre avec palme qui leur fut remise par le général Pétain le 11 juillet 1917.

La division de cuirassiers à pied avait fait ses preuves au feu et était devenue une grande unité dont l’efficacité n’était plus à démontrer. Comme le leur déclara le général Brécard le 7 mai, les cuirassiers à pied « ont prouvé que la cavalerie n’avait rien perdu de ses traditions légendaires; ils ont montré ce que l’on peut attendre d’une troupe ardente et jeune quand elle est animée de l’esprit d’offensive ». Quelques mois plus tard, en janvier 1918, il fut créé deux divisions de cuirassiers à pied : la 1ère D.C.P, par transformation de la division Brécard, et la 2e D.C.P avec les 5e, 8e et 12e R.C.

Elles furent dissoutes le 10 février 1919 après avoir continué à combattre comme leurs camarades fantassins, notamment au cours des offensives de 1918. À la fin du conflit, les six régiments étaient tous titulaires de deux citations à l’ordre de l’armée et portaient la fourragère aux couleurs de la croix de guerre 1914-1918.

Lieutenant-colonel Thierry NOULENS

Source : Magazine 14/18, n° 14, juin 2003