Quand les Allemands occupèrent le nord de la France après leur victoire éclair de 1940, la question de la dissolution, ou simplement de la réduction des unités françaises d’outremer, fut en grande partie éludée. Au Maroc, en particulier, existait une force de 57 goums dont chacun comptait entre 175 et 200 montagnards marocains bien entraînés, les goumiers. Les Allemands estimaient que ces irréguliers n’étaient bons qu’à remplir des tâches de maintien de l’ordre et qu’ils ne représentaient aucune menace dans une guerre moderne. Erreur, car les « tabors » marocains se sont acquis sur le terrain montagneux du front italien une formidable réputation de valeur guerrière.

Goumier

Au mois de novembre 1942, cependant, après le débarquement allié en Afrique du Nord, les goums se joignirent aux forces britanniques et américaines. Ne disposant que d’un armement périmé, ils n’en jouèrent pas moins un rôle important dans la campagne de Tunisie, en particulier lors de l’attaque par Rommel du col de Kasserine et de la contre-offensive alliée du début de l’année 1943, contre-offensive qui allait aboutir à la capitulation des forces de l’Axe en Afrique du Nord.

Pendant la période d’accalmie qui précéda l’invasion de la Sicile et celle de la péninsule italienne, les forces françaises furent dotées par les Américains d’armes et d’équipements modernes, dont elles apprirent à se servir grâce à un entraînement intensif. L’armée « nouveau modèle » qui en résulta reçut le nom de corps expéditionnaire français (CEF), et son commandement en chef fut confié au général Alphonse Juin, qui était né en Algérie et avait servi pendant de longues années au Maroc. Ce corps devait se composer finalement de huit divisions ; cependant, les premières unités à être jugées opérationnelles furent la 2e division d’infanterie marocaine (2e DIM) et la 4e division de montagne marocaine (4e DMM). Trois « tabors » (bataillons) de goumiers furent inclus dans la 2e DIM, dont le commandant en chef était le général André Dody, tandis que la 4e DMM, sous les ordres du général François Sevez, comptait deux tabors, commandés par le général Augustin Guillaume.

Le contingent du CEF qui participa le premier à la campagne d’Italie regroupait les Marocains de Dody et les hommes de la 3e division d’infanterie algérienne (3e DIA). Affecté à la V. armée américaine du général Mark Clark, il débarqua à Naples à la fin de l’année 1943. Le général Juin était impatient d’en découdre avec l’ennemi. Il fut cependant très désappointé de constater que Clark avait l’intention de n’utiliser la force française qu’à des tâches secondaires.

Les circonstances ne tardent pourtant pas à donner au général Juin une occasion d’agir qu’il ne manquera pas de saisir. Les Américains, et en particulier la 34e division du 6e corps commandé par le général John Lucas, tentent de pénétrer dans l’arrière-pays napolitain, très montagneux; ils sont alors stoppés par la résistance farouche que leur opposent les grenadiers de la 305e division allemande. Juin fait remarquer à Clark que le terrain convient parfaitement aux Marocains, et tout spécialement à ses robustes goumiers, originaires des montagnes. Clark, qui cherche obstinément à ouvrir une brèche, donne l’ordre à la 2e DIM de prendre momentanément l’initiative dans le secteur du 6e corps.

Le 16 décembre 1943, Dody lance son attaque. Dans de très mauvaises conditions atmosphériques, ses hommes se mettent en marche vers leur premier objectif, les sommets abrupts du mont Pantanaro. Juin écrira : « Ce fut un moment angoissant. La réputation même du CEF dépendait ce jour-là de l’échec ou du succès de cette division française, la première à aller au combat. J’avais cependant une confiance absolue dans cette remarquable unité, dans son commandant, ses officiers et ses hommes, recrutés pour la plupart dans les montagnes du Moyen Atlas et parfaitement à l’aise sur un terrain tel que celui des Abruzzes, avec son climat détestable… »

Comme d’habitude, les goums sont déployés sur les flancs et explorent le terrain devant le gros des troupes. Or, ce sera la première fois qu’ils pourront participer à la phase finale de l’offensive : ils se battent au coude à coude avec leurs compatriotes tirailleurs quand le combat s’exaspère en une lutte acharnée à la grenade, à la baïonnette et au poignard. La progression est difficile et, finalement, le 21 décembre, les goumiers et les tirailleurs chassent leurs adversaires des sommets du mont Pantanaro. L’opération se termine le 26 décembre, jour où les tabors et le 8e régiment de tirailleurs marocains prennent d’assaut la dernière poche de résistance allemande, la crête de Mainarde, après un nouveau corps à corps qui les oppose, cette fois, à un bataillon de chasseurs de la 5e division de montagne autrichienne, récemment arrivé sur le théâtre des opérations.

Clark est si impressionné par cette victoire qu’il donne au CEF l’ordre de contrôler l’ensemble du secteur de Lucas. Juin envoie en même temps au général Giraud, alors commandant en chef de l’armée française, un message demandant que la 4e division de montagne marocaine et les groupes de tabors du général Guillaume partent immédiatement renforcer la CEF en vue de la prochaine offensive; Giraud satisfait promptement à cette requête.

Les mois suivants, les goums vont acquérir une grande notoriété, non seulement dans les rangs de l’ennemi, mais aussi auprès de leurs alliés britanniques et américains. Des prisonniers de guerre allemands avouent, au cours de leurs interrogatoires, que lorsqu’ils savaient que des goums opéraient dans leur secteur, s’ils ne se sentaient pas pris de panique, du moins éprouvaient-ils un profond sentiment de malaise. Les goumiers, en particulier, se sont rapidement fait une terrible réputation d’experts du combat de nuit. Ce sont des hommes capables de se glisser, seuls ou par petits groupes, derrière les lignes ennemies pour attaquer à revers et par surprise une position isolée. De plus, la capture de prisonniers ne les intéresse pas outre mesure…

Un officier britannique n’oubliera jamais la stupeur dont il fut saisi un jour à la vue d’un goum en marche. Le spectacle de la migration de l’une des antiques tribus du désert s’imposa à lui quand il vit ces soldats, de chaque côté d’un sentier de montagne, habillés, selon ses termes, « de couvertures rayées crasseuses », la tête enveloppée « de chiffons tout aussi sales » et poussant des chèvres et des mulets chargés de poulets.

Les unités de la Ve armée américaine sont prévenues que les goums se trouvent dans les parages et que, au cas où quelque chose de « bizarre » se produirait pendant la nuit, il convient de rester « absolument immobile ». Un ancien GI raconte que, par une nuit sans lune, alors qu’il était de faction, il crut mourir de peur en sentant une main soulever doucement son casque et se mettre à lui masser, tout aussi doucement, le sommet de la tête ; il apprendra plus tard qu’il avait eu affaire à un goumier qui s’estimait expert dans l’art de « reconnaître un crâne allemand »…

Peu après l’arrivée de la 4e division de montagne et des groupes de tabors, le CEF réussit son plus bel exploit de la campagne en jouant un rôle majeur dans l’ouverture de la route de Rome : l’offensive générale, qui va aboutir à la prise de la capitale italienne, est lancée simultanément par la VIIIe armée britannique, placée sur le flanc droit, par la Ve armée américaine, sur la gauche, et par le CEF au centre, avec, pour fer de lance, les deux divisions marocaines et les tabors, et, en appui, la 3e division algérienne du général de Monsabert et la ire division française libre du général Brosset.

Une rude tâche attend les Alliés. Les premiers objectifs désignés sont les massifs bien défendus du Maio et du Petrella, situés au sud de la rivière Liri, et protégés de surcroît par la formidable ligne Gustav. En outre, les Allemands ont bon moral ; le général Raapke, commandant la 71e division, qui défend la position du Maio, s’attend à être attaqué, et il rédige l’ordre du jour suivant : « Comme à Cassino, l’ennemi ne passera pas. Il sera arrêté par nos canons, nos grenades et, s’il le faut, par nos baïonnettes ! »

L’heure H est fixée à 23 heures, le 11 mai 1944. A cause de divergences d’opinion entre les commandants, les préparatifs de l’offensive ont traîné en longueur, faisant perdre aux Alliés l’effet de surprise. Ainsi, après avoir réussi une courte avance, les 4e et 8e régiments de tirailleurs marocains sont stoppés, tandis que les goumiers qui escaladent péniblement les pentes raides du mont Cerasole se voient brutalement arrêtés dans leur progression par ce qui est, pour eux, une arme nouvelle et terrifiante, le lance-flammes. Leur repli met à son tour en danger le flanc d’un bataillon d’appui de la DIM, dont les hommes doivent eux aussi effectuer un mouvement de recul au cours duquel ils subissent de lourdes pertes.

A l’aube du 12 mai, Juin, informé de ces revers, s’inquiète sérieusement. Les longues années qu’il a passées en Afrique du Nord lui ont appris à bien connaître la mentalité berbère, et en particulier celle du goumier qui, dit-il, « est en général capable d’un effort long, soutenu, mais d’une seule traite ; il ne vaut mieux pas que cet effort soit stoppé avant que le premier objectif ne soit atteint ». En l’occurrence, ses craintes vont se révéler sans fondement, car les replis de la première nuit semblent au contraire avoir soulevé chez les soldats un ardent désir de se venger. Au matin du 12 mai, l’attaque reprend tout aussi énergiquement : les hommes de la division de montagne et les goums se ruent à l’assaut des centres de résistance des monts Revole et Petrella, tandis que la 2e division prend à droite et achève de conquérir le massif du Maio, ouvrant ainsi aux Algériens la route de La Bastia et d’Esperia.

Le discernement dont Juin a fait preuve en proposant l’intervention de la division de montagne et des groupes de tabors marocains devient de plus en plus évident : le terrain sur lequel se livre la bataille pour l’accès aux plaines est encore plus ingrat que celui des opérations précédemment menées par les Marocains. La masse compliquée des pics déchiquetés et des crêtes imposantes ferait difficulté au plus chevronné des alpinistes lui-même, et les pentes vertigineuses n’offrent aucune possibilité de se mettre à couvert. Cependant, comme Juin l’a prévu, les goumiers ne se montrent nullement impressionnés par les montagnes, ni par l’ennemi.

En outre, à ce moment de la campagne, les goumiers sont plus puissamment armés qu’ils ne l’ont jamais été au cours de leur histoire, sans pour autant rien perdre de leur mobilité. Beaucoup d’entre eux sont devenus experts dans l’utilisation d’armes automatiques telles que le Bren et le Sten. Chaque goum peut d’autre part compter maintenant sur la puissance de feu additionnelle de deux et quelquefois trois mortiers. Ces engins sont habituellement transportés à dos de mulet ; quand le terrain devient trop difficile, même pour ces animaux réputés pour avoir le pied sûr, ils sont seulement chargés de deux fardeaux, le tube et la plaque de base, tandis que les munitions sont portées à dos d’homme.

Le terrain sur lequel les tabors repartent à l’assaut, ce matin-là, est jonché des cadavres des leurs et de carcasses de mulets, mais le désarroi provoqué par les lance-flammes semble maintenant surmonté.

Pendant le court répit dont ils ont disposé, les goumiers ont conçu un plan pour se débarrasser de ces armes qui les terrifient : après avoir installé les mortiers de façon à tirer de très près, un petit groupe simulera une attaque afin d’amener l’ennemi à ouvrir le feu ; une fois la position adverse ainsi localisée, les équipes de mortiers l’arroseront d’obus. Simultanément, toutes les pièces d’artillerie mises en place par le CEF reçoivent l’ordre de se concentrer sur le mont Petrella et le mont Ornito, immense éperon rocheux du massif du Maio. Ce bombardement intense réussit à perturber gravement l’acheminement du matériel et des renforts que les Allemands expédient en hâte vers le front.

Les tabors passent l’après-midi du 13 mai à nettoyer, un par un, les centres de résistance installés sur le mont Petrella, et la 2e DIM du général Dody parvient finalement à réduire ceux qui se cramponnaient encore au massif du Maio, en faisant de très nombreux prisonniers. Quand, enfin, les derniers soldats allemands ont été tués ou désarmés, Dody ordonne à ses prisonniers de hisser un immense drapeau tricolore à l’endroit le plus haut du massif afin, dit-il, que cet emblème de la victoire française se voie depuis la mer Tyrrhénienne jusqu’à l’Adriatique ».

Au matin du 14 mai, tous les objectifs du général Juin sont pris, plus tôt que prévu, et le front allemand est percé. Les goumiers, après s’être rendus maîtres du mont Petrella, continuent sur leur lancée et remportent une victoire écrasante sur les défenseurs démoralisés du mont Revole. Cependant, sur le flanc FE droit de la force française, la lutte acharnée menée par la VIIIe armée pour s’emparer du mont Cassin n’est pas terminée, et les Français doivent ralentir l’allure pour éviter d’être coupés du reste des troupes alliées. Le 18 mai, quand le mont Cassin tombe enfin, ils reprennent cependant immédiatement leur progression ; le même jour, la 4e DMM et les tabors atteignent la route Pico-Itri et rejoignent l’aile gauche du 2e corps américain.

Le 30 mai, les Marocains ont fini de nettoyer les pentes orientales des monts Lepini, où ils n’ont rencontré qu’une résistance assez faible, tandis que la 2e DIM de Dody, maintenant renforcée par deux autres tabors qui opéraient le long de la berge sud de la rivière Sacco, a pris d’assaut Ceccano, Colleferro et, finalement, Valmontone.

Cette phase de la campagne d’Italie fut l’occasion pour les combattants marocains de réaliser leurs plus brillants exploits au cours de la Seconde Guerre mondiale. En trois semaines de lutte ininterrompue dans des montagnes arides et escarpées, ils ont fait avancer inexorablement le front allié, malgré une résistance d’un extrême acharnement. Désormais, les Alliés sont prêts à déboucher des montagnes dans les plaines du nord. Le général Juin donne aux Marocains l’ordre de s’arrêter, tandis que la 1ère division française libre et les Algériens se joignent à l’avant-garde pour la marche finale sur Rome.

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En 1907, la France envoya au Maroc un corps expéditionnaire chargé d’aider le sultan à « pacifier » son pays. En 1908, le commandant de cette force, le général d’Amade, eut besoin de nouveaux effectifs; il recruta alors dans les tribus locales de petits groupes de police mobile. Ces groupes étaient connus sous le nom de « goums », mot arabe désignant une troupe d’hommes armés ; ils obtinrent de si bons résultats qu’en 1912 le général Lyautey prépara leur incorporation dans l’armée française. A dater de cette époque, chaque goum compta 147 fantassins et 41 cavaliers commandés par deux officiers et trois sous-officiers français. Cependant, pour parer aux critiques des milieux anticolonialistes de Paris, le gouvernement déclara, en 1914, que les goums faisaient partie intégrante de l’armée du sultan. 

Quand la Première Guerre mondiale éclata, 14 goums servaient déjà dans cette armée, et, d’autres se créant, ils furent rassemblés par groupe de quatre goums pour constituer de nouvelles unités tactiques appelées « tabors » (bataillons). Les campagnes de « pacification » reprirent au Maroc après le conflit et s’achevèrent en 1934. Le nombre de goums continua pourtant d’augmenter ; en 1939, il y en avait 57, regroupés en 14 tabors, et il fut décidé en 1940 de former des « groupements de tabors », composés de trois tabors chacun.

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