Thrasybule, à Phylé, bat les troupes des Trente. Ceux-ci s’emparent d’Eleusis. Thrasybule au Pirée. Bataille de Munychie, ou Critias est tué. Les Trente se réfugient à Eleusis. Lysandre vient  à leur secours mais le roi Pausanias réconcilie les deux partis athéniens, qui font serment de n’exercer aucunes représailles l’un contre l’autre (années 404-403 av. J.-C.).

  1. C’est ainsi que mourut Théramène. Les Trente, désormais sûrs de pouvoir exercer sans crainte leur tyrannie, interdirent l’entrée de la ville à ceux qui n’étaient pas inscrits sur la liste et les évincèrent de leurs domaines pour s’approprier leurs terres, eux et leurs amis. Les malheureux s’enfuyaient-ils au Pirée, on les ramenait à Athènes ; aussi Mégare et Thèbes se remplirent de réfugiés.
  2. Sur ces entrefaites, Thrasybule partit de Thèbes avec environ 70 hommes et s’empara de la place forte de Phylé. Les Trente accoururent de la ville avec les 3000 et leur cavalerie par un temps magnifique. A peine arrivés, un certain nombre de jeunes gens s’enhardirent à donner l’assaut à la place ; mais ils ne réussirent qu’à se faire blesser inutilement et ils se retirèrent.
  3. Comme les Trente voulaient investir la place pour la réduire en lui coupant les vivres, la neige tomba en abondance pendant la nuit et la journée du lendemain ; alors, couverts de neige, ils retournèrent en ville, non sans avoir perdu un grand nombre de leurs goujats enlevés par les gens de Phylé.
  4. Prévoyant que ceux-ci feraient aussi des razzias dans les champs, s’ils n’y plaçaient pas de gardes, ils envoyèrent sur la frontière, à quinze stades environ de Phylé, la garnison lacédémonienne, à l’exception de quelques hommes, et deux tribus de cavaliers. Ces troupes campèrent dans un lieu boisé et gardèrent le pays.
  5. Mais Thrasybule, qui avait déjà réuni à Phylé près de 700 hommes, se met à leur tête et descend dans la plaine pendant la nuit ; il fait halte à trois ou quatre stades des gardes et ne bouge pas.
  6. A l’approche du jour, au moment où les ennemis se levaient et s’écartaient de la place d’armes pour se rendre où chacun d’eux avait affaire, et où les palefreniers faisaient du bruit en étrillant leurs chevaux, les gens de Thrasybule, saisissant leurs armes, fondent sur eux au pas de course ; ils en culbutent un certain nombre, puis les mettent tous en fuite et les poursuivent l’espace de six ou sept stades, et ils leur tuent plus de 120 hoplites, et parmi les cavaliers Nicostratos, surnommé le beau, et deux autres, qu’ils avaient surpris encore au lit.
  7. En revenant, ils dressèrent un trophée et empaquetant les armes et les bagages qu’ils avaient pris, ils regagnèrent Phylée. La cavalerie accourut d’Athènes à la rescousse, mais elle ne vit plus aucun ennemi, et, après avoir attendu que les parents eussent relevé leurs morts, elle s’en retourna à la ville.
  8. Dès ce moment, les Trente, voyant chanceler leur situation, voulurent s’assurer d’Eleusis, afin d’y trouver un refuge en cas de besoin. Aussi, après avoir donné leurs instructions aux cavaliers, Critias et ses collègues se rendirent à Eleusis. Ils y firent, sous la protection des cavaliers, une revue des habitants, sous prétexte de connaître leur nombre et le renfort qu’il faudrait ajouter à la garnison, et ils ordonnèrent à tout le monde de s’inscrire. Après s’être inscrit, chacun devait sortir par la poterne qui donnait sur la mer. Ils avaient placé les cavaliers sur la plage à droite et à gauche de la poterne, et, au fur et à mesure que les habitants sortaient, les valets des Trente le enchaînaient. Quand ils se furent saisis de tous les habitants, ils ordonnèrent à l’hipparque Lysimachos de les emmener et de les livrer aux Onze.
  9. Le lendemain, ils convoquèrent à l’Odéon les hoplites qui étaient sur la liste et les cavaliers ; puis Critias se leva et prit la parole : « Citoyens, dit-il, c’est dans votre intérêt tout autant que dans le nôtre que nous organisons le gouvernement. Vous devez donc, comme vous participez aux honneurs, avoir aussi votre part des dangers. Il faut donc que vous votiez la condamnation des habitants d’Eleusis que nous avons rassemblés ici, afin que vous partagiez nos espérances et nos craintes ». Puis il leur indiqua un emplacement où il leur ordonna d’apporter leur vote à découvert.
  10. Pendant ce temps les gardes lacédémoniens, armés jusqu’aux dents, occupaient la moitié de l’Odéon. Ces mesures furent approuvées aussi par ceux des citoyens qui n’avaient souci que de leur intérêt personnel. A la suite de ces évènements, Thrasybule se mettant à la tête des troupes qu’il avait ramassées à Phylé et qui atteignaient déjà près de 1000 hommes, arrive de nuit au Pirée. Lorsque les Trente en furent informés, ils accoururent aussitôt avec les Laconiens, la cavalerie et les hoplites, et ils prirent la grande route qui mène au Pirée.
  11. Ceux de Phylée essayèrent d’abord de les repousser : mais comme l’étendue de l’enceinte paraissait demander une grosse garnison et qu’ils étaient encore peu nombreux, ils se concentrèrent sur Munychie. Ceux de la ville, parvenus à la place d’Hippodamos, se rangèrent d’abord en bataille de manière à remplir la route qui mène au temple d’Artémis de Munychie et au Bendidéon ; ils n’avaient pas moins de 50 boucliers de profondeur. Ainsi rangés, ils se mirent à monter.
  12. Ceux de Phylé remplissaient aussi la route, mais ils n’avaient pas plus de 10 boucliers de profondeur. Il est vrai que derrière ils étaient soutenus par des peltastes, des acontistes armés à la légère après lesquels venaient des frondeurs, et ces gens venus de l’endroit même étaient un sérieux renfort. Pendant que les ennemis avançaient, Thrasybule ordonna aux siens de déposer leurs boucliers ; lui-même déposa le sien tout en gardant ses autres armes, puis se plaçant au milieu d’eux, il leur dit :
  13. « Citoyens, je veux apprendre aux uns et rappeler aux autres que, parmi ces gens qui s’avancent, ceux qui tiennent l’aile droite sont ceux que vous avez mis en déroute et poursuivis il y a quatre jours, et que ceux qui sont à l’extrémité de l’aile gauche, ceux-là sont les Trente, qui nous ont privés de notre patrie, sans que nous ayons fait aucun mal, qui nous ont chassés de nos maisons, et qui ont proscrit nos amis les plus chers. Ils se trouvent aujourd’hui dans une situation où nous avons toujours souhaité de les voir.
  14. Car c’est avec des armes que nous bous trouvons en face d’eux, et les dieux, qui les ont vus se saisir de nous à table, dans nos lits ou au marché, ou nous exiler en dépit de notre innocence, en dépit même de notre absence, les dieux combattent aujourd’hui manifestement pour nous. Ils font la tempête dans un ciel serein, quand la tempête peut nous servir, et, quand nous  attaquons, malgré notre petit nombre des ennemis nombreux, c’est à nous qu’ils accordent la gloire de dresser des trophées.
  15. Aujourd’hui encore ils nous ont amenés sur une position où nos adversaires ne pourront lancer ni traits ni javelots par-dessus leurs premiers rangs, à cause de l’escarpement qu’ils ont à gravir, au lieu que nous, lançant nos piques, nos javelots et nos pierres en contre-bas, nous les atteindrons et en blesserons un grand nombre.
  16. On aurait pu croire qu’il nous faudrait combattre avec les premiers rangs à armes égales ; mais si vous lancez vos traits avec entrain, comme il convient, tous vos coups porteront sur ces gens dont la route est remplie, et, pour s’en protéger, ils se cacherons constamment sous leurs boucliers, en sorte que nous pourrons frapper où nous voudrons, comme sur des aveugles, puis fondre sur eux et les mettre en fuite.
  17. Maintenant, camarades, il faut que chacun de vous se persuade de la victoire. Or cette victoire, si Dieu le veut, nous rendra notre patrie, nos maisons, notre liberté, nos honneurs, nos enfants, si nous en avons, et nos femmes. Bienheureux en vérité ceux de nous qui après la victoire verront le plus agréable des jours ! Heureux aussi ceux qui mourront ! Jamais homme, si riche qu’il soit, n’obtiendra un monument si glorieux. Moi, j’entonnerai le péan, quand le moment sera venu, et quand nous aurons invoqué Enyalios (1), tous alors, d’un même cœur, vengeons sur ces gens-là les outrages qu’ils nous ont faits. »
  18. Cela dit, il se retourna face à l’ennemi et resta en repos ; car le devin avait recommandé aux hommes de ne pas attaquer avant que l’un d’eux eût été tué ou blessé. « Mais aussitôt après, dit-il, nous vous conduirons. Suivez-nous, et vous obtiendrez la victoire, et moi, la mort, je le pressens. »
  19. Il ne se trompait pas ; car quand ils eurent repris leurs armes, il bondit le premier hors des rangs, comme s’il eût été poussé par le destin, fondit sur les ennemis et fut tué. Il est enterré au gué de Céphise. Les autres furent vainqueurs et poursuivirent l’ennemi jusqu’à la plaine. Dans ce combat périrent deux des Trente, Critias et Hippomachos, un des dix archontes du Pirée, Charmidès, fils de Glaucon , et soixante-dix autres environ. Les vainqueurs s’emparèrent des armes, mais ils ne dépouillèrent de leur tunique aucun de leurs concitoyens. Cela fait, et les morts rendus en vertu d’une trêve, un grand nombre d’hommes des deux parties s’approchèrent et s’abouchèrent les uns avec les autres.
  20. Cléocritos, le héraut des initiés, qui avait une forte voix, fit faire silence et cria : « Citoyens, pourquoi nous chassez-vous ? Pourquoi voulez-vous nous tuer ? Nous ne vous avons jamais fait aucun mal, nous avons prit part avec vous aux cérémonies religieuses les plus solennelles, aux sacrifices, aux fêtes les plus belles ; nous avons dansé dans les mêmes chœurs, fréquenté les mêmes écoles, fait la guerre ensemble et affronté les mêmes dangers sur terre et sur mer pour le salut commun et la liberté de tous.
  21. Au nom des dieux paternels et maternels, au nom de la parenté et des alliances de nos familles, au nom de la camaraderie, respectez les dieux et les hommes, cessez de manquer à vos devoirs envers la patrie et n’obéissez plus aux Trente, les plus impies des hommes, qui pour leur intérêt personnel, ont tué en huit mois presque plus d’Athéniens que tous les Péloponnésiens en dix ans de guerre.
  22. Nous pouvions nous gouverner en paix et ces misérables ont allumé entre nous la guerre la plus déshonorante, la plus terrible, la plus impie, la plus odieuse aux dieux et aux hommes. Mais sachez bien pourtant que, parmi ceux que nous venons de tuer, il en est que vous n’êtes pas seuls à pleurer ; nous les pleurons aussi amèrement que vous ». Tel fut son discours. Les chefs survivants, voyant que leurs hommes prêtaient l’oreille à ces propos, s’empressèrent d’autant plus de les ramener à la ville.
  23. Le lendemain, les Trente, humiliés et abandonnés, se réunirent dans leur salle de conseil. Quant aux 3 000, en quelque endroit qu’on les eût détachés, partout ils se disputaient entre eux. Tous ceux en effet, qui avaient commis quelque violence et qui avaient peur soutenaient avec force qu’il ne fallait point céder à ceux du Pirée; tous ceux au contraire qui avaient conscience de n’avoir fait de mal à personne se disaient en eux-mêmes et représentaient aux autres qu’on avaient nul besoin de ces maux et ils déclaraient qu’il ne fallait pas obéir aux Trente ni leur permettre de perdre la ville. A la fin, ils votèrent leur déchéance et de nouvelles élections, ils choisirent dix nouveaux, un par tribu.
  24. Les Trente se réfugièrent alors à Eleusis, et les Dix, de concert avec les hipparques, veillèrent sur les gens de la ville qui étaient fort troublés et de défiaient les uns des autres. Les cavaliers eux-mêmes montaient la garde la nuit à l’Odéon, avec leurs chevaux et leurs boucliers et, dans leur défiance, ils patrouillaient dès le soir le long des murs avec leurs boucliers, et le matin avec leurs chevaux, redoutant toujours une attaque à l’improviste des gens du Pirée.
  25. Ceux-ci, devenus nombreux et recrutés de toutes parts, se fabriquaient des boucliers, les uns en bois, les autres en osiers, et les peignaient en blanc. Puis au bout de dix jours à peine, après avoir garanti l’isotélie (2) à tous ceux qui auraient combattu avec eux,  même s’ils étaient étrangers, ils sortirent avec un grand nombre d’hoplites et un grand nombre de gymnètes ; ils avaient aussi environ 70 cavaliers. Ils fourrageaient, ramassant du bois et des fruits, et rentraient au Pirée pour y passer la nuit.
  26. Ceux de la ville ne sortaient jamais en armes, sauf les cavaliers qui de temps  à autre mettaient la main sur des maraudeurs du Pirée et maltraitaient le gros de leurs troupes. Ces cavaliers rencontrèrent un jour quelques Aixoniens, qui se rendaient dans leurs champs pour chercher des provisions. L’hipparque Lysimachos les fit égorger aussi, malgré leurs supplications et la répugnance de plusieurs de ses hommes.
  27. Par représailles, ceux du Pirée tuèrent le cavalier Lysistratos, de la tribu Léontide, qu’ils avaient capturé dans les champs ; car ils avaient déjà une telle confiance qu’ils allaient attaquer le mur de la ville. Peut-être faut-il rapporter l’idée que les ennemis devaient approcher leurs engins de siège par l’allée qui part au Lycée, il employa tous ses attelages à transporter des pierres énormes et à les décharger sur l’allée à l’endroit qui plaisait au conducteur. Ce travail achevé, chaque pierre était une grande gêne pour les assaillants.
  28. Cependant les Trente envoyèrent d’Eleusis des députés à Lacédémone, et les citoyens inscrits sur la liste en envoyèrent aussi de la ville, pour demander du secours, sous prétexte que le peuple s’était révolté contre les Lacédémoniens. Lysandre, calculant qu’il était possible de réduire promptement les gens du Pirée en les bloquant  par terre et par mer pour leur couper les vivres, s’entremit pour les oligarques, leur fit prêter cent talents et se fit envoyer sur terre comme harmoste et Libys, son frère, comme navarque.
  29. Il partit lui-même pour Eleusis, où il rassembla un grand nombre d’hoplites péloponnésiens. Sur mer, le navarque veillait à ce qu’aucun convoi de ravitaillement n’entrât dans le port. Aussi les gens du Pirée ne tardèrent pas à connaître de nouveau la détresse, tandis que ceux de la ville relevaient la tête à l’arrivée de Lysandre. Les choses en étaient à ce point quand le roi Pausanias, jaloux de Lysandre, et craignant que, s’il venait à bout de son dessein, il ne se couvrit de gloire et du même coup ne soumît Athènes à sa domination personnelle, gagna trois éphores et sortit avec l’armée.
  30. Il était suivi de tous les alliés, à l’exception des Béotiens et des Corinthiens, qui prétextèrent qu’ils croiraient manquer à leurs serments en marchant contre les Athéniens, qui n’avaient en rien violé les traités ; mais le motif de leur abstention, c’est qu’ils savaient que les Lacédémoniens voulaient s’approprier et s’assurer le territoire d’Athènes. Pausanias vint camper près du Pirée dans un endroit appelé Halipédon ; il commandait l’aile droite, Lysandre l’aile gauche avec ses mercenaires.
  31. Puis il envoya des députés aux gens du Pirée pour leur enjoindre de retourner chez eux. Ils refusèrent. Alors il fit mine de les attaquer, pour ne pas laisser voir qu’il leur était favorable. Il se retira sans avoir obtenu le moindre résultat de son attaque. Le lendemain, prenant avec lui deux mores (3) de Lacédémoniens et trois tribus de cavaliers athéniens, il s’approcha du port Silencieux, pour examiner à quel endroit le Pirée pourrait être le plus facilement investi.
  32. Comme il s’en retournait, quelques ennemis accoururent et le harcelèrent. Irrité, il ordonna aux cavaliers de les charger à toute bride et aux soldats des dix plus jeunes classes de le accompagner. Lui-même les suivit avec le reste de ses troupes. Ils tuèrent une trentaine d’hommes armés à la légère et poursuivirent les autres jusqu’au théâtre du Pirée.
  33. Ils trouvèrent là tous les peltastes et les hoplites du Pirée, qui revêtaient leurs armes. Les troupes légères, s’avançant aussitôt, se mirent à lancer des javelots, des traits, des flèches, et des pierres avec la fronde. Les Lacédémoniens, voyant que beaucoup d’entre eux étaient blessés et se sentant vivement pressés, battirent en retraite pied à pied : alors l’adversaire les chargea bien plus vivement encore. Là périrent Chairon et Thibrachos, tous deux polémarques, Lacratès, vainqueur aux jeux olympiques et d’autres Lacédémoniens, qui sont enterrés devant les portes du Céramique.
  34. Voyant cela, Thrasybule et le reste de ses troupes, c’est-à-dire les hoplites, accoururent et se rangèrent rapidement en avant des autres, sur huit rangs. Pausanias, vivement pressé, recula de quatre ou cinq stades vers une colline et fit passer l’ordre aux Lacédémoniens et à leurs alliés de l’y rallier. Là, il forma sa phalange en grande profondeur et la conduisit contre les Athéniens. Ceux-ci soutinrent le choc, mais ensuite les uns furent repoussés dans le marais de Hales (4) et les autres mis en déroute ; ils perdirent environ 150 hommes.
  35. Pausanias fit dresser un trophée et se retira ; puis, comme malgré tout il ne leur en voulait pas, il leur dépêcha secrètement des émissaires pour leur dire de lui envoyer des parlementaires, à lui et aux éphores présents, et leur indiquer en même temps quelles propositions ils devaient apporter. On suivit son conseil. Il sema en même temps la division parmi les Athéniens de la ville et leur enjoignit de venir à son camp en aussi grand nombre que possible et de déclarer qu’ils n’avaient aucune envie d’être en guerre avec ceux du Pirée, qu’ils désiraient au contraire se réconcilier avec eux et être les uns comme les autres amis des Lacédémoniens.
  36. L’éphore Naucleidas entendit ces propositions avec le même plaisir que le roi. C’est en effet l’usage que deux des éphores accompagnent le roi à la guerre et c’est Naucleidas qui cette fois l’avait suivi  avec un autre, et tous deux étaient pour la politique de Pausanias plutôt que pour celle de Lysandre. Aussi s’empressèrent-ils  d’envoyer à Lacédémone et à ceux du Pirée, chargés de négocier avec les Lacédémoniens, et ceux de la ville qui se rendaient à Sparte à titre privé, Cèphisophon et Mélètos.
  37. Quand ces députés furent partis pour Lacédémone, les gouverneurs de la ville envoyèrent de leur côté des ambassadeurs pour déclarer qu’eux-mêmes remettaient les murs, qu’ils possédaient encore, et leurs personnes aux Lacédémoniens, pour en user à leur discrétion, mais qu’ils estimaient juste aussi que ceux du Pirée, s’ils prétendaient être amis des Lacédémoniens, leur livrasse le Pirée et Munichie.
  38. Quand les éphores et les membres de l’assemblée les eurent tous entendus, ils dépêchèrent quinze hommes à Athènes, avec mission d’accommoder les deux partis le mieux possible, de concert avec Pausanias. Ils les accommodèrent en effet aux conditions suivantes : les deux partis devaient être en paix l’un avec l’autre et chacun devait rentrer chez soi, à l’exception des Trente, des Onze et des Dix qui avaient gouverné le Pirée. Ils décidèrent en outre que, si quelqu’un du parti de la ville avait peur, il irait habiter Eleusis.
  39. Ces arrangements terminés, Pausanias licencia l’armée, et ceux du Pirée montèrent en armes à l’acropole et offrirent un sacrifice à Athèna. Quand ils furent descendus, les généraux convoquèrent l’assemblée, où Thrasybule prononça ce discours :
  40. « Je vous conseille, à vous qui êtes demeurés dans la ville, de vous connaître vous-mêmes ; et le meilleur moyen de vous connaître, c’est de vous demander sur quoi se fonde la haute opinion que vous avez de vous-mêmes, au point de vouloir nous commander. Etes-vous plus justes que nous ? Mais le peuple, plus pauvre que vous, ne vous a jamais fait tort pour de l’argent, tandis que vous, qui êtes les plus riches de tous vous avez fait en vue du gain mille vilaines actions. Et puisque vous ne pouvez vous réclamer de la justice, voyez si c’est pour votre courage que vous avez droit d’être hautains.
  41. Qu’est-ce qui peut le mieux décider cette question que la manière dont nous vous avons combattu les uns contre les autres ? Prétendez-vous l’emporter par l’intelligence, vous qui, ayant des remparts, des armes, de l’argent et les Péloponnésiens pour alliés, avez été battus par des gens qui n’avaient aucun de ces avantages ? Est-ce possible, quand ils s’en vont après vous avoir livrés à ce peuple opprimé par vous, comme on livre muselés les chiens qui mordent ?
  42. Cependant, camarades, je vous demande de ne rien violer de vos serments, mais de montrer qu’outre vos autres vertus, vous êtes encore fidèles à votre parole et que vous craignez les dieux. » Quand il eut dit cela et d’autres propos du même genre, puis qu’il fallait répudier tout désordre et se gouverner sur les anciennes lois, il renvoya l’assemblée.
  43. Les Athéniens formèrent alors le gouvernement et créèrent des magistrats. Dans la suite, ayant appris que les réfugiés d’Eleusis prenaient à leur solde des étrangers, ils marchèrent contre eux avec toutes leurs forces et mirent à mort leurs généraux qui étaient venus parlementer. Ils envoyèrent aux autres leurs amis et leurs parents qui leur persuadèrent de se réconcilier. Ils jurèrent de ne point garder rancune des maux soufferts et aujourd’hui encore ils prennent par ensemble au gouvernement et le peuple reste fidèle à ses serments.

 

Xénophon

Les Helléniques, livre II, chap. IV

Traduction de Pierre Chambry

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Notes :

(1) Enyalios : proprement Le Belliqueux est un surnom d’Arès.

(2) L’isotélie était le privilège des étrangers domiciliés qui étaient dispensés de la taxe sur les étrangers et de l’obligation de se choisir un patron. Ils pouvaient, à la différence des métèques, être propriétaires, mais ne jouissaient pas plus qu’eux des droits actifs des citoyens.

(3) L’armée lacédémonienne se composait de six mores, dont l’effectif variait suivant que la levée d’hommes avait été plus ou moins forte.

(4) Il y avait deux Hales. Hales Araphénides, dème de la tribu AEgèide, sur la côte orientale de l’Attique, et Hales Aixonides, dème de la tribu Cécropide, au nord du Pirée. C’est de cette dernière qu’il est question.