Cinq ans  après le début des troubles, qualifiés bien abusivement de « printemps arabe », qui ont vu le jour en Tunisie avant de perturber plusieurs  pays arabes, le bilan de la révolution tunisienne est loin d’être convaincant. 

En tout cas, il est bien présomptueux de parler d’ « exception tunisienne » si l’on considère l’état lamentable du pays aussi bien sur le plan politico-sécuritaire que sur le plan économique et social. Malgré le vote d’une nouvelle constitution et la tenue d’élections dans des conditions acceptables à la fin 2014, la Tunisie n’a pas réglé la question de l’après-Ben Ali.   
 
Le président Béji Caïd Essebsi, élu en décembre 2014, est âgé de 90 ans et son autorité est chancelante alors qu’il ne trouve rien de mieux de tenter de promouvoir son propre fils à sa succession ! Son parti Nida Tounes a certes remporté les élections législatives mais il n’a pas obtenu une majorité suffisante pour pouvoir diriger seul le pays et surtout il n’a aucune vision stratégique dans la mesure où c’est un assemblage hétéroclite de libéraux, d’ancien néo-destouriens, de politiciens de gauche ou de droite et de technocrates.   
 
Pis encore, le parti présidentiel s’est divisé et, du coup, il est passé en seconde position derrière An Nahda au parlement. Tandis que les Frères musulmans du parti An Nahda restent tapis en attendant le moment propice pour rebondir, le premier défi qui est celui de la sécurité contre les groupes terroristes n’a pas été relevé. Le pays est périodiquement victime d’attentats  sanglants (musée du Bardo en mars 2015, hôtel de  Sousse en juin 2015, attentat  contre un bus de la garde présidentielle à Tunis en novembre 2015)  qui font fuir touristes et investisseurs.   
 
En outre,  des maquis terroristes sont formés à la frontière de l’Algérie ou de la Libye où les troubles risquent de s’étendre à toute la Tunisie. 

Il est indéniable que la dégradation de la situation politique est alimentée par la crise économique et sociale qui frappe le  pays. Si l’un des facteurs qui ont déclenché la révolution a été la crise économique des régions périphériques du pays et la corruption, cette question est loin d’être réglée.   
 
Le redémarrage économiqiue n’a pas eu lieu, le climat d’anarchie entretenu par  certains révolutionnaires dans les usines a découragé le patronat, la crise libyenne a provoqué le retour de centaine de milliers de travailleurs qui n’ont bien entendu pas trouvé d’emploi au pays. 

En janvier des manifestions contre la pauvreté ont commencé dans les régions les plus  défavorisées pour gagner Tunis où il y a eu des troubles violents entre les manifestants et les services de sécurité. Les autorités du régime ont cru pouvoir mettre en cause une «manipulation» orchestrée par des « malveillants» ce qui n’était qu’une pauvre manœuvre pour masquer son impuissance face aux problèmes économiques et sociaux qui rongent le pays.   
 
En effet, le nombre de chômeurs a augmenté de plus de 50% par rapport à l’époque de Ben Ali, pour atteindre près de 700 000 personnes. L’inflation ne cesse de grimper, le taux de croissance est au plus bas et la corruption n’a pas disparu. Le mécontentement social est tel qu’il peut à tout moment conduire à des émeutes qui auraient pour effet de renverser un gouvernement faible et sans vision d’avenir pour le pays.

Après une période d’exaltation romantique et de grandes rêveries, les Tunisiens se retrouvent face aux dures réalités et découvrent qu’une hirondelle ne fait pas le printemps. À vrai dire, l’hirondelle s’est envolée pour laisser la place à une sorte d’entente entre Nidaa Tounes et An Nahda, un curieux oiseau – mi- bourguibien mi frère musulman, dont le chef des frères musulmans Rached Ghannouchi disait qu’il représente la Tunisie avec « une aile An Nahda et une aile Nidaa Tounes ».

Charles Saint-Prot

Directeur de l’Observatoire d’études géopolitiques