Le décès du souverain, Bhumibol Adulyadej, ouvre une période de transition politique incertaine pour la Thaïlande. Bien que ne disposant pas de pouvoirs formels le roi était un personnage incontournable de la vie politique du pays, sa mort laisse donc un grand vide. La décision surprenante de son successeur désigné, le prince Vajiralongkorn, de ne pas le remplacer immédiatement laisse le trône vacant, ce qui constitue une première. Le pays se prépare ainsi à connaître une période de régence qui devrait être l’occasion d’une recomposition du paysage politique du pays. 

Le Palais royal thaïlandais a annoncé officiellement la mort du souverain, à l’âge de 88 ans, le jeudi 13 octobre. Après 70 ans de règne, celui qui a su s’imposer comme le père de la nation thaïlandaise était le plus vieux monarque en exercice dans le monde. Ce décès vient clôturer une longue période de maladie pour le roi, qui a séjourné très régulièrement à l’hôpital ces deux dernières années, notamment afin d’être traité pour des infections pulmonaires et de l’hydrocéphalie. Rapidement après l’annonce, les Thaïs se sont drapés de noir et se sont préparé à assister aux différentes cérémonies funéraires bouddhistes qui vont se succéder en l’honneur du roi défunt. Dans cette optique, le gouvernement a déclaré férié la journée du 14 octobre et a annoncé un deuil d’une année. Les drapeaux seront en berne devant les écoles et autres institutions publiques pendant un mois et les fonctionnaires ont été invités à s’habiller de noir pour toute la durée du deuil.

La mort du souverain peut être vue comme un choc pour la population. Ce dernier jouissait ainsi d’une immense popularité, comme en atteste l’ampleur de l’hommage qui lui est rendu. L’importante notoriété du roi s’explique pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il faut considérer la longévité du règne de Bhumibol Adulyadej. C’est en 1946 qu’il a été intronisé en tant que Rama IX, neuvième monarque de la dynastie des Chakri (1), suite à la mort de son frère (2). La majorité des Thaïlandais n’a ainsi jamais connu d’autre souverain que lui. De plus, il a su se construire l’image d’une figure rassurante et unificatrice pour les Thaïlandais en se maintenant malgré l’instabilité politique. Le roi a ainsi connu pas moins de 19 coups d’Etat, 22 Premiers ministres et 17 Constitutions au cours de son règne. Il était donc devenu un repère politique pour son peuple, repère d’autant plus important qu’il faisait l’objet d’un vaste culte de la personnalité. Ses portraits sont ainsi omniprésents chez les particuliers, dans les administrations, dans les écoles… et des lois répressives punissent sévèrement tout crime de lèse-majesté.

C’est également son bilan de réformateur économique et social qui a contribué au prestige du roi. Bien que de nombreuses améliorations restent à entreprendre, l’économie du pays a bel et bien décollé sous son règne, à tel point qu’au tournant des années 2000, la Thaïlande est décrite comme l’un des cinq « tigres asiatiques », la deuxième vague des pays d’Asie connaissant un développement économique accéléré. Le PIB du pays est ainsi passé d’à peine 3 milliards de dollars en 1960 à plus de 370 milliards actuellement. L’industrie du pays s’est fortement développée sous le règne de Bhumibol, participant aujourd’hui à hauteur de 43% du PIB. L’agriculture s’est également modernisée et n’emploie plus que 45 % de la population contre 88 % en 1946. Au niveau social également, on peut parler d’une véritable transition avec l’apparition d’une importante classe moyenne. Dans un rapport publié en 2014, le cabinet Ernst & Young indique ainsi qu’en 2004 et 2014, la part des ménages thaïlandais disposant de plus 10 000 dollars de revenus annuels est passée de 28% à 40% (3). Egalement, la part de la population concernée par l’éducation est passée de seulement 30% en 1946 à 95% actuellement (4). La situation matérielle de la population s’est donc améliorée de manière tangible durant le règne de Bhumibol.

Si l’on ne peut nier l’importance du décès du souverain dans le champ social, c’est cependant surtout sur le plan politique qu’elle constitue un bouleversement. En effet, le roi était devenu au fil des années un rouage essentiel et incontournable de la vie politique thaïlandaise. L’influence dont il disposait venait principalement de son entente avec l’armée. Alors qu’il a accédé à un trône vidé de toute influence du fait de l’avènement de la monarchie constitutionnelle en 1932, Bhumibol a entrepris de restaurer la légitimité de l’institution. Il y est parvenu en s’associant étroitement au général Sarit, qui s’est emparé du pouvoir à la faveur d’un coup d’état en 1957. A partir de cette date, monarchie et institution militaire ont marché main dans la main et le Palais a peu à peu étendu son influence à travers des réseaux informels. Par ce biais, le roi est ainsi parvenu à se remettre au centre du logiciel politique. Pour le chercheur Duncan McCargo (5), le régime qui se met alors en place peut être décrit comme une « monarchie de réseaux » et présente entre autres les caractéristiques suivantes : « le monarque est l’arbitre ultime des décisions politique (…), en temps de crise il est la principale source de légitimité nationale (…), il intervient activement dans les développements politiques du pays, essentiellement à travers ses proches » (6). La fortune colossale du roi soutient le développement de ces réseaux d’influence. En effet selon le classement Forbes 2011, Bhumibol était le monarque le plus riche du monde. Malgré l’absence de prérogatives officielles, le roi était donc un élément central de la vie politique du pays. Sa disparition pose donc la question de la vacance du pouvoir et du nouvel équilibre entre le Palais et l’armée.

Photographie publiée par le magazine allemand Bild montrant le prince Vajiralongkorn dans une tenue peu digne de son rang.

Photographie publiée par le magazine allemand Bild montrant le prince Vajiralongkorn dans une tenue peu digne de son rang.

Suite au décès du roi, l’institution monarchique prévoit que son successeur soit immédiatement nommé à sa place. Or contrairement aux attentes, le prince héritier Maha Vajiralongkorn, a demandé un délai avant de monter sur le trône, ouvrant une période de régence. C’est la première fois que la Thaïlande connaît une telle situation, qui en dit long sur la reconfiguration du pouvoir. En effet, la personnalité et le caractère de Bhumibol lui avait permis de s’imposer comme un personnage politique central et d’exercer une influence considérable. Son pouvoir était cependant principalement attaché à sa personne et non à l’institution monarchique en tant que telle. Il va être très difficile pour son fils de remplir le vide politique laissé par son père, étant donné que celui-ci s’est peu investi dans les affaires du pays et possède une réputation pour le moins sulfureuse. Le prince Vajiralongkorn, âgé de 64 ans, a principalement vécu en Europe, notamment en Allemagne. Il a été marié puis divorcé trois fois et il est suspecté par les médias d’entretenir des mœurs légères. Des photos récentes montrant le prince en débardeur, le corps couvert de tatouage avait provoqué un certain malaise dans le pays (voir photo). Dans ces conditions, si sa succession en tant que roi semble inéluctable, il va être très difficile pour le prince Vajiralongkorn de s’imposer sur l’échiquier politique comme l’a fait son père. Il ne semble en effet pas en mesure de susciter le même partenariat avec l’armée, même s’il dispose d’une garde prétorienne forte de 5 000 hommes crée il y a 5 ans (7). Vajiralongkorn pourrait ainsi ne disposer que d’une influence très limitée, voire être cantonné à un rôle purement protocolaire, dans la configuration politique à venir.

Le vide politique laissé par le roi semble aujourd’hui profiter principalement aux militaires et à l’ancienne garde du Palais. Ces deux composantes du pouvoir semblent ainsi à même d’accroire leur influence à l’issue de la transition qui s’amorce. Les militaires, sous la houlette du général Prayut Chan-O-Cha, ont ainsi profité du retrait progressif du roi ces dernières années pour consolider leur pouvoir. Ils ont notamment pu bénéficier de son silence notamment lors du coup d’Etat de 2014 et sont parvenu à faire adopter une Constitution soumettant le système politique à leur contrôle. Ils occupent aujourd’hui le devant de la scène politique en l’attente de nouvelles élections. Du coté du Palais, l’homme fort qui a émergé suite à la mort du roi est loin d’être un inconnu. Nommé régent suite à la demande de délai du prince héritier, Prem Tinsulanonda était le chef du Conseil privé du roi, une institution très puissante qu’il dirige depuis des années. Véritable éminence grise du souverain, Prem est un ancien général et chef de l’armée, également ancien Premier ministre entre 1980 et 1988. D’après Duncan McCargo, Prem était au centre de la monarchie de réseau mise en place par le roi. Paul Chambers, spécialiste de l’armée thaïlandaise, ajoute que c’est Prem qui « a réussi à faire de l’armée un rouage de la monarchie tout en permettant à l’armée d’être une institution puissante dans la vie politique thaïlandaise » (8). Dans ces conditions, on peut raisonnablement penser que les modalités de la transition vont se décider au cours de tractations entre les anciens du Palais sous la houlette de Prem et les militaires (et dans une moindre mesure, le prince héritier). Lors d’une allocution, le général Prayut Chan-O-Cha, a laissé à penser que la régence pourrait durer jusqu’à la crémation, c’est-à-dire une année, le temps qu’un nouvel équilibre politique émerge.

Comme nous pouvons le voir, la mort de Bhumibol ouvre donc une période de reconfiguration du paysage politique thaïlandais, dont les acteurs vont devoir trouver une nouvelle équation pour combler le vide laissé par le roi. L’institution monarchique pourrait perdre une grande partie de son influence à cette occasion au bénéfice des membres de l’arrière garde du palais et de l’armée. La principale difficulté pour les protagonistes sera de faire émerger une nouvelle figure unificatrice pour la société et d’instaurer un rapport de force favorisant le retour à une vie politique plus stable. Si la junte a prévu le retour d’un pouvoir civil à l’issue d’élections programmées pour 2017, il n’est pas certain que ses nouveaux pouvoirs constitutionnels lui permettent d’empêcher indéfiniment l’émergence mouvements contestataires, à l’image des chemises rouges de Thaksin Shinawatra. Au-delà de la scène nationale, il faut ajouter que la mort du roi aura également des conséquences au niveau régional et international. Alors que la roi Bhumibol avait fait de la Thaïlande un allié important de Washington dans la région, sa mort pourrait amoindrir l’influence américaine dans le pays et affaiblir la stratégie de pivot vers l’Asie initiée par Obama (9). En attendant que ces successeurs s’attèlent aux défis qui les attendent, le roi rassemble une ultime fois son peuple dans les cérémonies de deuil.

Adrien FROSSARD

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(1) La dynastie Chakri règne sur le pays depuis 1782.

(2) Atteint d’une balle dans des circonstances inexpliquées, il mourra des suites de la blessure. Le mystère qui entoure son décès demeure encore aujourd’hui.

(3) Claire Guélaud, D’ici à 2022, les classes moyennes seront plus nombreuses dans les pays émergents qu’aux Etats-Unis, Site internet Le Monde.

(4) Sophie Boisseau Du Rocher, Le roi Bhumibol et la Thaïlande : mort d’un «demi-Dieu» au bilan en demi-teinte, Site internet Le Figaro, accédé le 18/10/2016.

(5) Duncan McCargo est professeur à l’Université de Leeds, spécialiste de la politique du Sud-Est asiatique.

(6) « The monarch was the ultimate arbiter of political decisions » (…) « in times of crisis; the monarchy was the primary source of national legitimacy; » (…)« the monarch intervened actively in political developments, largely by working through proxies » in Duncan McCargo, Network monarchy and legitimacy crises in Thailand, The Pacific Review, Vol. 18 No. 4 December 2005: 499–519.

(7) Pour approfondir la question des réseaux Palais-Armée, lire : Pavin Chachavalpongpun, A Thai House Divided, Site internet du NY Times, accédé le 19/10/2016.

(8) Marion Thibaut, Thaïlande : Pourquoi un régent de 96 ans pour remplacer le roi, Site internet France 24, accédé le 18/10/2016.

(9) Site internet Asialyst : La mort du roi de Thaïlande affaiblit encore le « pivot asiatique » d’Obama, accédé le 17/10/2016.