mercredi, 11 avril 2012
La négation de l'ennemi, par Julien FREUND
Conséquences de la négation de l’ennemi
Il ne faudrait pas jeter la pierre au seul marxisme par exemple, car, par certains côtés, il est un enfant du libéralisme dont l’un des principes essentiels est justement la négation de l’ennemi politique pour ne laisser subsister que les concurrents économiques. Il n’est pas nécessaire de refaire, ici, du point de vue qui nous intéresse la critique de cette doctrine, Carl Schmitt l’ayant faite avec une rare pénétration. (…) Prenons simplement en bloc l’ensemble de la situation internationale telle qu’elle résulte des relations internationales instituées au lendemain de la guerre 1914-1918 (Traité de Versailles, Pacte Briand-Kellog, et SDN) ou au lendemain de la guerre de 1939-1945 (Procès de Nuremberg, ONU, etc.). Pour prévenir tout malentendu, disons tout de suite qu’il est hors de question de fournir ici une quelconque justification, même indirecte, aux atrocités de l’hitlérisme. Il s’agit seulement de saisir les erreurs commises par les rédacteurs des conventions internationales précitées, justement parce qu’elles s’inspirent de la négation de l’ennemi. Ce n’est pas parce que le nazisme est condamnable que la politique de ses vainqueurs est bonne.

Le traité de Versailles a rompu avec la tradition diplomatique normale et seule politiquement logique, en refusant de négocier avec le vaincu et en lui imposant purement et simplement les conditions du vainqueur. L’ennemi était nié puisqu’il perdait sa qualité d’interlocuteur politique pour devenir un coupable du point de vue d’une idéologie morale. Du même coup le traité de paix perdait toute signification, et la paix elle-même, puisqu’elle n’était plus une convention ou un contrat entre le vainqueur et le vaincu, prenait l’allure d’une condamnation prononcée par le procureur. Faute d’ennemi politique, le droit international perdait lui aussi sa signification pour devenir une espèce de droit pénal et criminel. Le pacte Briand-Kellog mettait la guerre hors-la-loi et tendait de ce fait, au moins théoriquement, à la suppression de l’ennemi. Il est vrai, ce traité condamnait seulement la guerre comme moyen de résoudre les différends internationaux et l’interdisait comme instrument de la politique nationale entre les Etats. Par contre, il sauvegardait le droit de légitime défense des Etats signataires et autorisait même l’emploi de la force en dehors de toute déclaration de guerre. N’insistons pas sur l’hypocrisie de cette dernière clause qui permettait à certains juristes de déclarer que l’entrée des troupes japonaises en Mandchourie en 1932 n’était pas un acte de guerre puisque les formes du pacte Briand-Kellog étaient respectées ! Passons aussi les nombreuses lacunes du point de vue de la sécurité collective qu’il prétendait garantir. Retenons seulement le non-sens politique qui résultait de la mise hors-la-loi de l’ennemi politique : un Etat avait la possibilité de menacer l’existence d’un autre Etat en usant de la contrainte économique et de moyens « subversifs » et si ce dernier, sentant que son existence était en jeu, ripostait par ces forces militaires en déclarant la guerre, il avait le désavantage non seulement de la victime de l’agression économique, mais aussi du coupable au regard du traité. A regarder les choses de près, ce pacte contenait en germe la notion de guerre froide puisqu’il aboutissait à l’instauration de relations internationales purement négatives qui n’étaient pas pacifiques, mais non plus reconnues comme belliqueuses. Ainsi, par l’élimination de l’ennemi au sens politique, la paix devenait avec la bénédiction de la conscience mondiale une espèce de guerre larvée. On peut faire des observations analogues à propos de la S.D.N. , surtout en ce qui concerne les tentatives pour définir juridiquement l’agresseur et remarquer que l’on risquait seulement de faire de l’ennemi politique un criminel et par voie de conséquence rendre les guerres plus odieuses.
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lundi, 12 mars 2007
Que sont nos ennemis devenus?
(...) la collectivité n'existe comme telle que parce qu'elle est confrontée à une autre collectivité antagoniste. C'est cette autre collectivité qui la fait accéder à l'être, mais aussi l'y maintient. Il ne faut donc pas se réjouir trop vite lorsqu'on entend dire que la collectivité n'aurait plus d'ennemi à combattre. En soi, c'est évidemment une bonne nouvelle. On peut diminuer les dépenses militaires, transformer le ministère de la défense en ministère des sports, etc. Seulement il y a une contrepartie. Plus d'ennemi à combattre, certes, mais comme l'ennemi est le ciment même de la collectivité, sa disparition ne saurait rester sans effet sur la cohésion interne de la collectivité. Elle équivaut forcément à une remise en cause de cette cohésion. La menace de guerre étrangère s'efface peut-être à l'horizon, mais en lieu et place on assiste à la multiplication des crises internes, crises qui n'ont malheureusement rien de fortuit mais sont au contraire mécaniquement programmées, puisque l'apaisement sur la scène extérieure va nécessairement de pair avec un accroissement des dissensions entre sociétaires. A terme, c'est la survie même de la collectivité qui est en jeu.
En d'autres termes encore, l'insécurité se déplace de la périphérie vers le centre. Le Même cesse d'apparaître comme le Même pour se métamorphoser en Autre, d'autant plus Autre d'ailleurs qu'il est plus proche du Même. Car l'Autre n'est bien souvent que le double du Même, son alter ego. Rien ou presque ne l'en distingue. Mais justement, en cherchant bien, on trouve toujours quelque chose qui l'en distingue. Et plus la différence est petite, plus elle acquiert d'importance dans l'esprit des gens (au point, parfois, qu'ils ne pensent plus qu'à çà). Tocqueville parle déjà de ces choses dans La Démocratie en Amérique. Mais les effets de la démocratisation viennent ici se cumuler avec ceux de l'abolition des frontières. Nul ne sait plus exactement où commence le Même ni où finit l'Autre, et donc aussi où commence la paix et où finit la guerre. En réalité, la tendance est à une substitution progressive de la catégorie de l'Autre à celle du Même, chacun devenant un Autre pour l'Autre: ce qu'il est forcément sous un angle ou un autre, puisque les individus sont tous tant soit peu différents les uns des autres (par le sexe, l'âge, la religion, la race, la condition sociale, etc.). Mais il n'y a plus désormais que ces différences qui comptent. Chacun se replie sur son particularisme propre (clan, coin de terre, chapelle, sexe, appartenance ethnique, etc.), en oubliant le lien civique le rattachant à la collectivité dans son ensemble. Or, comme ces particularismes ne se recoupent pas entre eux, mais se chevauchent, ils sont nécessairement cause de ce que chacun se retouve bientôt seul face à tous les autres. C'est la guerre de tous contre tous.
Loin par conséquent de contribuer à l'avènement d'un monde apaisé, comme on se l'imagine parfois, la disparition de l'ennemi externe a pour conséquence première une remise en cause des conditions de fonctionnement du pacte social, par le fait même qu'elle prive la collectivité de ce qui la faisait exister comme collectivité (son antagonisme à d'autres collectivités). Non seulement la guerre n'est pas abolie, mais elle tend à se généraliser par abolition des garde-fous qui tendaient jusqu'àlors à la cantonner à la seule sphère interétatique. Dans le Leviathan, Hobbes dit que les Etats "sont à cause de leur indépendance dans une continuelle suspicion et dans la situation et la posture des gladiateurs, leurs armes pointées, les yeux de chacun dixés sur l'autre". Les relations interétatiques sont donc assimilables aux relations interindividuelles telles qu'elles existaient hypothétiquement dans l'état de nature. Or, avec la disparition de l'ennemi externe, les relations interindividuelles redeviennent elles-mêmes ce qu'elles étaient dans l'état de nature. En d'autres termes, la disparition de l'ennemi externe conduit à l'abolition de la politique intérieure en tant que catégorie distincte de la politique extérieure. Il n'y a plus désormais de politique intérieure, toute politique ressortit à la politique extérieure.
Mais il faut approfondir encore l'analyse. Parfois l'apaisement externe est réel, mais bien souvent aussi on le croit réel alors qu'il n'est qu'illusoire. On croit qu'il n'y a pas d'ennemei externe, en fait l'ennemi est là, simplement on ne le voit pas. Et l'ennemi fait évidemment tout ce qu'il faut pour qu'on ne le voie pas! Il s'avance masqué, cultive l'art du camouflage. Ou encore, comme le renard dans la fable de La Fontaine lorsqu'il s'adresse au coq (Le Coq et le Renard), parle de paix universelle : "Paix générale cette fois.//Je viens te l'annoncer; descends que je t'embrasse". Le coq, bien inspiré, reste naturellement sur son arbre sans en bouger. Les paroles du renard le laissent sceptique. Mais il s'en faut que tous suivent son exemple. Beaucoup descendent de l'arbre et connaissent le sort qu'on peut imaginer. Le plus souvent d'ailleurs, le renard n'a pas même besoin de parler de paix universelle, car le coq lui-même est un adepte de la paix universelle. "Personne n'est assez naïf pour penser qu'un pays n'aura pas d'ennemi, parce qu'il ne veut pas en avoir", écrit Julien Freund. Non certes, mais beaucoup se refusent à l'utilisation même de la catégorie d'ennemi pour penser le politique. Pour eux, il n'y a pas d'ennemi, il n'y a que des amis. Les distinctions traditionnelles qu'on établit entre le Même et l'Autre, le compatriote et l'étranger, l'autochtone et "l'hétérochtone", etc., sont artificielles, voire dangereuses, car elles font obstacle à la fraternisation entre les humains. Il convient donc de le proscrire, à la limite même de punir ceux s'obstinant à les utiliser. Le simple fait d'en venir à opposer l'ami et l'ennemi serait en soi suspect, révélateur de tendances inacceptables (à la limite même justiciable des tribunaux).
De telles manières de penser sont fort courantes à notre époque, en particulier parmi les chrétiens, qui croient que lorsque le Christ dit qu'il faut aimer ses ennemis, cela signifie qu'il faut mettre bas les armes et renoncer à se défendre. Or, comme l'a montré Carl Schmitt, une telle interprétation de la parole biblique repose sur une confusion entre l'ennemi au sens privé (inimicus) et l'ennemi au sens public (hostis). Le Christ ne dit pas: diligite hostes vestros, mais dit: diligite inimicos vestros. Il ne se réfère donc pas à l'antagonisme politique mais aux seuls conflits de la sphère privée. "C'est dans la sphère de la vie privée seulement que cela a un sens d'aimer son ennemi", commente Carl Schmitt. Et encore: "Dans la lutte millénaire entre le christianisme et l'islam, il ne serait venu à l'idée d'aucun chrétien qu'il fallait, par amour pour les Sarrasins ou pour les Turcs, livrer l'Europe à l'islam au lieu de la défendre". Carl Schmitt disait aussi que "si une partie (du) peuple déclare ne plus se connaître d'ennemi, elle se range en tout état de cause du côté des ennemis et leur prête son appui sans faire disparaître pour autant la discrimination ami-ennemi".
Un autre cas de figure serait également à envisager, celui où l'ennemi bénéficie de sympathie à l'intérieur même de la collectivité, comme cela s'est souvent produit à l'époque contemporaine, avec le déchaînement des conflits idéologiques liés à l'apparition de partis de guerre civile se réclamant de conceptions du monde opposées. Car l'appartenance idéologique transcende les frontières séparant les collectivités les une des autres. Elle les transcende, et oblige donc les sociétaires à choisir entre l'appartenance étatique et l'appartenance idéologique. A la limite même, la guerre étrangère se métamorpose en guerre civile internationale, les antagonismes interétatiques traditionnels s'entremêlant à ceux opposant entre eux des partis ou des mouvemnts tirant leur raison d'être de la défense d'idéologies concurrentes (fascisme, communisme, démo-libéralisme, etc.). Car les antagonismes interétatiques traditionnels ne disparaissent pas pour autant, simplement ils s'idéologisent. On connaît le mot de Léon Blum à propos du parti communiste: "Le parti communiste est un parti nationaliste étranger". Traitant de la période allant de la prise du pouvoir par Lénine en Russie en 1917 à la défaite allemande de 1945, l'historien Ernst Nolte a ainsi été conduit à utiliser lexpression de guerre civile européenne pour caractériser l'ensemble de cette période. Guerre civile, en effet, car marquée par l'affrontement entre deux idéocraties visant à s'anéantir l'une l'autre (le bolchevisme d'une part, le fascisme de l'autre), mais guerre civile européenne également, puisque chacune de ces deux idéocraties suscitait des espérances (et des craintes) dans la totalité de l'espace continental européen.
Quant à la guerre froide qui a opposé le bloc démo-libéral à direction américaine au bloc communiste à direction soviétique entre 1947 et 1989, elle aussi se laisse interpréter ciomme une guerre civile, mais à l'échelle mondiale cette fois. Guerre civile, en effet, acr marquée par un "affrontement politico-idéologique, entre deux universalismes militants dont chacun était en possession au moins d'un grand Etat, affrontement dont l'enjeu était l'organisation future d'un monde unitaire".
Autre exemple plus actuel encore, celui de certains conflits "civilisationnels" (Samuel Hungtington), opposant entre eux des peuples répartis sur plusieurs Etats mais le plus souvent aussi faisant partie du même Etat. Conflits qui ont donc eux aussi une double dimension à la fois externe et interne. Les collectivités sont en guerre entre elles, mais aussi à l'intérieur d'elles-mêmes. On pourrait se demander, de ce point de vue, si "la lutte millénaire entre le christianisme et l'islam, caractérisé par le fait que cette lutte, qui jusqu'alors s'était essentiellement développé sur les frontières extérieures de la chrétienté, en viendrait aujourd'hui également à se développer à l'intérieur même de la chrétienté (du fait de l'implantation, au coeur même du Vieux Continent, d'importantes communautés musulmanes issues de l'immigration). "Cette installation progressive, pour ceux qui en sont les témoins rapprochés et directs, est comme un tic-tac fatal. On l'écoute en silence, on en parle peu, parce que l'on se sent impuissant et qu'on a pas le droit d'en parler", constate Alain Besançon. Et de critiquer l'attitude de fuite de l"épiscopat catholique sur cette question: "Son idée de base est d'éviter le conflit. Surtout pas d'ennemis! Et par conséquent pas d'amis, parce que les amis compromettent et peuvent suciter des ennemis". On pense ici à la formule citée plus haut de Carl Schmitt: "Si une partie du peuple déclare ne plus se connaître d'ennemi, elle se range en tout état de cause du côté de l'ennemi".
Cela étant, nombre de chercheurs n'hésitent plus aujourd'hui à aborder ouvertement le problème: "Il n'est pas excessif ou irréaliste de considérer les communautés musulmanes d'Europe comme une extra-territorialité civilisationnelle et politico-juridique potentielle, directement rattachable à un Bloc islamique extérieur", écrit par exemple Alexandre Del Valle dans un ouvrage consacré à la menace islamique en Europe. Une menace devenue aujourd'hui très proche: "Très proche parce que la Oumma islamique, normalement située au Sud et à l'Est du continent européen, tend de plus en plus à s'étendre, à travers des abcès de fixation disséminés dans certaines grandes métropoles et régions, au sein même du Vieux Continent. Ces abcès sont amlimentés, à l'Ouest, par une immigration islamique incontrôlée et, à l'Est, par la reconstitution d'Etats musulmans européens (enclaves albanaises de Macédoine et du Kosovo, Bosnie, Sandjak et Albanie) liés aux puissances islamiques (Turquie, Iran, Pakistan, Arabie Saoudite, Malaisie)". Considérée sous cet angle, l'immigration islamique extra-européenne s'apparenterait "de plus en plus à une guerre de conquête démographique et idéologique". Guerre démographique, dans la mesure où elle prend de plus en plus la forme d'une colonisation de peuplement (phénomène qui, lorsqu'on le met en rapport avec l'effondrement du taux de natalité chez les Européens de souche, équivaudrait à la substitution progressive d'une population par une autre), mais aussi idéologique, dans la mesure où elle s'inscrit en continuité directe avec le Djihad islamique, guerre "dont le but est de soumettre l'humanité toute entière à la loi d'Allah, l'Europe étant l'une des terres de conquête privilégiée des "Guerriers d'Allah" depuis le VIIIè siècle". Bref, les communautés musulmanes d'Europe "peuvent constituer l'embryon d'une future société européenne totalement islmamisée".
Parallèlement aussi, on est amené à s'interroger sur la spécificité de telles guerres, guerres qu'on hésite à désigner de ce nom, tant elles s'écartent du modèle courant dans ce domaine. Mais il ne faut pas être dupe des apparences. On connaît la formule de Clausewitz: "La guerre est un caméléon". C'est un caméléon, donc elle ne cesse de changer et de se renouveler dans ses formes extérieures. Mais précisément: dans ses formes extérieures. On se situe ici au plan des apparences. Par delà ces apparences fluctuantes, il existe une essence de la guerre, essence qui, elle, ne change pas. D'où la définition que donne Clausewitz de la guerre comme "poursuite de la politique par d'autres moyens" On ne se situe plus ici au plan des apparences (la guerre est un caméléon), mais de l'essence, autrement dit de la guerre considérée comme concept. Et cette définition (la guerre, poursuite de la politique par d'autres moyens) est universelle. Elle vaut pour toutes les espèces de guerres, quelle que soit la forme extérieure qu'elles revêtent. Encore cette affirmation comporte-t-elle une contrepartie, à savoir que seuls les phénomènes répondant à cette définition de la guerre comme poursuite de la politique par d'autres moyens méritent d'être appelés guerres. Les autres, ceux n'entrant pas dans le champ d'extension de cette définition, ne sont pas des guerres.
Ces remarques nous aident à comprendre les rapports entre les deux notions de guerre et de violence. "La guerre, dit Clausewitz, n'est pas un acte de passion aveugle, mais un acte dominé par un dessein politique". Elle est donc davantage et autre chose que la violence finalisée par la politique. La violence est l'élément de base (Clausewitz évoque aussi "la haine et l'animosité, qu'il faut considérer comme une impulsion naturelle"), mais elle est au service de la politique (qui lui donne son sens). Raymond Aron s'inspire de ce point de vue pour différencier la guerre du banditisme: "Sans intention politique, les hommes peuvent se battre, ils ne font pas la guerre. (...) Une rixe ou une émeute ne sont pas des révolutions. La petite guerre des partisans n'équivaut pas au banditisme, même si elle lui ressemble du début jusqu'à la fin".
Il y a donc deux erreurs à éviter: l'une, méthodologique, consistant à confondre le banditisme et la guerre (ce sont là deux notions différentes), l'autre, matérielle, consistant à ne pas voir que ce qui ressemble extérieurement à du banditisme n'est en fait pas du banditisme, mais une forme de guerre parmi d'autres (la guerre de guérilla). La guerre de guerilla ressemble extérieurement à du banditisme, mais précisément cette similitude extérieure est trompeuse: la guerre de guerrila est autre chose que le banditisme (à cause de l'intention politique qui la domine). La distinction entre la guerre et le banditisme ne se situe donc pas au plan des apparences externes (elles sont souvent les mêmes), mais de la présence ou non de l'intention politique. Car, encore une fois, c'est le critère déterminant. Soit cette intention est présente, et on a affaire à une guerre (quelle qu'en soit par ailleurs la forme extérieure: la guerre est un caméléon); soit elle ne l'est pas, et on a alors affaire à autre chose que la guerre (le banditisme). Pour savoir s'il faut parler de guerre ou de banditisme, il convient donc d'aller au-delà des apparences externes (autrement dit de s'interroger sur les motivations des acteurs).
Il importe d'autant plus de rappeler ces distinctions que les conquérants et leur porte-parole tendent volontiers à assimiler les résistants à des bandits ou des delinquants. Dans La Guerre des Juifs, Flavius Josèphe désigne ainsi les insurgés juifs qui menaient la gueriila contre l'armée d'occupation romaine du nom tendancieux de bandits (lêstès). Ils faisaient bien la guerre (polémos), mais leur guerre était une lestrikos polémos (une guerre de bandits). "Or, normalement, les bandits ne font pas la guerre (polémos). Par conséquent, il faut traduire lestrikos polémos par guerilla (...)". On n'a pas affaire ici à des bandits mais à des combattants. De même, au cours de la dernière guerre, les collaborateurs et les autorités allemandes d'occupation n'appelaient pas les résistants résistants, mais terroristes ou criminels. Peut-être les résistants comptaient-ils effectivement dans leur rang un certain nombre de delinquants, cela n'a rien d'impossible (Montaigne remarquait déjà à son époque que les criminels profitent des périodes de guerre civile pour développer leurs activités à l'abri de paravents politici-religieux), mais la généralisation d'une telle appellation à l'ensemble des résistants était évidemment mensongère. C'était de la propagande. Les résistants ne constituaient certes pas une armée régulière, les conditions même de leur combat le leur interdisaient, mais ils n'en faisaient pas moins la guere au sens où l'entend Clausewitz (la guerre, poursuite de la politique).
D'un autre côté, il est vrai, l'opposition entre delinquance et guerre n'a pas toujours le caractère absolu qu'on lui prête. Sans intention politique les hommes ne font pas la guerre, c'est un fait, mais les motivations particulières des individus sont souvent complexes, parfois même contradictoires. L'intention politique agit tantôt seule, tantôt en interaction étroite avec d'autres motivations dont elle se distingue souvent mal. Et l'inverse est vrai aussi. En principe les délinquants sont exempts de motivations politiques, mais ce n'est pas le cas partout et toujours. Entre la simple délinquance et le terrorisme, le terrorisme lui-même et la guerre de guerilla, les frontières sont parfois flottantes. Certaines biographies individuelles témoignent d'ailleurs de l'aisance avec laquelle on passe d'une catégorie à l'autre (affaire Kelkal). Mais surtout ces catégories ne sont que des catégories (des idéaltypes). Elles servent à penser le réel, à l'informer, pour autant elles ne se confondent que rarement avec lui. Dans un ouvrage consacré à la délinquance, Sébastien Roché relève ainsi l'utilisation fréquente, par les témoins et les victimes, de mots empruntés au vocabulaire militaire pour désigner certains de ces actes de délinquance (en l'occurence le vandalisme): "Le vandalisme est vécu comme une sorte de guerre. Le vocabulaire utilisé par les personnes interrogées est: "opération commando", "politique de la terre brûlée", "se tenir sur le qui-vive", "faire face aux sabotages". Volià ce qui est porté à notre connaissance. Et tous ont l'impression que "l'ennemi" qui partage le même territoire est insaisissable".
Dès qu'on passe du plan conceptuel à celui de la réalité, les distinctions qui précèdent perdent beaucoup de leur netteté. Elles n'ont au mieux qu'une portée relative. Clausewitz oppose la passion au dessein politique, mais la passion peut être médiée par le dessein politique, comme réciproquement le dessein politique par la passion. On le voit par exemple aujourd'hui avec les problèmes des banlieues. La violence dans les banlieues a, certes, une dimension qu'on pourrait qualifier d'impulsive ("la haine et l'animosité, qu'il faut considérer comme une impulasion naturelle", dit Clausewitz), mais ce n'en serait pas moins une erreur de l'y réduire. Elle se nourrit d'une rhétorique trouvant son expression privilégiée dans des textes dont les auteurs-interprêtes n'hésitent pas occasionnellement à se définir eux-mêmes comme des "soldats partant à la guerre" lorsqu'ils chantent en groupe. D'autres en appellent directement à la guerre civile. "Donne-moi des balles pour la police municipale" , dit ainsi une chanson intitulée Police, alors qu'une autre s'en prend aux catholiques: "Qu'ils périssent par le feu ceux qui refusent de jouir et répandent dans leurs messes leurs sermons oniriques". Ou encore à la France au travers de symboles qui la désignent en tant qu'Etat-nation: "Attaque en règle de l'étendard bleu, blanc, rouge, trois couleurs pour la vision de cauchemar".
Bref, la théorie de la guerre ne saurait se désintéresser des problèmes de délinquance et de criminalité, leur théorisation constitue au contraire une tâche importante pour les polémologues. Et réciproquement, on ne comprend bien ces problèmes que lorsqu'on ne se contente pas de les aborder sous l'angle psycho-sociologique (approche certes utile, mais insuffisante) mais qu'on se déplace également pour les étudier sous l'angle politique, en articulant cette approche sur une conception renouvelée de la guerre à notre époque.
Pour essayer de donner le change, les gouvernements européens évoquent les bienfaits de la société multi-culturelle, mais sans prendre en compte le fait que "guerre civile est malheureusement le lot de la plupart des Etats pluri-ethniques et/ou multi-confessionnel (Sri-Lanka, Soudan, Union Indienne, Liban, ex-Yougoslavie, etc.". Ils parlent aussi d'intégration, vocable dont une avocate parisienne (Maud Marin) spécialiste des problèmes de violence dans les banlieues, définit ainsi la fonction: "L'intégration est un slogan politique lancé à la télévision pour rassurer la population. Sur le terrain, la réalité est radicalement différente". Et elle s'explique: "Avocate et écrivain, j'ai passé ma vie à défendre les victimes, principalement les femmes et les minorités sexuelles. Aujourd'hui, les victimes sont les femmes et les hommes des banlieues. Les centaines de milliers de Français moyens qui partent le matin au travail avec la peur d'être volés dans les transports en commun, la crainte qu'on ne cambriole leur appartement ou leur pavillon acheté à crédit, l'angoisse que leurs enfants soient rackettés à l'école ou incités à la drogue par les dealers". Elle donne aussi des chiffres: "Depuis janvier 1995, il y a en moyenne six policiers blessés par jour dans les banlieues. Près de deux cents par mois".
Eric Werner
Diplômé de l'Institut d'Etude politique de Paris
Docteur ès Lettres
in L'avant-guerre civile (1998)
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lundi, 04 décembre 2006
Le pouvoir politique, la défense et la planification militaire
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samedi, 21 octobre 2006
Les Français croient majoritairement que leurs élus sont ''corrompus''
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lundi, 24 juillet 2006
L’Union européenne osera-t-elle conclure une alliance énergetique avec la Russie ?

Le français Total et l’Institut de prévisions économiques relevant de l’Académie des sciences de Russie (RAN) ont présenté un rapport sur le thème : La Russie et l’Europe : alliance économique ou conflit énergétique. Cette étude permet de se faire une idée plus précise des rapports présents et futurs entre fournisseurs et consommateurs de pétrole et de gaz.
Une méfiance réciproque
L’académicien Viktor Ivanter, directeur de l’Institut de prévision économique (IPE), et le vice-président senior de Total, Menno Grouvel, relèvent que le prix de l’essence à la pompe, les factures d’électricité, de gaz, de chauffage et d’eau chaude dépendront, dans un quart de siècle, de ce que nous faisons aujourd’hui. La stratégie et la prévision à long terme dans le domaine de l’énergie sont nécessaires pour définir les approches à retenir en matière d’extraction des hydrocarbures et de création d’axes de transport. Aujourd’hui, la Russie engrange des sommes considérables provenant de l’exportation de matières premières et de produits énergétiques. Toutefois, les carences institutionnelles, l’absence de volonté politique, la méfiance réciproque des milieux d’affaires, de l’Etat et de la société ne permettent pas de dynamiser les investissements, malgré les réserves qui se sont accumulées dans les secteurs aussi bien privé que public.
Après la crise de 1998, l’économie russe n’a pas été en butte à des restrictions énergétiques, la demande d’énergie n’étant pas un facteur limitatif de la croissance économique. Cependant, la Russie produit-elle suffisamment de pétrole et de gaz pour approvisionner en énergie sa propre économie ? Ne va-t-il pas falloir réduire les exportations pour pouvoir satisfaire la demande intérieure, en hausse rapide ? D’autre part, combien coûtera la tonne de brut dans 25 ans, si les gisements connus arrivent à épuisement et si l’on est obligé d’extraire le pétrole sur les plateaux continentaux des mers septentrionales et en Sibérie orientale et d’y créer une infrastructure réclamant des milliards de dollars d’investissements ?
Les dépenses d’extraction ne figurent pas parmi les problèmes préoccupant outre mesure l’Etat russe. Les esprits étant hantés par une chute éventuelle des prix du brut, l’argent s’accumule dans le Fonds de stabilisation qui a été créé à l’étranger, car les autorités se méfient de leurs propres économie et système bancaire. Mais comme le soulignent MM. Grouvel et Ivanter, un autre aspect du problème est plus actuel aujourd’hui : que se passera-t-il si les prix du pétrole ne baissent pas, si les gisements bon marché s’épuisent et qu’il s’avère nécessaire d’extraire du pétrole et du gaz devenus onéreux, car extraits sur le plateau continental ?
Ces derniers temps, Gazprom a opté pour la tactique de la négociation conflictuelle, menaçant l’Union européenne de diriger les ressources vers l’Orient et non vers l’Europe, alors que l’UE invoque de son côté la nécessité de s’affranchir de sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. Dans le cadre de cette stratégie conflictuelle, des tentatives sont effectuées périodiquement pour empêcher les sociétés russes d’accéder aux réseaux de distribution au sein de l’UE, et les compagnies étrangères aux ressources russes. Nous assistons à une collision des ambitions des bureaucrates européens et du monopole gazier russe : les premiers veulent convaincre l’opinion que la monopolisation du marché européen par la Russie recèlerait de grands risques, tandis que les seconds prétendent que l’Europe imposera ses prix aux fournisseurs de produits énergétiques et que cela se traduira par une perte de revenus pour Gazprom. Selon la déléguée du groupe Total pour la Russie, Inessa Varchavskaïa, ces méthodes ne sont pas productives, et dans la situation présente, il faut passer à la mise en place d’une alliance énergétique fondée sur des rapports stratégiques entre fournisseurs et consommateurs d’hydrocarbures.
Il serait constructif de rechercher une alliance énergétique conventionnelle, qui garantirait la stabilité économique et politique dans les rapports énergétiques entre la Russie et l’Europe et, partant, la sécurité énergétique. L’étude montre qu’un espace pour une alliance énergétique existe bien. Pour couvrir la pénurie d’énergie en Europe avec des livraisons russes, les compagnies extractives sont contraintes de passer sur le plateau continental, où le gaz est d’accès plus difficile et où le pétrole est composé de fractions lourdes. Le problème qui se pose dans ce cas, c’est celui du manque de technologies et pas simplement de moyens financiers. Selon Total et la RAN, « la Russie a besoin de capitaux amendés par des technologies et de l’expérience de leur utilisation ». A partir de ce principe, dans la nouvelle alliance énergétique, l’objectif numéro un serait non pas des bénéfices immédiats, mais un système stratégique de rapports mutuels.
La demande mondiale d’hydrocarbures
La situation qui prévaut sur le marché énergétique mondial et les prévisions pour l’avenir prévisible donnent à penser que les hydrocarbures demeurent l’assise du fonctionnement de l’industrie et du secteur énergétique mondiaux. Les bilans énergétiques des grandes économies de l’Union européenne annoncent une pénurie de l’énergie locale. D’autre part, l’augmentation de la demande d’énergie émane dans une mesure toujours plus grande des pays asiatiques émergents. Jusqu’en 2030, la demande mondiale progressera d’environ 2 % par an. La RAN et Total prévoient un accroissement insignifiant des potentialités de l’électronucléaire et une réduction de la part de ce dernier dans la production de courant.
Actuellement, l’UE importe la moitié des produits énergétiques dont elle a besoin (73 % du pétrole et 44 % du gaz). En 2030, la part des importations d’hydrocarbures sera de 70 % (92 % du pétrole et 81 % du gaz). Le rôle du gaz naturel augmentera sensiblement, tandis que sa production locale diminuera. Par conséquent, les pays de l’UE vont devoir faire passer leurs importations de gaz de 180 milliards de mètres cubes en 2005 à 650 milliards en 2030. Les pays de l’UE sont donc les premiers intéressés à régler le problème de l’approvisionnement en produits énergétiques sur le long terme, sur une base transparente.
A l’heure qu’il est, environ 20 % du pétrole et plus de 25 % du gaz naturel consommés par l’Union européenne sont d’origine russe. La Russie entend rester un important partenaire énergétique des pays de l’UE durant le premier tiers du XXIe siècle. Elle possède, pour cela, des réserves de produits énergétiques considérables.
L’énergie et la politique
A la différence du commerce des articles industriels réalisé dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce, la vente des produits énergétiques se fait dans le cadre de règlement établis et sans cesse modifiés par des régions, des pays, des associations de producteurs et de consommateurs. Prenons l’exemple de la Bolivie qui, au mois de mai, a nationalisé la totalité de son secteur énergétique et confié à une seule société la vente des hydrocarbures. Selon Viktor Ivanter et Menno Grouvel, la Charte énergétique, qui n’a pas été ratifiée ou signée par les plus grands pays exportateurs d’hydrocarbures, « lèse manifestement les intérêts des pays producteurs de pétrole et de gaz (…)Le problème, ce n’est pas que la Russie ne ratifie pas la Charte énergétique. Ce que l’on ne comprend pas, c’est pourquoi la Russie a signé ce document boiteux », lit-on dans leur rapport. D’un autre côté, malgré le caractère inacceptable de la charte sous sa forme actuelle, le commerce de l’énergie ne saurait se faire sans règles générales. C’est pourquoi les chercheurs relèvent que les pays consommateurs et les pays producteurs d’hydrocarbures doivent instaurer un dialogue, qui doit déboucher sur l’élaboration d’un nouveau document énonçant des règles générales du commerce.
Le niveau actuel des rapports avec les fournisseurs d’hydrocarbures, dont la Russie, ne permet pas d’assurer la fiabilité et la pérennité requises des approvisionnements. Par exemple, la tension observée en janvier-février 2006 dans les livraisons de gaz à l’Europe était due notamment aux lacunes des rapports juridiques entre les fournisseurs, les pays de transit et les consommateurs de gaz. Et aujourd’hui encore, rien ne garantit que cela ne se reproduira plus.
La tension politique dans les liens énergétiques internationaux recèle de nombreuses composantes économiques. Par exemple, le réseau de gazoducs actuel, constitué de conduites très longues, bordées de nombreux consommateurs, avec un débit fixé et une demande en hausse, ne peut pas ne pas être à l’origine de conflits, surtout en période de grands froids. Des investissements opportuns dans les structures de stockage de pétrole et de gaz permettraient de régler bon nombre de questions, sans qu’il soit besoin de les porter au niveau de la géopolitique. Il faut, par conséquent, aménager de grands dépôts dans les pays consommateurs d’Europe, de manière à pouvoir faire face aux fluctuations de la demande. La participation de la Russie à ces projets est envisagée comme l’un des volets obligatoires de l’alliance énergétique.
Les technologies économisant l’énergie
Les sociétés productrices de pétrole et de gaz devant disposer de certaines garanties politiques dans le choix des projets d’investissement, il faut donc élaborer une stratégie énergétique à long terme définissant les priorités dans les relations internationales. Il est indispensable de définir des règlements identiques pour les investisseurs disposés à faire l’acquisition d’actifs ne présentant pas un intérêt stratégique pour la Russie et l’Europe. Aussi Inessa Varchavskaïa estime-t-elle indispensable de définir des critères de l’« importance stratégique » des actifs, acceptables par la Russie, la France et les autres pays de l’UE, de manière à passer de la méfiance réciproque à un partenariat énergétique à long terme. Pour la Russie, les actifs stratégiques sont ceux qui assurent l’approvisionnement régulier des consommateurs russes de combustibles et d’énergie dans le respect des engagements contractuels.
Maintenant, une question se pose : l’extraction des produits énergétiques en Russie peut-elle couvrir les besoins du pays et la demande de l’Europe ? La thèse selon laquelle l’économie russe consommerait beaucoup plus d’énergie que ne le permettent ses potentialités doit être perçue comme une critique. Les chercheurs font remarquer que les pertes d’énergie s’observent surtout dans le chauffage. L’implantation de technologies économisant l’énergie réclame un rééquipement fondamental des immeubles et du réseau de chauffage dans l’ensemble du pays, une révision du paradigme de la production/distribution de chaleur. L’insuffisance des investissements dans la prospection et l’aménagement des gisements, dans l’extraction et la production, a pour corollaire une pénurie d’énergie pour les consommateurs intérieurs, compte tenu de la dynamique du développement économique. Rappelons que dans quatre entités de la Fédération de Russie, la pénurie d’énergie se chiffre déjà à 12 000 MW, et que d’ici quelques années, ce sont 16 entités russes qui devront faire face à un déficit de même importance.
La base technico-technologique de l’économie russe, créée en URSS, prend appui sur une consommation d’énergie bon marché, ce qui permet d’exporter de Russie des produits industriels relativement peu chers, tel l’aluminium. D’où la lenteur de la modernisation des équipements et la consommation d’énergie par article beaucoup plus grande que dans les pays où l’électricité et le gaz sont plus chers. Parallèlement, étant donné que la croissance industrielle implique une augmentation de la consommation d’énergie, l’industrie russe pourrait très prochainement se heurter à un manque général de ressources énergétiques.
Cette situation réclame l’implantation de technologies économisant l’énergie pour contenir la hausse spontanée de la demande d’énergie. Faute de quoi, une augmentation incontrôlée de la demande provoquera inévitablement une flambée des tarifs de l’énergie. C’est d’ailleurs ce que ne cesse de dire le gouvernement russe. Le retard dans l’implantation de nouvelles technologies de production de courant pourrait entraîner un ralentissement du développement des autres secteurs économiques et de l’amélioration du niveau de vie.
Pour que le gaz continue de faire tourner l’industrie et la plus grande partie des centrales électriques, les prix de l’énergie seront articulés sur les prix intérieurs des hydrocarbures. Relevant que les technologies mondiales de production de courant reposent dans une grande mesure sur la combustion d’hydrocarbures, autrement dit sur l’intercomplémentarité du pétrole et du gaz et d’investissements relativement peu importants (entre autres, pour le passage à une utilisation propre du charbon), MM. Grouvel et Ivanter réfutent le point de vue selon lequel le rattachement du prix du gaz à celui du pétrole n’a plus sa raison d’être et qu’il faut passer désormais à la fixation des prix du gaz selon les principes de marché. D’après eux, même dans le cadre du commerce boursier du gaz, le « détachement » des prix n’est pas pour demain, il ne pourra s’effectuer qu’après le remplacement de toute une génération de technologies.
Le scénario du développement de l’économie russe
Prenant en compte l’évaluation de la demande d’énergie de l’UE ainsi que les prévisions concernant les exportations d’énergie de la Russie dans le cadre du scénario économique de base du ministère russe du Développement économique et du Commerce (MERT) pour la période allant jusqu’en 2015, l’Institut de prévision économique relevant de la RAN a fait quelques prévisions concernant le développement macroéconomique. Avec une augmentation de la production de pétrole et de gaz de l’ordre de 1-1,6 % l’an, la consommation intérieure sera prioritaire par rapport aux exportations, si bien qu’en 2015 des sociétés européennes mettront en valeur des gisements que les sociétés russes n’auraient pas commencé à exploiter avant 2030. La logique de cette décision est simple : puisque les autorités russes entendent satisfaire la demande de l’UE, elles doivent laisser les Européens investir dans l’extraction des ressources énergétiques russes pour que cela se traduise par l’utilisation de technologies pointues destinées à mettre en valeur des gisements coûteux. Selon les estimations de l’Institut de prévision économique et de Total, en 2015 les sociétés européennes investiront pas moins de 450 dollars par tonne d’extraction annuelle de brut et de 255 dollars par millier de mètres cubes d’extraction annuelle de gaz.
Le maintien d’une croissance économique acceptable est prévu dans un scénario "économique" orienté sur l’essor de l’industrie de transformation et les économies d’énergie. Selon ce scénario, basé sur une croissance économique d’environ 7 % et des économies d’énergie substantielles (baisse de l’intensité énergétique de 3,4 % par an), le déficit des livraisons d’hydrocarbures russes (différence entre les besoins de l’Europe en énergie russe et les potentialités des exportations de la Russie vers l’Europe) serait en 2015 de 62 à 91 millions de tonnes de pétrole et de 24 milliards de mètres cubes de gaz, en fonction de la dynamique de la demande européenne. Pour combler ce déficit, il est envisagé de drainer entre 29 et 46 milliards de dollars de capitaux européens dans la prospection et l’extraction d’hydrocarbures.
Les autres scénarios révèlent des risques probables dans la période concernée par les prévisions. Ce pourrait être un ralentissement de la croissance économique, permettant une réduction de la consommation d’énergie intérieure au profit d’une augmentation des exportations. Si les tendances actuelles se maintenaient, et en l’absence d’investissements importants dans le secteur énergétique, cela pourrait aussi déboucher sur une pénurie accrue d’énergie en Europe et des conflits de toutes sortes liés à la répartition des exportations d’hydrocarbures en quantités restreintes.
La politique économique de la Russie en matière d’énergie
Dans le processus de formation des diverses associations régionales, il faut préserver les intérêts du pays et, pour ce faire, les énoncer clairement aux partenaires. Actuellement, les prix sur le marché intérieur de la Russie sont sous-évalués par rapport aux prix européens et aux prix mondiaux moyens. Il y a deux raisons à cela : le niveau peu élevé des revenus de la population et la faible efficacité de l’industrie de transformation. Les auteurs du rapport estiment que les prix intérieurs vont se hisser graduellement au niveau des prix mondiaux, mais que cela ne se produira pas instantanément, à coup d’arrêtés gouvernementaux. La dynamique des prix sera déterminée par l’augmentation des revenus de la population et les lois du commerce boursier. Selon eux, bien que leur courbe soit à la hausse, les prix du gaz seront longtemps encore maintenus à un bas niveau par le faible rendement énergétique de la production.
Pour les auteurs du rapport, l’implication de l’Etat dans le secteur pétrogazier, y compris dans le problème de la division de Gazprom, correspond objectivement aux tendances mondiales et au niveau de développement de l’économie russe. Gazprom est une société exceptionnelle, disposant de réserves record de gaz et pouvant planifier son extraction sur le long terme, en prenant en compte les intérêts du pays. Aussi sa division n’interviendra-t-elle pas dans un avenir visible.
Dans le même temps, l’efficacité de la gestion de Gazprom demeure un problème d’actualité. MM. Ivanter et Grouvel estiment que la décentralisation de la direction et la séparation des centres de profit à l’intérieur de la compagnie amélioreraient son rendement. Quant à l’introduction des principes modernes de gestion corporative d’une entreprise publique, telle que Gazprom apparaît formellement après la libération du marché des valeurs, ils la considèrent comme absolument indispensable. Et dans la mesure où c’est l’Etat qui doit déterminer le rôle de Gazprom dans la prise des décisions stratégiques, et non le contraire, la tendance à la transformation des grandes sociétés énergétiques en véritables sociétés publiques, ayant une comptabilité transparente et un management soucieux des intérêts à long terme de tous les actionnaires, est irréversible. Sur ce plan, l’Etat peut aiguillonner les sociétés nationales et créer des stimulants pour canaliser le secteur privé dans ce processus. C’est d’ailleurs ce que le président russe, Vladimir Poutine, a tenu à souligner dans le message qu’il a adressé au Parlement le 10 mai 2006.
La création d’une alliance énergétique avec la Communauté européenne ne suppose pas seulement un approvisionnement fiable en hydrocarbures, la transmission de technologies et des investissements. Pour Inessa Varchavskaïa, des rapports d’alliance impliquent aussi un transfert des productions grandes consommatrices d’énergie vers les lieux d’extraction des hydrocarbures. La Russie souhaite que l’on implante sur son territoire de telles unités de production, dotées de hautes technologies, écologiquement propres, gérées selon le principe corporatif et dans la plus grande transparence. Actuellement, la plupart des raffineries de pétrole utilisent des équipements obsolètes et ne sont pas à même de fabriquer des produits pétroliers compétitifs dans l’UE.
Pour affranchir l’économie russe de sa dépendance des hydrocarbures et des prix en vigueur sur le marché mondial du pétrole, la RAN et Total recommandent d’autoriser les sociétés pétrolières étrangères à opérer sur les gisements difficilement accessibles et coûteux, à condition qu’elles transforment de plus en plus les hydrocarbures extraits dans des raffineries de pétroles russes ou, pourquoi pas, dans des raffineries modernes qu’elles auront construites elles-mêmes. D’autre part, les chercheurs estiment que la construction de ces raffineries devrait être confiée partiellement à des sous-traitants russes. MM. Grouvel et Ivanter soulignent que s’il n’est pas absolument nécessaire d’associer les investisseurs à un fournisseur concret, il faut néanmoins permettre aux sociétés russes d’accéder librement aux appels d’offres lancés par les investisseurs étrangers. Cela doperait l’industrie du bâtiment et celle des constructions mécaniques. Les auteurs du rapport pensent que si des sociétés étrangères étaient autorisées à exploiter le sous-sol et des raffineries de pétrole, rien de redoutable ne s’ensuivrait : l’industrie russe entrerait en possession de technologies modernes qui pourraient être utilisées également par les pétroliers russes.
Ce serait aussi rester dans la logique que d’inciter les sociétés étrangères à construire des entreprises pétrochimiques à même d’inonder le marché russe en produits modernes. Cela permettrait d’implanter en Russie des unités de production hautement technologiques. Selon les auteurs du rapport, les pouvoirs publics des pays membres de l’UE y sont directement intéressés. Par exemple, si des usines grandes consommatrices d’énergie sont transférées en Asie, la hausse de la demande dans cette région incitera les sociétés russes à accroître leurs exportations d’hydrocarbures vers l’Orient.
Un autre principe d’alliance existe dans le secteur énergétique : l’implantation par les sociétés étrangères de technologies économisant l’énergie. Compte tenu du déficit prévu d’hydrocarbures pour l’exportation, on pourrait admettre la remise de sites grands consommateurs d’énergie (réseaux de distribution de chaleur et d’électricité, etc.) en concession à des sociétés étrangères disposant de technologies économisant l’énergie. Les quantités d’hydrocarbures économisées à l’échelle nationale pourraient être exportées.
Les technologies génératrices d’économie d’énergie pourraient être implantées en priorité dans le secteur du logement. En effet, les experts estiment que les plus grandes déperditions de chaleur en Russie sont dues à la mauvaise isolation thermique des logements et des conduites de chauffage central.
La réponse à la question de savoir s’il faut ou non autoriser les sociétés étrangères à accéder au secteur énergétique russe et admettre des investissements européens dans l’extraction des hydrocarbures en Russie dépendra notamment de l’assise sur laquelle sera bâtie la stratégie de relations entre la Russie et l’Europe. L’argument selon lequel les consommateurs étrangers assurent aux sociétés pétrogazières russes la plus grosse part de leurs bénéfices pourrait très prochainement ne plus être valable car, en raison de la hausse de la consommation intérieure de produits énergétiques et de la demande extérieure, les sociétés russes ne seront plus en mesure, même si les prix mondiaux restent élevés, d’accroître sensiblement leurs exportations vers l’Europe. Aussi la stratégie de l’alliance énergétique est-elle préférable aussi bien pour les pays européens que pour la Russie. La croissance de 3 ou 4 % de l’économie mondiale s’accompagne de celle de la consommation de pétrole de 1,5 à 2 %. Actuellement, toutes les conditions existent pour que les liens énergétiques de la Russie et de l’Europe se transforment en facteur de stabilisation de l’économie de l’Union européenne et de croissance économique de la Russie.
Source : Ria NOVOSTI
1er juillet 2006
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mardi, 18 juillet 2006
Le droit, le politique et la guerre
Contrairement à la lecture superficielle qui est souvent faite de l'œuvre de Schmitt, ce livre veut reconstruire la pensée schmittienne dans sa complexité et sa richesse. Un des problèmes qui a préoccupé Schmitt et auquel il a tenté de trouver une solution est celui de l'ordre. Ce dernier est condition de possibilité de tout système juridique efficace et doit être instauré ou sauvegardé par la décision politique. Pas d'ordre juridique sans décision politique, mais pas de décision politique légitime sans une visée juridique. Si le politique est la condition de possibilité juridique, la visée juridique est la condition de légitimité du politique.Cet ouvrage explore la thématique de l'ordre dans les sphères nationale et internationale. À l'intérieur, il incombe au souverain politique de maintenir les conditions de possibilité du droit en écartant tout ce qui pourrait donner lieu à la guerre civile. Au niveau international, il importe de maintenir la notion d'égalité entre les puissances souveraines pour éviter que les guerres entre États ne deviennent totales.
Norbert Campagna a étudié la philosophie aux universités de Heidelberg, Cambridge et Trêves. Titulaire d'un doctorat en philosophie, il enseigne au Luxembourg. Spécialiste de philosophie politique et de philosophie du droit, il a publié une dizaine d'ouvrages, dont Le Droit, la nature et la volonté (Paris, 2004), Carl Schmitt ? Eine Einführung (Berlin, 2004), Michel Villey. Le droit ou les droits ? (Paris, 2004), Benjamin Constant ? Eine Einführung (Berlin, 2003) et Machiavelli ? Eine Einführung (Berlin, 2003).
Écrit par SG (Webmaster) dans > Livres-Revues, GUERRES (Typologies) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : carl schmitt, droit, politique, guerre |
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