lundi, 12 mars 2007
Que sont nos ennemis devenus?
(...) la collectivité n'existe comme telle que parce qu'elle est confrontée à une autre collectivité antagoniste. C'est cette autre collectivité qui la fait accéder à l'être, mais aussi l'y maintient. Il ne faut donc pas se réjouir trop vite lorsqu'on entend dire que la collectivité n'aurait plus d'ennemi à combattre. En soi, c'est évidemment une bonne nouvelle. On peut diminuer les dépenses militaires, transformer le ministère de la défense en ministère des sports, etc. Seulement il y a une contrepartie. Plus d'ennemi à combattre, certes, mais comme l'ennemi est le ciment même de la collectivité, sa disparition ne saurait rester sans effet sur la cohésion interne de la collectivité. Elle équivaut forcément à une remise en cause de cette cohésion. La menace de guerre étrangère s'efface peut-être à l'horizon, mais en lieu et place on assiste à la multiplication des crises internes, crises qui n'ont malheureusement rien de fortuit mais sont au contraire mécaniquement programmées, puisque l'apaisement sur la scène extérieure va nécessairement de pair avec un accroissement des dissensions entre sociétaires. A terme, c'est la survie même de la collectivité qui est en jeu.
En d'autres termes encore, l'insécurité se déplace de la périphérie vers le centre. Le Même cesse d'apparaître comme le Même pour se métamorphoser en Autre, d'autant plus Autre d'ailleurs qu'il est plus proche du Même. Car l'Autre n'est bien souvent que le double du Même, son alter ego. Rien ou presque ne l'en distingue. Mais justement, en cherchant bien, on trouve toujours quelque chose qui l'en distingue. Et plus la différence est petite, plus elle acquiert d'importance dans l'esprit des gens (au point, parfois, qu'ils ne pensent plus qu'à çà). Tocqueville parle déjà de ces choses dans La Démocratie en Amérique. Mais les effets de la démocratisation viennent ici se cumuler avec ceux de l'abolition des frontières. Nul ne sait plus exactement où commence le Même ni où finit l'Autre, et donc aussi où commence la paix et où finit la guerre. En réalité, la tendance est à une substitution progressive de la catégorie de l'Autre à celle du Même, chacun devenant un Autre pour l'Autre: ce qu'il est forcément sous un angle ou un autre, puisque les individus sont tous tant soit peu différents les uns des autres (par le sexe, l'âge, la religion, la race, la condition sociale, etc.). Mais il n'y a plus désormais que ces différences qui comptent. Chacun se replie sur son particularisme propre (clan, coin de terre, chapelle, sexe, appartenance ethnique, etc.), en oubliant le lien civique le rattachant à la collectivité dans son ensemble. Or, comme ces particularismes ne se recoupent pas entre eux, mais se chevauchent, ils sont nécessairement cause de ce que chacun se retouve bientôt seul face à tous les autres. C'est la guerre de tous contre tous.
Loin par conséquent de contribuer à l'avènement d'un monde apaisé, comme on se l'imagine parfois, la disparition de l'ennemi externe a pour conséquence première une remise en cause des conditions de fonctionnement du pacte social, par le fait même qu'elle prive la collectivité de ce qui la faisait exister comme collectivité (son antagonisme à d'autres collectivités). Non seulement la guerre n'est pas abolie, mais elle tend à se généraliser par abolition des garde-fous qui tendaient jusqu'àlors à la cantonner à la seule sphère interétatique. Dans le Leviathan, Hobbes dit que les Etats "sont à cause de leur indépendance dans une continuelle suspicion et dans la situation et la posture des gladiateurs, leurs armes pointées, les yeux de chacun dixés sur l'autre". Les relations interétatiques sont donc assimilables aux relations interindividuelles telles qu'elles existaient hypothétiquement dans l'état de nature. Or, avec la disparition de l'ennemi externe, les relations interindividuelles redeviennent elles-mêmes ce qu'elles étaient dans l'état de nature. En d'autres termes, la disparition de l'ennemi externe conduit à l'abolition de la politique intérieure en tant que catégorie distincte de la politique extérieure. Il n'y a plus désormais de politique intérieure, toute politique ressortit à la politique extérieure.
Mais il faut approfondir encore l'analyse. Parfois l'apaisement externe est réel, mais bien souvent aussi on le croit réel alors qu'il n'est qu'illusoire. On croit qu'il n'y a pas d'ennemei externe, en fait l'ennemi est là, simplement on ne le voit pas. Et l'ennemi fait évidemment tout ce qu'il faut pour qu'on ne le voie pas! Il s'avance masqué, cultive l'art du camouflage. Ou encore, comme le renard dans la fable de La Fontaine lorsqu'il s'adresse au coq (Le Coq et le Renard), parle de paix universelle : "Paix générale cette fois.//Je viens te l'annoncer; descends que je t'embrasse". Le coq, bien inspiré, reste naturellement sur son arbre sans en bouger. Les paroles du renard le laissent sceptique. Mais il s'en faut que tous suivent son exemple. Beaucoup descendent de l'arbre et connaissent le sort qu'on peut imaginer. Le plus souvent d'ailleurs, le renard n'a pas même besoin de parler de paix universelle, car le coq lui-même est un adepte de la paix universelle. "Personne n'est assez naïf pour penser qu'un pays n'aura pas d'ennemi, parce qu'il ne veut pas en avoir", écrit Julien Freund. Non certes, mais beaucoup se refusent à l'utilisation même de la catégorie d'ennemi pour penser le politique. Pour eux, il n'y a pas d'ennemi, il n'y a que des amis. Les distinctions traditionnelles qu'on établit entre le Même et l'Autre, le compatriote et l'étranger, l'autochtone et "l'hétérochtone", etc., sont artificielles, voire dangereuses, car elles font obstacle à la fraternisation entre les humains. Il convient donc de le proscrire, à la limite même de punir ceux s'obstinant à les utiliser. Le simple fait d'en venir à opposer l'ami et l'ennemi serait en soi suspect, révélateur de tendances inacceptables (à la limite même justiciable des tribunaux).
De telles manières de penser sont fort courantes à notre époque, en particulier parmi les chrétiens, qui croient que lorsque le Christ dit qu'il faut aimer ses ennemis, cela signifie qu'il faut mettre bas les armes et renoncer à se défendre. Or, comme l'a montré Carl Schmitt, une telle interprétation de la parole biblique repose sur une confusion entre l'ennemi au sens privé (inimicus) et l'ennemi au sens public (hostis). Le Christ ne dit pas: diligite hostes vestros, mais dit: diligite inimicos vestros. Il ne se réfère donc pas à l'antagonisme politique mais aux seuls conflits de la sphère privée. "C'est dans la sphère de la vie privée seulement que cela a un sens d'aimer son ennemi", commente Carl Schmitt. Et encore: "Dans la lutte millénaire entre le christianisme et l'islam, il ne serait venu à l'idée d'aucun chrétien qu'il fallait, par amour pour les Sarrasins ou pour les Turcs, livrer l'Europe à l'islam au lieu de la défendre". Carl Schmitt disait aussi que "si une partie (du) peuple déclare ne plus se connaître d'ennemi, elle se range en tout état de cause du côté des ennemis et leur prête son appui sans faire disparaître pour autant la discrimination ami-ennemi".
Un autre cas de figure serait également à envisager, celui où l'ennemi bénéficie de sympathie à l'intérieur même de la collectivité, comme cela s'est souvent produit à l'époque contemporaine, avec le déchaînement des conflits idéologiques liés à l'apparition de partis de guerre civile se réclamant de conceptions du monde opposées. Car l'appartenance idéologique transcende les frontières séparant les collectivités les une des autres. Elle les transcende, et oblige donc les sociétaires à choisir entre l'appartenance étatique et l'appartenance idéologique. A la limite même, la guerre étrangère se métamorpose en guerre civile internationale, les antagonismes interétatiques traditionnels s'entremêlant à ceux opposant entre eux des partis ou des mouvemnts tirant leur raison d'être de la défense d'idéologies concurrentes (fascisme, communisme, démo-libéralisme, etc.). Car les antagonismes interétatiques traditionnels ne disparaissent pas pour autant, simplement ils s'idéologisent. On connaît le mot de Léon Blum à propos du parti communiste: "Le parti communiste est un parti nationaliste étranger". Traitant de la période allant de la prise du pouvoir par Lénine en Russie en 1917 à la défaite allemande de 1945, l'historien Ernst Nolte a ainsi été conduit à utiliser lexpression de guerre civile européenne pour caractériser l'ensemble de cette période. Guerre civile, en effet, car marquée par l'affrontement entre deux idéocraties visant à s'anéantir l'une l'autre (le bolchevisme d'une part, le fascisme de l'autre), mais guerre civile européenne également, puisque chacune de ces deux idéocraties suscitait des espérances (et des craintes) dans la totalité de l'espace continental européen.
Quant à la guerre froide qui a opposé le bloc démo-libéral à direction américaine au bloc communiste à direction soviétique entre 1947 et 1989, elle aussi se laisse interpréter ciomme une guerre civile, mais à l'échelle mondiale cette fois. Guerre civile, en effet, acr marquée par un "affrontement politico-idéologique, entre deux universalismes militants dont chacun était en possession au moins d'un grand Etat, affrontement dont l'enjeu était l'organisation future d'un monde unitaire".
Autre exemple plus actuel encore, celui de certains conflits "civilisationnels" (Samuel Hungtington), opposant entre eux des peuples répartis sur plusieurs Etats mais le plus souvent aussi faisant partie du même Etat. Conflits qui ont donc eux aussi une double dimension à la fois externe et interne. Les collectivités sont en guerre entre elles, mais aussi à l'intérieur d'elles-mêmes. On pourrait se demander, de ce point de vue, si "la lutte millénaire entre le christianisme et l'islam, caractérisé par le fait que cette lutte, qui jusqu'alors s'était essentiellement développé sur les frontières extérieures de la chrétienté, en viendrait aujourd'hui également à se développer à l'intérieur même de la chrétienté (du fait de l'implantation, au coeur même du Vieux Continent, d'importantes communautés musulmanes issues de l'immigration). "Cette installation progressive, pour ceux qui en sont les témoins rapprochés et directs, est comme un tic-tac fatal. On l'écoute en silence, on en parle peu, parce que l'on se sent impuissant et qu'on a pas le droit d'en parler", constate Alain Besançon. Et de critiquer l'attitude de fuite de l"épiscopat catholique sur cette question: "Son idée de base est d'éviter le conflit. Surtout pas d'ennemis! Et par conséquent pas d'amis, parce que les amis compromettent et peuvent suciter des ennemis". On pense ici à la formule citée plus haut de Carl Schmitt: "Si une partie du peuple déclare ne plus se connaître d'ennemi, elle se range en tout état de cause du côté de l'ennemi".
Cela étant, nombre de chercheurs n'hésitent plus aujourd'hui à aborder ouvertement le problème: "Il n'est pas excessif ou irréaliste de considérer les communautés musulmanes d'Europe comme une extra-territorialité civilisationnelle et politico-juridique potentielle, directement rattachable à un Bloc islamique extérieur", écrit par exemple Alexandre Del Valle dans un ouvrage consacré à la menace islamique en Europe. Une menace devenue aujourd'hui très proche: "Très proche parce que la Oumma islamique, normalement située au Sud et à l'Est du continent européen, tend de plus en plus à s'étendre, à travers des abcès de fixation disséminés dans certaines grandes métropoles et régions, au sein même du Vieux Continent. Ces abcès sont amlimentés, à l'Ouest, par une immigration islamique incontrôlée et, à l'Est, par la reconstitution d'Etats musulmans européens (enclaves albanaises de Macédoine et du Kosovo, Bosnie, Sandjak et Albanie) liés aux puissances islamiques (Turquie, Iran, Pakistan, Arabie Saoudite, Malaisie)". Considérée sous cet angle, l'immigration islamique extra-européenne s'apparenterait "de plus en plus à une guerre de conquête démographique et idéologique". Guerre démographique, dans la mesure où elle prend de plus en plus la forme d'une colonisation de peuplement (phénomène qui, lorsqu'on le met en rapport avec l'effondrement du taux de natalité chez les Européens de souche, équivaudrait à la substitution progressive d'une population par une autre), mais aussi idéologique, dans la mesure où elle s'inscrit en continuité directe avec le Djihad islamique, guerre "dont le but est de soumettre l'humanité toute entière à la loi d'Allah, l'Europe étant l'une des terres de conquête privilégiée des "Guerriers d'Allah" depuis le VIIIè siècle". Bref, les communautés musulmanes d'Europe "peuvent constituer l'embryon d'une future société européenne totalement islmamisée".
Parallèlement aussi, on est amené à s'interroger sur la spécificité de telles guerres, guerres qu'on hésite à désigner de ce nom, tant elles s'écartent du modèle courant dans ce domaine. Mais il ne faut pas être dupe des apparences. On connaît la formule de Clausewitz: "La guerre est un caméléon". C'est un caméléon, donc elle ne cesse de changer et de se renouveler dans ses formes extérieures. Mais précisément: dans ses formes extérieures. On se situe ici au plan des apparences. Par delà ces apparences fluctuantes, il existe une essence de la guerre, essence qui, elle, ne change pas. D'où la définition que donne Clausewitz de la guerre comme "poursuite de la politique par d'autres moyens" On ne se situe plus ici au plan des apparences (la guerre est un caméléon), mais de l'essence, autrement dit de la guerre considérée comme concept. Et cette définition (la guerre, poursuite de la politique par d'autres moyens) est universelle. Elle vaut pour toutes les espèces de guerres, quelle que soit la forme extérieure qu'elles revêtent. Encore cette affirmation comporte-t-elle une contrepartie, à savoir que seuls les phénomènes répondant à cette définition de la guerre comme poursuite de la politique par d'autres moyens méritent d'être appelés guerres. Les autres, ceux n'entrant pas dans le champ d'extension de cette définition, ne sont pas des guerres.
Ces remarques nous aident à comprendre les rapports entre les deux notions de guerre et de violence. "La guerre, dit Clausewitz, n'est pas un acte de passion aveugle, mais un acte dominé par un dessein politique". Elle est donc davantage et autre chose que la violence finalisée par la politique. La violence est l'élément de base (Clausewitz évoque aussi "la haine et l'animosité, qu'il faut considérer comme une impulsion naturelle"), mais elle est au service de la politique (qui lui donne son sens). Raymond Aron s'inspire de ce point de vue pour différencier la guerre du banditisme: "Sans intention politique, les hommes peuvent se battre, ils ne font pas la guerre. (...) Une rixe ou une émeute ne sont pas des révolutions. La petite guerre des partisans n'équivaut pas au banditisme, même si elle lui ressemble du début jusqu'à la fin".
Il y a donc deux erreurs à éviter: l'une, méthodologique, consistant à confondre le banditisme et la guerre (ce sont là deux notions différentes), l'autre, matérielle, consistant à ne pas voir que ce qui ressemble extérieurement à du banditisme n'est en fait pas du banditisme, mais une forme de guerre parmi d'autres (la guerre de guérilla). La guerre de guerilla ressemble extérieurement à du banditisme, mais précisément cette similitude extérieure est trompeuse: la guerre de guerrila est autre chose que le banditisme (à cause de l'intention politique qui la domine). La distinction entre la guerre et le banditisme ne se situe donc pas au plan des apparences externes (elles sont souvent les mêmes), mais de la présence ou non de l'intention politique. Car, encore une fois, c'est le critère déterminant. Soit cette intention est présente, et on a affaire à une guerre (quelle qu'en soit par ailleurs la forme extérieure: la guerre est un caméléon); soit elle ne l'est pas, et on a alors affaire à autre chose que la guerre (le banditisme). Pour savoir s'il faut parler de guerre ou de banditisme, il convient donc d'aller au-delà des apparences externes (autrement dit de s'interroger sur les motivations des acteurs).
Il importe d'autant plus de rappeler ces distinctions que les conquérants et leur porte-parole tendent volontiers à assimiler les résistants à des bandits ou des delinquants. Dans La Guerre des Juifs, Flavius Josèphe désigne ainsi les insurgés juifs qui menaient la gueriila contre l'armée d'occupation romaine du nom tendancieux de bandits (lêstès). Ils faisaient bien la guerre (polémos), mais leur guerre était une lestrikos polémos (une guerre de bandits). "Or, normalement, les bandits ne font pas la guerre (polémos). Par conséquent, il faut traduire lestrikos polémos par guerilla (...)". On n'a pas affaire ici à des bandits mais à des combattants. De même, au cours de la dernière guerre, les collaborateurs et les autorités allemandes d'occupation n'appelaient pas les résistants résistants, mais terroristes ou criminels. Peut-être les résistants comptaient-ils effectivement dans leur rang un certain nombre de delinquants, cela n'a rien d'impossible (Montaigne remarquait déjà à son époque que les criminels profitent des périodes de guerre civile pour développer leurs activités à l'abri de paravents politici-religieux), mais la généralisation d'une telle appellation à l'ensemble des résistants était évidemment mensongère. C'était de la propagande. Les résistants ne constituaient certes pas une armée régulière, les conditions même de leur combat le leur interdisaient, mais ils n'en faisaient pas moins la guere au sens où l'entend Clausewitz (la guerre, poursuite de la politique).
D'un autre côté, il est vrai, l'opposition entre delinquance et guerre n'a pas toujours le caractère absolu qu'on lui prête. Sans intention politique les hommes ne font pas la guerre, c'est un fait, mais les motivations particulières des individus sont souvent complexes, parfois même contradictoires. L'intention politique agit tantôt seule, tantôt en interaction étroite avec d'autres motivations dont elle se distingue souvent mal. Et l'inverse est vrai aussi. En principe les délinquants sont exempts de motivations politiques, mais ce n'est pas le cas partout et toujours. Entre la simple délinquance et le terrorisme, le terrorisme lui-même et la guerre de guerilla, les frontières sont parfois flottantes. Certaines biographies individuelles témoignent d'ailleurs de l'aisance avec laquelle on passe d'une catégorie à l'autre (affaire Kelkal). Mais surtout ces catégories ne sont que des catégories (des idéaltypes). Elles servent à penser le réel, à l'informer, pour autant elles ne se confondent que rarement avec lui. Dans un ouvrage consacré à la délinquance, Sébastien Roché relève ainsi l'utilisation fréquente, par les témoins et les victimes, de mots empruntés au vocabulaire militaire pour désigner certains de ces actes de délinquance (en l'occurence le vandalisme): "Le vandalisme est vécu comme une sorte de guerre. Le vocabulaire utilisé par les personnes interrogées est: "opération commando", "politique de la terre brûlée", "se tenir sur le qui-vive", "faire face aux sabotages". Volià ce qui est porté à notre connaissance. Et tous ont l'impression que "l'ennemi" qui partage le même territoire est insaisissable".
Dès qu'on passe du plan conceptuel à celui de la réalité, les distinctions qui précèdent perdent beaucoup de leur netteté. Elles n'ont au mieux qu'une portée relative. Clausewitz oppose la passion au dessein politique, mais la passion peut être médiée par le dessein politique, comme réciproquement le dessein politique par la passion. On le voit par exemple aujourd'hui avec les problèmes des banlieues. La violence dans les banlieues a, certes, une dimension qu'on pourrait qualifier d'impulsive ("la haine et l'animosité, qu'il faut considérer comme une impulasion naturelle", dit Clausewitz), mais ce n'en serait pas moins une erreur de l'y réduire. Elle se nourrit d'une rhétorique trouvant son expression privilégiée dans des textes dont les auteurs-interprêtes n'hésitent pas occasionnellement à se définir eux-mêmes comme des "soldats partant à la guerre" lorsqu'ils chantent en groupe. D'autres en appellent directement à la guerre civile. "Donne-moi des balles pour la police municipale" , dit ainsi une chanson intitulée Police, alors qu'une autre s'en prend aux catholiques: "Qu'ils périssent par le feu ceux qui refusent de jouir et répandent dans leurs messes leurs sermons oniriques". Ou encore à la France au travers de symboles qui la désignent en tant qu'Etat-nation: "Attaque en règle de l'étendard bleu, blanc, rouge, trois couleurs pour la vision de cauchemar".
Bref, la théorie de la guerre ne saurait se désintéresser des problèmes de délinquance et de criminalité, leur théorisation constitue au contraire une tâche importante pour les polémologues. Et réciproquement, on ne comprend bien ces problèmes que lorsqu'on ne se contente pas de les aborder sous l'angle psycho-sociologique (approche certes utile, mais insuffisante) mais qu'on se déplace également pour les étudier sous l'angle politique, en articulant cette approche sur une conception renouvelée de la guerre à notre époque.
Pour essayer de donner le change, les gouvernements européens évoquent les bienfaits de la société multi-culturelle, mais sans prendre en compte le fait que "guerre civile est malheureusement le lot de la plupart des Etats pluri-ethniques et/ou multi-confessionnel (Sri-Lanka, Soudan, Union Indienne, Liban, ex-Yougoslavie, etc.". Ils parlent aussi d'intégration, vocable dont une avocate parisienne (Maud Marin) spécialiste des problèmes de violence dans les banlieues, définit ainsi la fonction: "L'intégration est un slogan politique lancé à la télévision pour rassurer la population. Sur le terrain, la réalité est radicalement différente". Et elle s'explique: "Avocate et écrivain, j'ai passé ma vie à défendre les victimes, principalement les femmes et les minorités sexuelles. Aujourd'hui, les victimes sont les femmes et les hommes des banlieues. Les centaines de milliers de Français moyens qui partent le matin au travail avec la peur d'être volés dans les transports en commun, la crainte qu'on ne cambriole leur appartement ou leur pavillon acheté à crédit, l'angoisse que leurs enfants soient rackettés à l'école ou incités à la drogue par les dealers". Elle donne aussi des chiffres: "Depuis janvier 1995, il y a en moyenne six policiers blessés par jour dans les banlieues. Près de deux cents par mois".
Eric Werner
Diplômé de l'Institut d'Etude politique de Paris
Docteur ès Lettres
in L'avant-guerre civile (1998)
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